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«La joie, la peine et la douleur n'ont pas de frontières, c'est cette commune humanité qui est exprimée dans l'art...»
Publié dans Le Temps le 24 - 09 - 2014

Les images que propose Marlène Luce Tremblay en sillonnant le monde , munie de son objectif , émanent selon elle, de cette quête pour construire un monde meilleur nécessitant un regard nouveau qui voit au-delà de la réalité d'aujourd'hui tandisqu'il existe d'autres réalités qui sont divergentes de celles que nous connaissons déjà et qui se croisent, se côtoient et s'apprivoisent les unes les autres pour en arriver en fin de compte à une profonde réflexion sur les structures idéologiques imposées par notre société d'aujourd'hui...
Artiste photographe canadienne établie à New York où elle assure un poste au bureau du porte-parole du Secrétaire général des Nations Unies, Marlène Luce Tremblay est toujours à la recherche de ce monde meilleur; à l'affut de l'info qui lui parvient des quatre coins de la planète sans délaisser cependant ses premières amours, l'art dans sa quintessence...
Nous l'avions connue au mois d'avril de l'année en cours, lors de sa participation dans le cadre de l'échange tuniso- canadien, à l'exposition des Artistes Plasticiens Sans Frontières au musée du Bardo...Puis retrouvée dernièrement à New York, en compagnie de trois artistes tunisiennes, Zoubeida Chamari Daghfous, Alia Kateb et Neila Ben Ayèd.
Pluridisciplinaire, ouverte sur le monde, attentive aux bruits de la planète, humaniste et généreuse, Marlène Luce Tremblay a bien voulu nous accorder cet entretien.
Le Temps : votre participation avec les artistes plasticiens tunisiens date déjà des années; 2005, c'était au Palais Kheireddine; en 2014 au Musée du Bardo et prochainement en 2015, une exposition chez Ridha Souabni à la Galerie Saladin, Sidi Bou Saïd.
Parlez nous des débuts de cette aventure et comment avez-vous connu l'artiste de renom Neila Ben Ayed, qui vit entre Tunis et Montréal?
-Marlène Luce Tremblay : j'ai connu Neila il y a une dizaine d'années alors que nous participions à une exposition collective dans le cadre du Festival « Vues d'Afrique » dont Bousmaha Seddiki était commissaire. Nous nous sommes perdues de vue pendant un moment lorsque j'ai quitté Montréal pour m'installer à New York alors que Neila est retournée vivre à Tunis. Nous avons repris contact lorsque Bousmaha m'a demandé de participer à l'échange Tuniso-Canadien au Musée du Bardo en avril dernier. C'est suite à cette exposition collective que j'ai proposé à mon galeriste, Ashok Jain, d'inviter quelques unes des artistes tunisiennes à New York dont Neila fait partie.
*Quelles sont vos impressions sur l'art contemporain tunisien par rapport à ce que vous avez vécu comme expériences sous d'autres cieux, en Egypte, par exemple?
-Ce que j'ai surtout remarqué c'est que l'art n'a pas de frontières, c'est un langage universel, sauf dans le cas d'un artiste engagé politiquement qui exprime ce qu'il ressent face à des situations d'injustice et parfois même lorsque son pays est en guerre. Cependant, tous les artistes passent des messages à travers leur art, que ce soit pour exprimer des messages de paix ou de colère face aux injustices sociales, il n'en reste pas moins que l'art est à la fois unique et universel pour l'artiste.
La joie, la peine et la douleur n'ont pas de frontières, c'est cette commune humanité qui est exprimée dans l'art et ce, depuis le commencement de l'humanité. Nos ancêtres peignaient dans les caves, telles les caves de Lascaux en France.
* « L'Egypte à mes yeux » est l'une des principales étapes dans votre parcours artistique. Pourriez-vous nous en parler?
-J'ai été invitée par le Ministère du Tourisme égyptien pour réaliser une série d'œuvres photographiques sur l'Egypte en 2004 et ce, dans le cadre du 50e anniversaire des relations diplomatiques entre le Canada et l'Egypte. Par la suite, il y eut bon nombre d'expositions à Montréal dans le cadre du Festival « Vues d'Afrique » et au Caire, à la galerie de Al Ahram et au Musée Ahmed Shawki, et ensuite au Centre Culturel d'Egypte à Paris et chez Harrods à Londres.
Cette expérience aura marqué mon parcours d'artiste photographe car c'est grâce à cette série d'œuvres que j'ai pu exposer à l'extérieur du Canada.
Je suis fort reconnaissante à mon collaborateur et commissaire d'expositions, Bousmaha Seddiki, pour cette initiative ainsi qu'à Gamal Zayda qui était à l'époque, Directeur du bureau du journal Al Ahram à Montréal.
*Dans votre manière de traiter la photo, vous évoquez souvent le phénomène, « Pintographie ». Nous aimerions en savoir davantage!
-J'ai étudié la photographie commerciale à la Dawson Institute of Photography entre 1987 et 1989 et je me suis consacrée au portrait pour différentes publications. Comme je travaillais à l'époque dans le monde de la publicité, on me demandait bien souvent d'être photographe de plateau. J'ai eu la chance de travailler au bureau du Président de l'agence BCP, un homme que j'admirais beaucoup, le défunt Jacques Bouchard. Une sommité dans le monde de la publicité francophone au Québec animé par cette grande passion qui fut pour moi une source d'inspiration.
Bien sûr, durant toutes ces années je faisais surtout de la photographie noir et blanc, donc des tirages argentiques réalisés dans mon laboratoire. Puis un beau jour, j'ai eu l'idée d'expérimenter avec des produits chimiques et de la teinture sur mes tirages argentiques. Ce fut le début de cette grande aventure car chaque tirage est unique et il est pratiquement impossible de reproduire la même teinte. Donc j'ai décidé de numériser ces tirages argentiques uniques pour les transposer sur toile à grand format, après quoi j'y ai ajouté de la peinture à l'huile pour intensifier la couleur et pour donner de la vie à la toile.
*Comment êtes-vous venue aux Nations Unies et comment pouvez-vous concilier votre passion d'artiste-photographe et votre carrière de fonctionnaire internationale?
-En fait, j'ai deux passions; l'une pour l'art et l'autre, pour l'humanisme et les échanges culturels. Et pour moi, ces deux passions se rejoignent car j'estime avoir beaucoup de chance de travailler dans un milieu à la fois multiculturel et humanitaire. Je suis venue travailler aux Nations Unies pour la première fois en 1989 et lorsque je suis retournée au Canada en 1992, j'ai étudié à l'Université McGill pour décrocher un bac en Sciences Politiques. Bien sûr, mes études étaient concentrées sur les relations internationales et plus particulièrement, sur le Moyen Orient.
Etant donné que les relations internationales et diplomatiques me passionnent, c'est par le truchement de mon art que certains messages peuvent être véhiculés. C'est-à-dire, que nous appartenons tous à cette commune humanité et c'est par les échanges culturels que nous évoluons. L'art et la diplomatie ainsi que le dialogue incitent à comprendre les différentes cultures, c'est de cette façon que nous pouvons exprimer l'empathie à l'égard de l'autre qui est différent.
Les artistes ont un grand rôle à jouer, surtout maintenant face à la mondialisation, et là je fais allusion à la diplomatie culturelle qui vise à l'échange de points de vue, à l'amélioration de la connaissance des autres cultures. Un message culturel, autre que politique, peut aider à une meilleure compréhension, voire même, là où la diplomatie classique ne suffit pas. Les artistes peuvent facilement créer des liens.
*Vous avez certainement une idée sur ce qui se passe dans les coulisses des Nations Unies; comment appréhendez-vous tout ce monde surtout que vous êtes en contact permanent avec ceux qui décident de l'avenir de la planète?
-Bien sûr, c'est un privilège de travailler aux Nations Unies au bureau du porte-parole du Secrétaire général. Certes, il y a des grands bouleversements à travers la planète en ce moment mais je garde espoir que l'humanité va de l'avant, surtout avec la venue des médias sociaux. Nous sommes tenus au courant à la minute près de tout ce qui se passe à l'autre bout de la planète. Les Nations Unies offrent un espace pour le dialogue et tout comme au sein d'une grande famille, il y a des malentendus et des divergences. Cependant tant et aussi longtemps qu'il y a un dialogue, l'humanité peut avancer. Grâce à ce dialogue entre les nations, nous avons pu faire valoir les droits de l'homme entre autres, sans oublier l'aide humanitaire qui demeure un pilier inamovible de l'ONU.
*Vous êtes à la tête d'une association « Femmes Artistes du Monde » basée à Montréal. Pourriez-vous nous la présenter?
-L'association Femmes Artistes du Monde (FAM-WAW) a été mise sur pied dans cet esprit d'échanges culturels tout en aidant les femmes artistes à se promouvoir sur la scène internationale. Cette association n'est plus active et ce, depuis que j'ai décroché ce poste aux Nations Unies en 2009. On peut dire que notre exposition qui a lieu en ce moment à New York et qui regroupe Zoubeida Chamari Daghfous, Alia Kateb, Neila Ben Ayèd et moi-même, s'articule autour de ce même esprit de dialogue et d'échanges culturels.
*Avez-vous d'autres expositions en vue avec ce groupe d' artistes, baptisé « Dream Team »?
-Je pense que pour réaliser de tels projets, il faut tout d'abord une base très solide, une symbiose s'impose entre les femmes artistes. C'est exactement ce que l'on a réussi avec cette première exposition : Dialogue : Beyond Words. Nous sommes quatre femmes artistes : Neila Ben Ayed, Alia Kateb et Zoubeida Chamari Daghfous qui partageons la même vision.
Toujours dans cette même veine, nous aurons une exposition : Dialogue : Au delà des mots, qui aura lieu à la Galerie Saladin à Sidi Bou Saïd, du 15 au 30 mai 2015.
*L'art est le langage de l'âme et fait appel à une dimension spirituelle, invisible mais que l'œuvre doit révéler... Que voulez-vous dire par là?
-Ce que j'exprime est que finalement l'œuvre d'art est unique à la personne qui la crée, donc le message qu'elle véhicule est au-delà du monde rationnel. Selon moi, c'est par une certaine dimension spirituelle que l'art devient une expression symbolique et je ne fais pas allusion à la religion, mais bel et bien à l'interprétation que l'on veut donner à l'œuvre d'art.
S.B.Z.


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