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L'Oulipo: le cercle des poètes farfelus
Publié dans Le Temps le 19 - 11 - 2014

La BnF consacre une grande exposition au groupe de Perec et Queneau, cette ancienne société secrète qui a su survivre à ses fondateurs et s'ouvrir au monde.
Tout commence en juin dernier. On reçoit un e-mail austère et énigmatique:
On nous donne ensuite rendez-vous au théâtre parisien du Lucernaire, où l'oulipien Hervé Le Tellier donne sa pièce, «Les amnésiques n'ont rien vécu d'inoubliable». Les oulipiens, qui se déplacent rarement seuls, sont présents en masse. Sur la terrasse, Paul Fournel trempe sa moustache dans son verre de bière. «Beaucoup de gens pensent que l'Oulipo n'existe plus», dit-il, sans amertume, lui le président de cette maçonnerie littéraire qui pratique la loufoquerie avec rigueur depuis cinquante-quatre ans.
Perec, Queneau et Calvino sont morts. Mais leurs successeurs ne sont pas des agents dormants. Jacques Roubaud et Marcel Bénabou sont vaillants. Le Tellier et Jacques Jouet, invités récurrents des «Papous dans la tête» sur France-Culture, n'en ont pas fini avec les jeux oulipiques. Ils sont vingt-deux à perpétuer l'héritage des fondateurs. Sans compter qu'à l'Oulipo, on ne meurt pas. On est «excusé pour cause de décès».
Des jeunes aux trépassés, l'Oulipo est une pyramide des âges complète. «Des vingtenaires comme des nonagénaires, se félicite Fournel. C'est très important que nous n'ayons pas tous la même histoire, les mêmes souvenirs.» Lors de la réunion mensuelle qui a suivi, les plus jeunes se sont chargés de hisser le plus ancien des oulipiens, «qui a un bel esprit, mais plus de jambes», dans l'escalier étroit d'un immeuble parisien. Réunion spéciale: Eduardo Berti (50 ans) et Pablo Martín Sánchez (37 ans) étaient intronisés.
Les statuts sont stricts: le candidat doit être élu à l'unanimité et ne doit pas avoir proposé sa candidature.
Nous ne sommes pas l'Académie française, explique Hervé Le Tellier. Quiconque demande sera banni à vie. Le critère principal, c'est qu'il faut être supportable: l'Oulipo, on y est pour l'éternité. Pour en sortir, il faut se suicider en précisant qu'on se suicide expressément pour ça. Donc, nous cherchons des gens supportables, qui ont un ego suffisant pour écrire, mais insuffisant pour être pénibles. C'est un profil rare.
C'est Raymond Queneau qui, lorsqu'il crée l'Oulipo, lui donne ce règlement à l'opposé de la constitution des surréalistes, qui s'étaient perdus dans les excommunications, les exclusions et les guerres de chapelles.
Le temps des catacombes
L'intronisation de Berti et Sanchez, on a essayé d'y assister. C'est impossible. La réunion mensuelle de l'Oulipo est secrète. Depuis ce soir de novembre 1960 où Raymond Queneau et François Le Lionnais ont fondé cette étrange association «loi de 1901» dans un restaurant de la rue du Bac, environ 650 de ces mystérieuses séances ont eu lieu.
Elles se sont toutes déroulées de la même façon. Elles s'ouvrent par une séquence appelée «Création», où un oulipien doit présenter une nouvelle contrainte d'écriture.
Ca peut être ce jour de 1972 où Perec nous raconte qu'il prévoit d'écrire un roman qui se passe dans un immeuble, en se déplaçant de pièce en pièce comme un cavalier sur un échiquier, se souvient Fournel. Statutairement, il doit y avoir une contrainte présentée, sinon la réunion est invalidée. Notre seule obligation, c'est la fécondité. Et si on n'a pas une réunion féconde dans le mois, l'Oulipo est automatiquement dissous. En cinquante-quatre ans, ça n'est jamais arrivé - c'est d'autant plus miraculeux que nous ne nous concertons jamais.
Fournel est entré à l'Oulipo en 1971
Je faisais ma maîtrise sur Queneau, et il m'a embauché comme esclave-secrétaire. C'était une société secrète. Ils ne voulaient pas exposer leurs travaux au dehors. Lors des réunions, nous écrivions sur des paperolles qu'on jetait à la fin dans un grand carton. Les fondateurs étaient farouchement hostiles à toute forme d'intervention publique, dans le cadre universitaire bien entendu, mais aussi dans le cadre spectaculaire.
Ce temps des catacombes est révolu. L'oulipien contemporain est un écrivain occupé. Il assiste aux colloques universitaires, ce qui aurait horrifié ses aînés. La confrérie publie beaucoup. La «Bibliothèque oulipienne» compte près de 180 fascicules. Un « Larousse» oulipien vient de paraître. Il s'intitule «l'Abébcédaire provisoirement définitif», et présente dans l'ordre alphabétique, de l'acronyme à la villanelle en passant par le lipogramme, les fameuses contraintes d'écriture.
Le groupe donne des lectures un jeudi par mois à la Bibliothèque nationale de France. L'Oulipo se délocalise. Ils donnent des séminaires poétiques un peu partout, comme cet été à l'abbaye de Fontevraud, autour du gisant d'Aliénor d'Aquitaine. Ils animent un atelier d'écriture de quatre jours, tous les ans, en juillet, à Bourges, dont le succès ne se dément pas, malgré un ticket d'entrée à 200 euros. A Pirou, dans la Manche, ils vont prêter main-forte aux organisateurs du festival Pirouésie, événement para-oulipien.
«Beaucoup de gens nous connaissent surtout par nos lectures et nos ateliers, explique Michèle Audin, romancière et mathématicienne intronisée en 2009. Ce n'est pas du tout le même public que nos lecteurs.» Un soir, à la BnF, une dame qui a «calé à la cinquantième page de ‘la Vie mode d'emploi'» nous explique qu'elle «ne rate jamais un ‘Jeudi'. C'est une oasis de poésie dans le mois».
Voilà que l'Oulipo s'expose. Le 18 novembre, il faudra aller ouliper à la Bibliothèque de l'Arsenal: la BnF y organise l'exposition «La littérature en jeu(x)», jusqu'au 15 février. On pourra y admirer les trésors de la confrérie. Les compte-rendus de séance, ces fameuses paperolles que les oulipiens balançaient dans des boîtes. Les soigneux manuscrits de Jacques Roubaud. Le manuscrit préparatoire, entièrement géométrique, d'Italo Calvino pour «Comment j'ai écrit un de mes livres». Un graphique narratif en arborescence de François Le Lionnais et Michel Lebrun, «Roman policier en arbre», sous-titré: «faites vous-mêmes votre roman policier».
On pourra surtout voir des extraits spectaculaires du manuscrit de «la Vie mode d'emploi», à commencer par la page sur laquelle Perec a composé le fameux compendium du chapitre LI: pour créer ses diagonales de lettres traversant ses strophes millimétrées, l'auteur des «Choses» utilise les petits carreaux de la page - une lettre par carreau –méthodique comme le sont certains malades mentaux.
L'Internationale
Le succès de l'Oulipo est séminal. L'«Ouvroir» inaugural a fécondé l'Oubapo (bande-dessinée), l'Oumupo (musique), l'Oupeinpo (peinture), l'Oucarpo (cartographie), l'Ouphopo (photographie), l'Ouarchpo (architecture). L'Oulipo s'est infiltré à Sciences-Po, où les étudiants ont créé l'Oulipipo. Dans un futur proche, on pourrait donc voir apparaître des dirigeants oulipiens – Fournel glisse: «Le besoin s'en fait globalement sentir.»
Une Internationale oulipienne se dessine. Les Italiens ont l'Oplepo. Une ramification s'apprête à naître au Brésil. «Ce ne sont pas des filiales, précise Hervé Le Tellier, pour la simple raison que l'Oulipo est déjà une structure internationale.» Les oulipiens sont comme chez eux à Berlin, Londres et San Francisco. Des spécialistes étudient leur production à Vancouver ou à Princeton. Dès 1961, le pataphysicien anglais Stanley Chapman, qui a sidéré Queneau en traduisant ses «Cent Mille Milliards de poèmes», est élu «correspondant». Italo Calvino intègre l'Oulipo en 1974. Julio Cortázar a quant à lui refusé l'invitation. «Nous n'étions pas assez guévaristes à son goût», se souvient Fournel.
Avec Eduardo Berti et Pablo Martín Sánchez, la loge oulipienne pose donc enfin un pied dans le monde hispanophone. «Sa popularité y est énorme», explique l'Argentin Berti:
En 2007, j'ai invité deux membres du groupe à Buenos Aires. La grande salle du Musée d'Art latino-américain, un millier de places, était pleine pendant trois jours consécutifs. C'était impressionnant.
Il faut dire que l'Argentine est peut-être le pays le plus oulipien qui soit.
C'est vrai que chez nous il y a une grande tradition proche du jeu, estime Berti. Je pense, par exemple, à Juan Filloy, passionné pour les palindromes. Et à Macedonio Fernández, le "maître" de Borges, qui a publié un roman digne de Calvino, composé d'une suite infinie de préfaces. Le plus explicitement ludique de tous a été Julio Cortázar. Son roman "Marelle" est absolument oulipien.


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