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Les mondes iconoclastes de Héla Ammar
Publié dans Le Temps le 22 - 01 - 2015

"Portraits cachés" et "Transe": Deux nouvelles collections de la photographe tunisienne bientôt à la Maison de l'Image.
Artiste visuelle, Héla Ammar s'est lentement orientée vers le domaine de la photographie où elle compte maintenant parmi les artistes tunisiens les plus modernes et aussi les plus inspirés par les fécondes confluences qu'ouvre le numérique devant le travail des photographes.
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Ammar participait récemment au festival numérique et poétique de Marseille avec des œuvres ayant bénéficié d'un bon accueil. De fait, cette artiste a exposé un peu partout et ses travaux ont été salués aussi bien aux Rencontres photographiques d'Arles (2013) qu'au très exigeant World Nomads de New-York (2013).
Hormis cela, Héla Ammar a exposé aussi bien au Mali, au Maroc ou en Espagne et à Abou Dhabi. Ceci pour dire que sa réputation est autant établie dans les grands rendez-vous internationaux que sur les scènes locales de Bamako ou Marrakech qui réunissent les grands artistes de la région et sont de remarquables laboratoires créatifs.
En ce début d'année 2015, Héla Ammar se distingue de plusieurs manières avec deux nouvelles collections de photos, une prochaine exposition et un ouvrage à paraitre. En ce sens, le magazine numérique "L'oeil de la photo" lui consacre un article de Jeanne Mercier qui salue le parcours de l'artiste tunisienne et sa dimension internationale. En outre, un portfolio de l'artiste est visible dans le même magazine en ligne.
Contre-icônes en mouvement
Dans quelques semaines, le livre "Corridors" devrait compiler des œuvres de Héla Ammar sur le milieu carcéral en Tunisie. L'ouvrage devrait à la fois ouvrir une nouvelle page créative dans l'œuvre de Héla Ammar et confirmer le monde propre, enraciné dans les métaphores de l'enfermement et cher à cette artiste.
En second lieu, Héla Ammar devrait prochainement exposer à la Maison de l'Image en France et devrait y présenter ses nouvelles collections nées en 2014 et portant les titres "Hidden Portraits" (Portraits cachés) et "Transe".
Ces deux collections semblent parfaitement s'emboiter et constituer les deux versants d'un même projet, le point et le contrepoint d'une même démarche artistique. C'est la femme et son univers qui sont la matrice de ces deux expositions dont les travaux ont été réalisés en studio, gage d'une démarche exigeante qui se soucie du détail et de la maitrise complète du champ des photographies envisagées.
Dans "Hidden Portraits", Ammar s'attache à aller à rebours des codes de l'orientalisme, en recréant un univers à la fois figé et mouvant: figé dans la mesure où le projet de l'artiste se soucie de remonter aux sources d'une tradition iconographique; mouvant parce que cette tradition est poussée dans ses derniers retranchements, perturbée par l'intrusion d'éléments qui brisent sa logique de représentation.
Très barthienne, Ammar photographie tout en réfléchissant sur les enjeux de la photographie. Elle montre tout en dénudant les filigranes et déstructurant les modes de représentation. Car ces "Hidden Portraits" peuvent autant être envisagés comme une révélation de l'envers de l'orientalisme qu'un éloge des femmes d'aujourd'hui ayant brisé confinement et images d'Epinal, friandes de harems et de gynécées.
Au fond, cette collection de Héla Ammar qui, entre autres, met en scène des femmes portant des vêtements masculins est un savant détournement, une mise à plat de l'orientalisme d'hier par une enfant du contemporain. Vertige que d'envisager ces œuvres iconoclastes de Ammar exposées en regard des icônes de l'orientalisme...
Transes, regards et fantasmes d'Orient
La seconde collection récente de Héla Ammar s'intitule "Transe". Comme dans ses portraits décalés, posant un pied-de-nez à l'imagerie dominante, l'artiste s'installe dans un univers féminin qu'elle met en mouvement par les rituels de la danse porteuse de "Takhmira", ce mot arabe qui désigne les danseuses dépossédées de leur moi et succombant à la transe du Stambali ou de la Tijania.
Encore une fois, Ammar pose son projet dans de subtils interstices. Elle semble en effet de nouveau interroger les peintres et photographes orientalistes, obsédés par l'univers féminin auquel ils ne pouvaient pas accéder et qu'ils caricaturaient au point où certains photographes n'hésitaient pas à utiliser des prostituées pour modèles afin d'assouvir leur fantasme d'Orient.
C'est vers ces femmes que Ammar et son objectif se dirigent. Mais vers des femmes d'un autre siècle qui, pourtant, maintiennent aussi bien un certain ésotérisme qu'un fantasme européen à la vie dure. Héla Ammar sait décoder et interpeller ce regard du passé, elle en connait les arcanes et les tensions et parvient à lui substituer un regard moderne qui tout en reprenant les thèmes de l'imagerie ancienne les bouleverse profondément.
De plus, ce regard de Ammar est aussi un regard sur soi, ce qui casse la portée anthropologique sous-jacente dans l'image orientaliste et institue des codes ontologiques qui légitiment le projet des artistes travaillant dans ce domaine précis de la femme, son corps et l'enfermement. A réfléchir sur cette collection "Transe", on pressent que l'avatar ultime pour Héla Ammar, le projet qui nait dans la logique de l'emboitement de ses œuvres serait celui de photographier corps et postures de femmes intégristes ou bien d'inverser complètement les regards et d'aller vers la rencontre des femmes occidentales dans un contre-projet fondateur pour une photographe qui sait débusquer l'essentiel- au sens sartrien du terme- dans un simple regard, la fluidité d'un geste ou le mystère d'une transe.
Une rentrée 2015 prometteuse pour Héla Ammar et une présence accrue des photographes tunisiens sur la nouvelle scène qui conjugue installations sonores et visuelles et assigne une nouvelle modernité à un art en perpétuel mouvement...


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