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Alchimies musicales et impénétrables envolées
Publié dans Le Temps le 06 - 03 - 2015

Un nouvel album d' Anouar Brahem constitue toujours un événement. Surtout lorsqu'il s'agit d'un double CD. Et surtout, lorsqu'il survient après cinq années de silence...
En effet, la dernière oeuvre du luthiste tunisien dont la renommée internationale est désormais indiscutable date de 2010. Il s'agit du fameux "The astounding eyes of Rita", soit dit en passant le seul opus de Brahem à porter un titre anglais.
Entre tentation jazz et réminiscences ottomanes
Avant cela, le fidèle disciple d'Ali Sriti aura réalisé une oeuvre des plus polyphoniques, brassant les influences, multipliant les expériences et, toujours, donnant au luth une position centrale. En un quart de siècle, Anouar Brahem aura évolué entre éloge du luth, tentation jazz et aussi imprégnations orientales. Depuis "Barzakh" en 1991, le musicien aura multiplié les approches, prônant un luth à la fois souverain et en retrait, investissant des réminiscences ottomanes puis se tournant vers un jazz sobre et efficace.
Les enregistrements de Brahem pourraient en effet être classés en trois registres, trois époques de l'oeuvre de cet artiste. Après "Barzakh", l'album des débuts, Brahem s'est d'abord installé dans un univers oriental comme dans "Conte de l'incroyable amour" (1992) et "Astrakan Café" (2000). Ce n'est que plus tard qu'il investira les sonorités plus jazzy mais toujours soucieuses d'atmosphères savamment entretenues par une ligne mélodique sobre et efficace. Ce fut alors le temps du saxo-jazz dans Madar" (1994) et "Thimar" (1998), le temps aussi de la contrebasse et de la collaboration avec des musiciens réputés de la planète jazz, à l'instar de Dave Holland ou John Surman.
Cette tentation jazz de Brahem a trouvé une autre illustration dans une nouvelle page de la carrière de Braham avec une exceptionnelle collaboration avec le pianiste jazz français François Couturier. Trois albums sont nés sur cette vague: l'incontournable "Khomsa" (1995), le disque-culte "Le pas du chat noir" (2002) et le mystérieux "Voyage de Sahar" (2006).
Reste une autre ligne de force, à vrai dire peu explorée par Brahem: celle qui consiste dans la collaboration avec un orchestre, comme ce fut le cas pour "Charméditerranéen" en 2002. D'ailleurs, c'est dans cette lignée que semble s'inscrire "Souvenance", le nouvel opus paru en janvier 2015.
Quartet débridé, musique de chambre et harmonies
Si, dans le passé, Brahem a été accompagné par l'orchestre national de jazz, pour "Souvenance", il est entouré d'un trio soutenu par un orchestre de chambre. En l'occurrence, il s'agit de l'Orchestra della Svizzera Italiana, dirigé par Pietro Maniti. Loin d'être inconnu, cet orchestre a une longue histoire et peut se targuer de collaborations avec aussi bien Strauss que Stravinsky qui l'a un temps dirigé.
Mais commençons par le début... C'était le 10 juillet 2014, à l'ouverture du festival international de Carthage, en sa cinquantième édition. Sur scène, Anouar Brahem et ses musiciens créaient "Souvenance" devant un public record venu saluer cette oeuvre inspirée de la révolution tunisienne de 2011.
La première internationale de ce spectacle musical se déroulait donc à Carthage avec un Brahem vibrant et rayonnant, entouré par François Couturier (piano), Klaus Gesing (clarinette) et Bjorn Meyer (basse). Seule variante par rapport à l'album, c'est l'orchestre de chambre de Tallin qui était sur scène. D'ailleurs, ce sera cette même formation qui se produira en décembre 2014 pour la première européenne de "Souvenance" à Munich.
L'album porte le titre arabe "Istidhkar" qui signifie "Souvenance", un terme rarement employé pour évoquer bribes de mémoire et tiraillements nostalgiques. Une dizaine de piéces composent cet ouvrage qui surprend par la dialectique entre les solistes jazz et l'orchestre de chambre mais aussi par le dialogue limpide du luth et du piano avec les instruments à cordes.
Des pièces comme "Improbable day", "Kasserine" ou "Youssef Song offrent de longues plages d'une dizaine de minutes, alternant puissance dramatique et austérité des sonorités. Comme si le musicien procédait par ellipses, par une mise en abyme du silence par rapport à la note, par points d'appui fugaces et muets qui délivreraient l'expression et conjureraient le silence. "On the road" ou "Délivrance" sont à ce titre trés éloquents par leur construction musicale alors que "January" ou "Souvenance" alternent les atmosphères.
Un album de synthèse
Produit par Manfred Eicher pour ECM, cet album a été enregistré à Lugano en mai 2014. Indéniablement, il devrait s'imposer comme une oeuvre de synthèse dans la discographie de Brahem. La raison en est simple: on y retrouve tout ce qui a pétri Brahem ces dernières décennies. Au delà du luth, le piano est bien présent, tout comme le combo jazz et la sonorité de la clarinette. "Souvenance" est en quelque sorte un album-pivot qui reprend des bribes du passé sur, justement, le mode de la souvenance, tout en ouvrant de nouveaux horizons plus polyphoniques.
D'ailleurs, nous voulons pour gage de cette démarche de Brahem, le court moment musical qui clôt l'album. Sous le titre de "Nouvelle vague", cette pièce reprend, dans un nouvel arrangement une composition présente dans un album plus ancien. Est-ce à dire que Brahem nous fait un clin d'oeil en annonçant de nouvelles couleurs? Sans doute, car le luthiste tunisien semble s'orienter vers un univers plus symphonique quitte à dépasser le cap de la musique de chambre dont la vertu est de souligner l'originalité du oud.
Mais ce ne sont là que conjectures! Seule la musique nous dira les nouvelles directions que prendra Brahem qui, pour sa part, cultive le mystère en ce qui concerne ses inspirations. Car la question appelée à se poser n'est pas seulement musicale mais aussi politique et pourrait être résumée comme suit: les changements et les secousses du monde arabe sont-ils le socle de cette oeuvre? Y aurait-il une alchimie musicale qui tenterait de dire une promesse de printemps?
Vaines questions, car si les titres des compositions renvoient à la Tunisie en révolution, la musique, et seulement la musique, règne souveraine, absurde, aberrante et libre dans un maelstrom de mystère, de grâce et d'impénétrables envolées...


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