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« La peine de mort est souvent un outil de manipulation politique! »
Publié dans Le Temps le 22 - 05 - 2016

Le débat sur la peine capitale occupe les scènes médiatiques et politiques tunisiennes, et ce depuis l'assassinat du jeune Yassine par un homme de vingt-quatre ans. Des députés, des journalistes et des avocats ne cessent, depuis, d'appeler les autorités à exécuter le tueur.
De leur côté, les abolitionnistes tunisiens tentent de réorienter le débat en exposant leurs arguments de plaidoyers pour l'abolition de la peine capitale.
Dans le cadre de notre rubrique hebdomadaire, nous avons été reçus par la psychologue et ancienne présidente d'Amnesty internationale, Sondes Garbouj, qui est revenue sur la peine capitale, le dossier des violences faites aux femmes et les conditions des minorités en Tunisie.
-Le Temps : Suite à l'assassinat du petit Yassine, le débat a repris sur la peine capitale. La famille de la victime, mais aussi des journalistes, des avocats et des députés appellent à ce que le tueur soit exécuté. Qu'en pensez-vous ?
Sondes Garbouj:L'assassinat du jeune Yassine nous met face à plus qu'une problématique. Le débat sur la peine capitale est certes la problématique qui a pris le dessus mais derrière, il y a beaucoup de questionnements sur la violence, la sexualité, l'homosexualité, le traitement médiatique des phénomènes nationaux, des faits divers et autres.
Si on veut commencer par la question de la peine capitale, il est à noter que le ‘débat' autour de l'abolition est essentiellement marqué par un amalgame de concept puisque, est c'est étonnant, même les députés, les avocats et les journalistes en débattent comme les citoyens non initiés en utilisant des concepts erronés.
Vengeance (thaa'r), qassas (loi de talion) et peine de mort sont trois concepts complètement différents : le premier est une réaction individuelle, familiale ou tribale en dehors de toute institution qui consiste à venger la mort d'un proche par soi-même.
Le deuxième est certes plus ou moins institutionnalisé par des textes religieux mais il ne trouve pas sa place dans une forme moderne de l'Etat. La peine de mort, quant à elle, peut se définir comme étant un meurtre commis par l'Etat contre un citoyen de sang froid et avec préméditation.
Quelque soit ce que l'on peut penser de la position de la peine de mort, le timing de la polémique autour du cas Yassine, relève, d'après moi, à l'appel au meurtre puisque le meurtre du jeune garçon était tellement récent que personne ne maîtrisait les éléments qui l'entouraient, on ne savait encore rien du meurtrier, des conditions du meurtre, de l'existence ou pas d'abus sexuel, et les protagonistes du pseudo débat se sont livrés aux rumeurs des médias peoples qui étaient contradictoires et sensationnels et ne pouvaient servir que de fantasmes personnels ou collectifs ou d'agendas politiques crapuleux.
-Vous avez été l'une parmi ceux qui ont travaillé afin que la peine de mort soit abolie mais vous avez échoué. A quoi est dû cet échec selon vous ?
Je ne suis pas complètement d'accord sur le mot échec parce que l'abolition de la peine de mort est un long cheminement nécessitant des contextes adéquats tant politiques que sociaux mais il nécessite surtout deux ingrédients de base : un travail sur l'éducation en droits humains et un leadership politique.
L'abolition de la peine de mort en France, à titre d'exemple, qui s'est faite en 1981, grâce au travail de plusieurs personnes dont Robert Badinter et François Mitterrand s'est accomplie grâce au leadership politique de ce dernier puisque l'abolition était décrétée malgré une mouvance populaire majoritairement non-abolitionniste.
En Tunisie, le travail a commencé au début des années 80 grâce à des défenseurs des droits de l'Homme qui ont quand-même poussé vers le moratoire sur l'exécution des condamnés à mort. La dernière exécution qu'a connue la Tunisie remonte au début des années 90 sur la personne de Naceur Damerji (l'assassin de Nabeul).
Cette exécution était politico-populaire et elle allait à l'encontre de la décision politique présidentielle de 1987 de ne plus exécuter les condamnés à mort et, surtout, à l'encontre des expertises médicales prouvant que le concerné était non-responsable de ses actes puisqu'il souffrait d'une psychose.
Cette exécution est un cas d'école prouvant que la peine de mort est souvent un outil de manipulation politique. Ben Ali avait fort besoin de ce fait divers qui a coïncidé avec le revirement qu'il avait opéré suite à la rupture du ‘Pacte national' convenu en 1989 et aux coups de filet violents contre les islamistes à la même époque.
Naceur Damarji a été donné en appât aux Tunisiens pour les aider à avaler la pilule amère de la tyrannie montante. Le message n'avait nul besoin d'avoir des islamistes dans le pays puisque moi, président de la République, j'exécute toute personne portant atteinte aux mœurs et à la pudeur. D'ailleurs, à la même époque de l'exécution, un slogan était né : Ben Ali protecteur de la Patrie et de la religion.
-Vous avez parlé d'un agenda politique qui se cacherait, toujours, derrière ce genre de débat. Actuellement, et avec le paysage politique dans lequel nous vivons, quelles mouvances seraient derrière cette polémique ?
Ma réponse n'engage que ma personne mais je dirai bien presque toutes les mouvances soit de manière active ou passive. Les cinq dernières années ont vu une réactualisation du débat à propos de l'abolition de la peine capitale. Plusieurs organismes et associations ont tenté de travailler sur la question surtout après le 14 janvier.
L'un des exemples est le travail accompli par Amnesty internationale juste avant les élections législatives de 2011. Ce travail consistait à soumettre aux députés une charte des droits de l'Homme contenant plusieurs points jugés omis de l'ancienne Constitution dont, l'abolition de la peine de mort. La charte émise a connu quelques abstentions et plusieurs réserves sur certains points.
Le plus frappant est que les trois partis qui allaient constituer la Troïka se sont abstenus de signer la charte en question et ce, malgré le travail gigantesque accompli par les militants afin de convaincre ces partis de la nécessité de la réforme par rapport au timing.
Le plus anecdotique est que l'un de ces trois partis était supposé être social-démocrate, l'autre était présidé par un soi-disant abolitionniste défenseur des droits de l'Homme (qui s'était abstenu en étant chef du parti de soutenir l'abolition mais a gracié les condamnés à mort une fois devenu président de la République, sic) et le troisième a vécu les condamnations à mort dans la chair de ses militants qui ont longtemps peuplé les couloirs de la mort dans les prisons tunisiennes.
J'estime que nous avons raté le coche lors de la rédaction de la Constitution. Après, et à l'occasion des élections suivantes, le problème n'a pas du tout été posé dans les programmes politiques des différents partis pour la simple raison qu'il fait partie des points névralgiques qui ne sont pas populaires et qui ne séduisent pas les électeurs.
Actuellement, et à l'occasion de ce fait divers, la question est appréhendée avec du sensationnel mais, surtout, et à l'approche des élections municipales, avec des calculs politiques visant à ne pas contrarier l'éventuel électeur. Notre pays a fort besoin de débattre de telle problématique sous la lumière d'un jargon scientifique et en dehors des discours populistes qui ne peuvent qu'induire les Tunisiens en erreur et à les faire reculer pour de longues années lumières d'une modernisation de leur mode de vie.
-Si l'on faisait un peu l'avocat du diable ; le tueur a commis son crime avec une atrocité inhumaine, l'exécuter ne consisterait-il pas à appliquer une certaine justice ?
Ceux qui prônent la peine de mort avancent toujours trois arguments à savoir que la peine capitale fait partie des préceptes religieux, qu'elle sert à donner l'exemple à de potentiels criminels et qu'elle réalise une justice pour le mort ou ses proches.
Le premier argument n'est qu'une lecture étroite de la philosophie religieuse car dans l'islam, il existe au minimum treize freins à l'exécution. Il existe, aussi, une profusion de versets coraniques appelant à la résilience et au pardon. Mais la lecture des textes fondateurs n'a jamais été innocente et a toujours obéi à une instrumentalisation, souvent, politique.
Le deuxième argument est tout simplement erroné sur le plan scientifique car il s'agit de se poser la question : donner l'exemple à qui ? Est-ce que la peine de mort peut dissuader de potentiels criminels surtout si l'on sait qu'un criminel ne pèserait pas les pour et les contre et ne consulterait pas les référentiels juridiques de son pays avant de commettre un crime. La preuve de la non-efficience de cet argument nous est donnée par les sciences statistiques puisque les pays non-abolitionnistes (exemple : l'Iran et l'Arabie Saoudite) n'assistent pas à une régression des nombres d'exécution, leur palmarès macabre ne fait que grimper d'année en année : si on exécute plus, c'est qu'il y a plus de crimes.
Pour le troisième argument, la réalité est loin d'être aussi linéaire. Exécuter un criminel n'a jamais garanti la reconstruction psychique des victimes. Nombreuses études prouvent que le contraire se produit et que la peine de mort ne favorise pas le processus du deuil ou de résilience qui nécessite un long cheminement juridique et psychique se basant sur la victimisation, la désignation des coupables, le procès équitable, le jugement juste et, enfin, la réconciliation avec soi en premier lieu et avec le monde.
Pour clore cette question, le meurtre de Yassine a été perpétré par une personne qui n'a pas encore été soumise à une expertise médicale et encore moins à un jugement. Mais tous les indices attestent de l'existence d'une atteinte psychique et mentale graves. Ceci nous met face au ridicule de ‘l'appel au meurtre' effectué par plusieurs politiciens et journalistes qui va à l'encontre de leur appartenance religieuse qui dispense les personnes atteintes mentalement de la condamnation à mort.
-Un certain ‘journaliste' a expliqué, en direct à la télévision, que ‘Yassine est mort à cause de l'homosexualité institutionnalisée en Tunisie et à cause du modèle sociétal que veulent instaurer certains'. Qu'en pensez-vous ?
Heureusement pour lui que le ridicule ne tue pas ! Cette déclaration est l'incarnation du populisme médiatique dont j'ai parlé un peu plus haut. Plusieurs de nos médias se sont engagés dans une course effrénée pour plus d'audimat au détriment de toute éthique.
Mais, même le machiavélisme nécessite un peu de finesse et d'intelligence. Est-ce que le meurtre est particulièrement abominable parce qu'il a été perpétré par un mâle contre un mâle ? Est-ce que l'homosexualité serait innocentée si la victime avait été une petite fille ? Est-ce que les grands tueurs en série et les criminels ne sont jamais des hétérosexuels ? De toutes les manières, dans ce chaos, il y a une intention d'induire les personnes dans un amalgame conceptuel entre meurtre, homosexualité, pédophilie etc.
Depuis quelque temps, la question de l'homosexualité a émergé dans notre société, et au risque de vous étonner, ceci est une bonne chose même si le débat est très malmené car on gagne déjà la levée du silence sur la question.
Reste maintenant que les personnes ‘censées' de ce pays poussent vers un vrai débat. Le premier axiome de ce débat serait que les droits sexuels font partie des droits humains. Le deuxième est que les droits humains sont universels et indivisibles.
Cette question ne saurait être menée, encore une fois, en dehors d'une éducation profonde en droits de l'Homme mais non pas comme un slogan instrumentalisé dans les mains des uns et des autres. Il est temps de savoir que l'orientation sexuelle ne définit pas exclusivement une personne et que nous sommes tous citoyens condamnés à cohabiter et à vivre ensemble quelque soient nos différences. D'ailleurs, nous sommes tous différents de quelqu'un sur un point ou un autre et l'appel à l'intolérance ouvrirait les portes à un nombre infini de ghettos.
-Cela fait un bon moment que l'on nous parle d'un projet de loi intégral contre les violences faites aux femmes. L'Association tunisienne des femmes démocrates, qui a longtemps travaillé sur la question, conteste aujourd'hui le refus de la ministre de la Femme de collaborer avec la société civile. Qu'en pensez-vous ?
Si la loi intégrale contre les violences faites aux femmes voit le jour, cela serait, de toute façon, le fruit du long et profond travail de la société civile et essentiellement de l'ATFD. Les droits des femmes sont au même titre que l'abolition de la peine de mort, l'homosexualité, les droits humains ; un cheval de Troie de la majorité des politiciens. Mais, l'adhésion réelle à cette cause est le seul garant d'un résultat possible.
Les violences à l'égard des femmes ne peuvent pas être éradiquées sans un projet sociétal donné qui rompt avec le patriarcat et l'oppression faite aux femmes dans la sphère privée et publique et sur le plan de son intégrité physique, sexuelle, psychique, économique et juridique.
J'ai envie de clore en disant que c'est le moment d'en parler pour répondre à ceux qui disent pourquoi maintenant : et pourquoi pas maintenant ? D'ailleurs, la hiérarchisation des priorités dans le combat des droits humains est le meilleur subterfuge pour ne jamais les concrétiser.
Pour finir, notre société est certes en plein boom, mais, pour être réaliste, j'ai des craintes quant à l'issue de cet état car j'ai peur qu'il soit détourné pour des fins politiques et des projets sociétaux autres que Tunisiens dans la mouvance géopolitique et mondiale que nous vivons actuellement. Un travail d'empowerment doit être mené auprès des femmes et des jeunes de ce pays car ils peuvent être la solution.
S. B


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