Activiste dans la société civile Bientôt 60 ans, depuis la proclamation de la République tunisienne et rares sont les historiens ou hommes politiques qui ont essayé de rétablir le dernier Bey Lamine Pacha Bey 1er dans ses droits et dans sa légitimité historique. L'aura bourguibienne a fait de long os. Elle est intimidante. Lamine Bey 1er méritait-il le sort que lui a décidé Bourguiba ? Aucunement. Loin d'être magnanime et ignorant le dicton: « Ayez pitié pour un grand qui tombe », Bourguiba a plongé le Bey dans la misère jusqu'à la lie. Pourtant, l'un n'est pas plus patriote que l'autre. Les deux hommes se rejoignent dans un même idéal: la libération et l'indépendance de leur pays et faire de la France un futur partenaire et non un adversaire. Le destin des deux hommes est aux antipodes. Autant l'étoile de Bourguiba était au Zénith, celle de Lamine Bey 1er était crépusculaire. Ce dernier est monté sur le trône dans une ambiance de tristesse et de mélancolie: Moncef Bey, le roi le plus aimé et le leader incontesté, est chassé de son trône en 1943 et envoyé en exil à Laghouat au Sahara algérien. Avant de partir pour le désert, sentant son cousin Lamine Bey hésiter à lui succéder, il lui ordonna de monter sur le trône de peur que la France, faute de candidat présomptif, décide de réduire la Tunisie en un département français. Lamine Bey 1er n'est pas Moncef Bey. Ce dernier, fougueux et très actif, se considérait comme l'unique représentant des Tunisiens. Il faisait de l'ombre aux destouriens. Lamine Bey 1er, soucieux pour sa légitimité mais confiant, permit à ses enfants de soutenir le Destour et ses dirigeants. Que de fois, il a été rappelé à l'ordre par les autorités françaises sur le comportement pro-destourien et militant de sa progéniture surtout quand il s'agit du prince Mhamed et de la princesse Zakia, dont le mari, Dr. Ben Salem, a été envoyé en exil à Kébili. Ses deux Premiers ministres en l'occurrence Mohamed Salah Mzali et M'hamed Chenik ont subi le même sort. Homme de consensus, tous les gouvernements de Lamine Bey 1er, qui se sont succédé, avaient l'aval des dirigeants destouriens à part celui de Slaheddine Baccouche. Le palais de Carthage, ne désemplissait pas de militants. En 1954, à la déclaration de l'Autonomie interne, devant le Bey, Pierre Mendès France et Christian Fouchet, en accord avec Bourguiba, ont proposé la candidature de Aziz Djellouli pour former le nouveau gouvernement. Ce dernier, fin limier et en homme averti, refusa. D'ailleurs, le sort réservé à Tahar Ben Ammar, après l'indépendance, donna raison à ce refus. Le Bey, déçu, a accepté de nommer le challenger proposé par Bourguiba, en l'occurrence Tahar Ben Ammar, en 1956, au poste de Premier ministre. La dernière main tendue par Lamine Bey 1er à Bourguiba, lui sera fatale: la dynastie husseinite est déchue et la République est née le 25 juillet 1957. La destinée de Bourguiba était nette. Son étoile veillait sur lui. La mort de Moncef Bey en 1948 a été pour lui une libération et un soulagement. Imaginons Moncef Bey qui avait le même âge que Lamine Bey 1er – ce dernier est mort en 1962 – rentre de l'exil en 1956 avec la feuille de l'indépendance. Bourguiba aurait eu du mal à avoir son 1er juin 1955. Aujourd'hui, Bourguiba compte dans le club des grands qui ont marqué le XXème siècle, tels Gandhi, Nehru, De Gaulle... Il est entré dans ce siècle par la grande porte et il a tout fait pour faire sortir Lamine Bey 1er par la petite porte. Bourguiba a dominé son époque en se trompant souvent mais le tronc commun des grands hommes est qu'ils n'arrêtent pas de surprendre. Jules César, une fois devenu empereur, ne s'est-il pas adressé à ses co-légionnaires en leur disant: « Maintenant... je vais vous étonner par mon ingratitude ». M.Dj.