En 2020, un podcast diffusé par la chaîne publique canadienne CBC, intitulé Brain Washed (Lavé de cerveau), a remis en lumière l'un des projets les plus sombres de l'histoire contemporaine : le programme MK Ultra, mené par la CIA entre les années 1950 et 1970. Un programme où science et barbarie se sont confondues, et qui rappelle étrangement l'univers dystopique imaginé par George Orwell dans 1984. Un projet né de la guerre froide Le projet MK Ultra avait pour objectif affiché de trouver un moyen de contrôler l'esprit humain, en réponse à la peur américaine de voir l'Union soviétique ou la Chine développer des techniques de « lavage de cerveau » sur leurs prisonniers de guerre. La CIA a alors mobilisé des dizaines de chercheurs, médecins, psychologues et chimistes, souvent de renom, pour concevoir des méthodes capables de manipuler la conscience humaine. Sous la direction du chimiste Sidney Gottlieb, la CIA s'est tournée vers le LSD. En 1953, l'agence a même acheté l'ensemble du stock mondial de cette substance pour environ 240 000 dollars. Distribué dans des hôpitaux psychiatriques, prisons et laboratoires, le LSD a été testé à grande échelle sur des personnes souvent non consentantes. À ces expériences chimiques s'ajoutaient des séances de privation sensorielle, électrochocs massifs et hypnose. Derrière les murs de l'Institut Allan Memorial de Montréal, des patients vulnérables, parfois des enfants issus des communautés autochtones, furent soumis à ces tortures psychologiques et physiques, au prix de séquelles irréversibles ou de leur vie. Le « cauchemar orwellien » devenu réalité La logique du projet ressemblait à celle de la terrifiante « Room 101 » de 1984. Il ne s'agissait pas seulement de briser les individus, mais de les reconstruire selon une nouvelle logique, en effaçant leur personnalité. Des patients ont été placés dans des comas artificiels pendant plusieurs semaines, réveillés uniquement pour être nourris, tandis que des messages enregistrés leur étaient diffusés en boucle des centaines de milliers de fois. Les médecins, persuadés de pouvoir « remettre le cerveau à zéro », appelaient cela la technique du « Depatterning » (effacement des schémas mentaux). Résultat : des patients sortaient incapables de se souvenir de leur nom, de reconnaître leur visage dans un miroir, ou même d'aller aux toilettes sans aide. Des « cobayes humains » oubliés Parmi les victimes, des histoires glaçantes subsistent. Esther Schreier, admise enceinte dans un hôpital de Montréal en 1960 pour des troubles psychologiques légers, fut soumise à des électrochocs et à des doses massives d'amphétamines et de LSD. Elle passa un mois dans une « chambre de sommeil », plongée dans une semi-inconscience, avant d'en ressortir affaiblie à vie. Un autre patient, Robert Logie, âgé de 18 ans seulement, reçut des électrochocs 70 à 100 fois plus puissants que les protocoles standards. Il décrivit plus tard sa sensation comme « une violation de l'esprit », hanté toute sa vie par des hallucinations. Le scandale éclate dans les années 1970 Pendant deux décennies, le programme est resté dans l'ombre. En 1973, le directeur de la CIA, Richard Helms, ordonne la destruction des documents pour effacer les preuves. Mais en 1974, le journaliste Seymour Hersh du New York Times révèle l'affaire, déclenchant une onde de choc aux Etats-Unis. Le Congrès américain met alors sur pied la commission Church, qui confirme l'ampleur des abus commis entre 1953 et 1973. En 1976, un décret interdit définitivement les expérimentations humaines menées par les agences de renseignement sans consentement éclairé. Ainsi, le programme MK Ultra reste aujourd'hui un symbole de la dérive scientifique et politique où la quête du pouvoir a écrasé les principes éthiques les plus élémentaires. Derrière les justifications sécuritaires de la guerre froide, ce sont des centaines de vies brisées, des patients transformés en cobayes, et des familles détruites. Un rappel glaçant qu'au nom de la « sécurité nationale », les démocraties peuvent elles aussi sombrer dans l'inhumanité et se rapprocher dangereusement des cauchemars totalitaires qu'elles prétendent combattre. Commentaires Que se passe-t-il en Tunisie? Nous expliquons sur notre chaîne YouTube . Abonnez-vous!