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Une première historique en France : Une entreprise devant la justice antiterroriste
Publié dans Tunisie Numérique le 02 - 01 - 2026


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La justice française juge en ce moment un dossier que les magistrats eux-mêmes présentent comme juridiquement inédit : pour la première fois en France, une entreprise en tant que personne morale est poursuivie pour financement du terrorisme.
L'entreprise en question n'est pas une petite structure opaque, mais un fleuron de l'industrie française, l'ex-numéro un mondial du ciment Lafarge (depuis absorbé par le groupe suisse Holcim).
Au cœur du dossier : les activités de la cimenterie de Jalabiya, dans le nord de la Syrie, entre 2013 et 2014, en plein chaos de la guerre.
Pour continuer à faire tourner le site, Lafarge est soupçonnée d'avoir versé de l'argent à plusieurs groupes armés contrôlant la zone, dont l'organisation Etat islamique (EI) et le Front Al-Nosra, afin de garantir la sécurité du personnel, le passage des camions et la poursuite de la production. Les enquêteurs français évoquent un total de 5 à 6 millions d'euros de paiements ou d'avantages indirects.
Ce que la justice cherche à établir, c'est si ces versements, même présentés comme "obligés" dans un contexte de guerre, constituent bien du financement de groupes terroristes, et si, surtout, l'entreprise elle-même peut en répondre pénalement au même titre qu'un individu.
C'est là que réside la portée exceptionnelle du procès : jusqu'ici, la quasi-totalité des affaires de terrorisme portaient sur des personnes physiques ; cette fois, c'est l'entité économique qui est appelée à s'expliquer.
Comment l'affaire a commencé
L'usine syrienne de Lafarge était considérée comme un actif stratégique : plus moderne que les usines locales, elle devait servir de base à la conquête du marché syrien et régional.
Quand la guerre éclate, beaucoup de groupes étrangers quittent le pays. Lafarge, elle, reste. Pour rester, il faut composer avec les groupes qui contrôlent les routes, les villages, les checkpoints. Des intermédiaires locaux sont alors sollicités pour "négocier" le passage ou la sécurité.
Les juges français disent aujourd'hui : ces "négociations" ont fini par prendre la forme de versements réguliers à des entités clairement identifiées comme terroristes.
Et même si ces sommes n'étaient pas versées pour financer des attentats mais pour "sécuriser l'activité", le Code pénal français ne fait pas cette distinction : donner de l'argent à un groupe terroriste, c'est du financement du terrorisme.
Une qualification lourde : « complicité de crimes contre l'humanité » et financement
Le dossier Lafarge est d'autant plus sensible qu'il ne s'arrête pas au seul financement du terrorisme. Les juges d'instruction avaient, à l'origine, retenu des qualifications très lourdes, dont complicité de crimes contre l'humanité, au motif que l'Etat islamique commettait à ce moment-là des exactions massives.
Le débat judiciaire a ensuite affiné les qualifications, mais le cœur reste : une multinationale française a-t-elle, même indirectement, nourri un groupe terroriste ?
Huit anciens dirigeants sont aussi mis en cause à titre personnel. Mais ce qui domine, c'est le fait que la société Lafarge SA soit, elle, dans le box juridique.
C'est cela que les avocats, les ONG et les médias décrivent comme une première française : la reconnaissance qu'une entreprise peut être actrice – ou complice – dans un contexte terroriste.
Voilà pourquoi c'est si important :
1- Précédent juridique : si la justice confirme la responsabilité pénale d'une entreprise pour financement du terrorisme, cela ouvre la voie à d'autres actions contre des groupes opérant en zones de conflit (Sahel, Irak, Libye...).
2- Devoir de vigilance renforcé : les multinationales françaises devront montrer qu'elles n'ont pas gardé une activité dans un pays en guerre au prix de paiements illégaux.
3- Image de la France : Paris milite sur la scène internationale pour un combat sans concession contre le financement du terrorisme. Il devenait difficile de porter ce discours tout en laissant un dossier aussi symbolique sans suite.
Le cimentier ne nie pas qu'il y a eu des paiements sur place, mais il soutient qu'ils étaient imposés par un contexte de guerre, qu'ils visaient à protéger les salariés locaux et à maintenir un outil industriel dont la fermeture aurait aussi eu un coût humain et économique.
La défense insiste sur le fait que les décisions ont été prises "au plus près du terrain", parfois sans validation du siège. Mais la justice française estime qu'une entreprise de cette taille ne peut pas ignorer où va l'argent dès lors qu'elle reste volontairement dans une zone contrôlée par des groupes terroristes.
Un dossier qui dépasse la France
Lafarge avait déjà reconnu, aux Etats-Unis, avoir versé de l'argent à des groupes terroristes et avait accepté en 2022 de payer une amende de près de 778 millions de dollars aux autorités américaines.
Mais la procédure française est plus lourde politiquement, parce qu'elle dit : "En France aussi, vous devrez répondre".
Ce dossier sera une référence pour deux raison :
* il montre la façon dont les grandes puissances commencent à tenir leurs propres entreprises responsables de leurs actes à l'étranger, y compris en zone de guerre ;
* il pose la question de la présence d'entreprises étrangères dans les pays en conflit (Syrie hier, Libye ou Sahel demain) et des lignes rouges à ne pas franchir.
En résumé, ce procès n'est pas seulement "l'affaire Lafarge". C'est un test de la capacité du droit français à poursuivre une multinationale pour terrorisme.
Si la justice va jusqu'au bout, on aura un précédent dont se souviendront longtemps les services de conformité des grands groupes.
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