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Chronique, Le mot pour le dire : J'y étais au paradis !
Publié dans Tunivisions le 14 - 06 - 2013

« L'hygiène des âmes nécessitait une enquête perpétuelle touchant les aberrations, réelles ou seulement possibles, de chaque brebis du troupeau. On conçoit l'influence énorme qu'assurait à l'Eglise la possibilité d'intervenir dans toutes les affaires privées ».
Henri-Charles Léa, Histoire de l'Inquisition au Moyen Âge, t. I, p. 2
J'ai eu la chance – ou la malchance, je ne sais au juste – d'avoir vécu en Arabie saoudite pendant cinq ans de suite et de voir, de très près, le mode de fonctionnement de l'ordre théocratique que nos fous d'Allah, fossoyeurs d'une révolution à laquelle ils sont tout à fait étrangers, s'emploient à calquer intégralement afin, arguent-ils, de réconcilier les Tunisiens ignares – à ce point ignares qu'ils ne sont pas foutus d'assurer correctement la toilette de leurs morts ! – avec leur identité arabo-musulmane. Cette noble tâche est menée, tambour battant, par un bataillon de prédicateurs, étrangers et locaux, à la solde du grand prestidigitateur du moment, le saint patron de la confrérie qui tient aujourd'hui, grâce aux efforts de providentiels transfuges laïcisards, les rênes du pays.
La première chose qui attire l'attention dans l'éden du pétrodollar, c'est la frappante dissonance entre une réalité matérielle outrageusement luxueuse, outrageusement gigantesque et les pratiques sociales, dissonance aisément décelable dans l'architecture de l'aéroport et de son environnement immédiat. Sans les dashdashas blanches et les ‘agals noirs, on se croirait aux Etats-Unis d'Amérique. Sans les coins-mosquées, totalement couverts de nattes où des hommes – et rien que des hommes – s'adonnent, non sans affectation me semble-t-il, à des exercices de piété ( !), on se croirait aux Etats-Unis. Cette impression se confirme en ville où, là encore, il n'y rien, absolument rien qui puisse attester l'identité arabo-musulmane de cet espace, soit la capitale du royaume.
Le grand choc, pour le Tunisien que j'étais à l'époque (et que je suis toujours), c'est le spectacle surréaliste des brigades de la sauvegarde de la vertu, sorties de je ne savais où au premier mot proféré par le muezzin. Le spectacle de ces hordes est véritablement impressionnant : les fantassins, comme les équipes motorisées, n'arrêtaient pas de crier à tue-tête à l'adresse des passants : Sala (prière) ! Sala ! Certains de ces énergumènes barbus tenaient des baguettes à la main. Plus tard, bien plus tard, je devais apprendre que cet accessoire devait servir à corriger les récalcitrants d'entre les « croyants ». Les anges de la vertu n'hésitaient pas à tabasser, quand il le fallait, les défaillants, mais jamais les défaillantes. L'éden phallocratique wahhabite se soucie peu – en fait pas du tout – de la gente féminine. Le salut de l'âme féminine importe peu aux yeux de ces êtres frustes. Là encore, il m'a fallu du temps pour comprendre que, dans cet environnement fantastique, c'est le seul aspect physique de la femme qui importe. Et c'était d'ailleurs pour cela que le corps de la femme, source de différentes impuretés et objet de fitna (séduction et discorde) est banni – en fait occulté, grâce au voile intégral, le costume officiel de la femme saoudienne – de l'espace public.
Ces brigades avaient le droit de bastonner leurs semblables, de les rabrouer, de les gronder dans leur patois incompréhensible et de les traîner littéralement pour les jeter dans la mosquée avant que ne commence la prière. Tout le monde y passait. Souvent, des philippins chrétiens se retrouvaient là où ne devaient pas être en principe. Car, avec ces les policiers de la vertu, il n'y avait pas la moindre possibilité de discuter. Avec eux, il n'y avait qu'un geste de possible et de toléré : obtempérer. Un ami égyptien, l'un des rares que j'ai entendus protester contre ses manières grossières, m'a raconté qu'il n'opposait jamais de résistance à ces gens-là, qu'il s'abritait dans la mosquée la plus proche et, là-bas, il « priait » sans accomplir au préalable les ablutions nécessaires. Pour s'en excuser, auprès d'un Dieu qu'il disait vouloir adorer spontanément, il disait en lui-même : « J'exécute une prière saoudienne, sans ablutions et sans intention. Et c'est eux qui doivent répondre de cette erreur »([1]). Ceux qui se faisaient surprendre au cours de la prière, étaient arrêtés et soumis à un interrogatoire en bonne et due forme. Ils devaient prouver, pour se disculper, qu'ils connaissaient tout des secrets de la prière. Les récidivistes étaient soumis à des peines corporelles et, pour les étrangers d'entre eux, renvoyés chez eux.
Pour ce qui est des peines corporelles, je n'avais pas eu le cœur d'aller assister aux horribles spectacles d'ablation des membres (une main, un pied ou les deux à la fois), de crucifixion, de décapitation ou de lapidation. Les rares personnes de mon entourage, qui y étaient, disaient que c'était tout simplement atroce. La flagellation publique, je l'avais constaté par moi-même, était un acte d'humiliation. L'essentiel n'était pas de faire souffrir le condamné, mais de le donner en spectacle, réduit à un simple objet que des policiers, sur l'ordre de ce qui devait être un magistrat, soumettait à un traitement ignoble. Le jour où j'avais assisté, un peu par hasard, poussé par une sorte de curiosité malsaine à laquelle je n'avais pas pu résister, je m'étais senti amoindri, à ce point minimisé que j'étais resté littéralement malade pendant un certain temps. Je me disais, hébété : Mais ils osent le faire !
Le plus terrible, concernant ce châtiment, se passait à l'intérieur des prisons. Les autres horreurs (ablation des membres, crucifixion, lapidation, décapitation) se pratiquaient habituellement le vendredi. Au cours du mois du ramadan, le rythme s'accélérait et on arrivait, des fois, à quatre ou cinq exécution capitales par semaine. Les rares tunisiens qui avaient assisté à ces abominations avaient été particulièrement marqués par cette inqualifiable cruauté. Un collège français, un jeune d'environ vingt cinq ans, avait assisté, lui, à l'exécution de deux pakistanais. Lui ayant demandé quelle impression cela lui avait fait, il m'avait répondu tout simplement : « Ils les ont saignés comme des lapins ! » La Shari'a qui régissait, et régit toujours, la vie des saoudiens se limitait, pour l'étranger que j'étais (et content de l'être), à ces pratiques macabres : la domestication et la marginalisation systématiques de la femme, le contrôle étroit des hommes.
Tunisiens, voilà ce que vous concoctent, en douce, les islamistes, toutes tendances confondues, car c'est cela qu'ils entendent lorsqu'ils parlent de leur ferme intention d'appliquer la Shari'a. Leurs deux alliés laïcisards du moment sont complices de cette machination et en assument pleinement la responsabilité. Ni l'un ni l'autre n'a eu la présence d'esprit – et le courage, bien entendu – de rappeler à ses encombrants et incontrôlables alliés, que le caractère civil de l'état est un principe inviolable. M. Marzouki et M. Ben Jâafar ont beaucoup contribué, par leur silence et leur soumission, à la domestication des Tunisiens. C'est eux qui assument la responsabilité des mascarades juridiques auxquelles on assiste depuis quelques temps : des acquittements scandaleux pour des terroristes avérés et des peines d'emprisonnement frappant des artistes, des libres-penseurs et des femmes pour des « délits » d'opinion, ressortant de ce que R. Gannouchi et sa clique appellent pompeusement : atteinte au sacré. Les conclusions de ces procès douteux prouvent incontestablement que l'inquisition a été établie en Tunisie.
J'y reviendrai.


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