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Zied El Heni, trente ans de journalisme militant
Publié dans Business News le 02 - 01 - 2024

Zied El Heni croupit en prison depuis jeudi 28 décembre et ce n'est pas une première. Alors que certains de ses confrères ont retourné leur veste pour servir tous les régimes, le journaliste turbulent a lutté contre Zine El Abidine Ben Ali, la troïka et maintenant Kaïs Saïed. Mais qui est donc cet électron libre et pourquoi tous les régimes le craignent ?

Pour les journalistes tunisiens, l'année 2024 commence avec un avertissement clair et net destiné à l'ensemble de la corporation. Zied El Heni a fait l'objet, le 1er janvier 2024, d'un mandat de dépôt après une garde à vue de 96 heures. Pour beaucoup de journalistes, dont l'auteur de ces lignes, Zied El Heni n'est pas qu'un journaliste, il est un confrère et un ami. Plus que cela, il est le vieux du quartier, celui qui sait tout. Ses idées et orientations politiques ne sont pas partagées par tous, c'est évident et loin s'en faut, mais il a le mérite de forcer l'admiration et le respect par son courage hors pair. La décision de son arrestation par le parquet (sous la tutelle de Leïla Jaffel, ministre de la Justice) ne le cible pas personnellement, elle cible l'ensemble des quelques journalistes qui osent encore critiquer le régime putschiste de Kaïs Saïed. Le message du régime a le mérite de ne pas être ambigu, il nous dit : « taisez-vous ! ».
Officiellement, à l'origine de l'arrestation, un mot malheureux prononcé par Zied El Heni durant la matinale de la radio satirique IFM où il est chroniqueur. Evoquant la médiocrité du travail de la ministre du Commerce, le journaliste l'a traitée de « cazi ». Ça, c'était la version officielle. Réellement, le mot n'était qu'un prétexte. Ne s'agissant pas d'une injure ou d'une diffamation, il ne saurait justifier à lui seul une autosaisie du parquet et encore moins une détention. La véritable raison de la convocation du journaliste le jour même, par la 5e brigade de la Garde nationale d'El Aouina (chargée des crimes technologiques) est que Zied El Heni a démontré par a+b dans sa chronique comment le régime putschiste est responsable des différentes pénuries observées dans le pays depuis plusieurs mois. Las, le régime ne veut plus que l'on parle de pénuries, d'inflation, de problèmes et de mauvaise gouvernance. Il a envie que tous les médias, tous les journalistes, tous les chroniqueurs ne parlent que du joli ciel bleu et du gazouillement des oiseaux.
Le régime a ses exemples notamment l'ensemble des médias publics (deux télés, dix radios et quatre journaux) ou encore le journal privé arabophone Al Chourouk qui, jeudi dernier, a consacré sur une pleine page, Kaïs Saïed comme personnalité de l'année 2023. Voilà ce que veut le régime de Kaïs Saïed et c'est l'exact contraire de ce que fait l'empêcheur de tourner en rond Zied El Heni.
Comme lui, il y en aurait encore dix, vingt, cinquante, peut-être cent pour oser encore du vrai journalisme ou, l'excellence, du journalisme militant. Certains d'entre eux, une quinzaine, sont poursuivis en justice et risquent la prison ferme pour de nombreuses années. Mais la majorité des journalistes tunisiens observe la soumission prudente et lâche. Certains, pour services rendus, ont été récompensés, comme Insaf Yahieoui catapultée à l'assemblée après des heures d'émission sur la télé publique vantant et promouvant le régime putschiste. Pour le reste, ils ont pour seul objectif d'échapper aux affres du régime.

En émettant un mandat de dépôt le jour de l'an, à l'encontre d'un des plus célèbres et plus grands journalistes tunisiens, le message du régime est on ne peut plus clair. Il est envoyé à ces quelques voix encore indépendantes et, à vrai dire, il ne s'agit pas du premier avertissement. Zied El Heni a été déjà convoqué et averti par la justice, suite à des affaires judiciaires montées de toutes pièces. On ne l'a pas arrêté directement, comme ce fut le cas pour le jeune Khelifa Guesmi, condamné à cinq ans de prison ferme pour avoir révélé un scoop et refusé de donner le nom de sa source. Zied El Heni a été convoqué et reconvoqué, dans plusieurs affaires, avant d'être arrêté. Il a également reçu des messages indirects, comme cette fois où l'auteur de ces lignes a été convoqué devant cette même 5e brigade d'El Aouina, 48 heures après avoir publié une photo de soutien à Zied El Heni, alors en grève de la faim.

En faisant arrêter Zied El Heni, le régime estime qu'il a envoyé suffisamment d'avertissements au préalable et tant pis pour lui s'il n'a pas compris le message. « On lui a souri, il a alors dépassé les limites », a commenté le propagandiste du régime Riadh Jrad. « Il a cherché à se faire arrêter, il a tout fait pour », a surenchéri l'autre propagandiste Ahmed Chafter.
Ce qu'ignore le régime, et tant pis pour lui s'il ignore ce secret de Polichinelle, c'est que Zied El Heni n'est pas de la trempe de ceux qui se font intimider. Il est loin, très loin, d'être comme Al Chourouk, Yahieoui ou ces centaines de journalistes cachés actuellement sous le lit. Il a toujours combattu les régimes en place quand ils dérapaient.
Né le 24 février 1964 à Siliana, Zied El Heni a fait ses études secondaires au Lycée de Carthage où il a obtenu en 1983 un baccalauréat de Mathématiques, suivi trois ans plus tard, d'une maitrise en Sciences physiques, puis d'un DEA en armes d'infanterie en 1988, d'un DEA en physique de matière condensée en 1990, d'un master en sciences juridiques en 1996, d'un master en journalisme en 1998 et d'un DEA en reconstruction en 2000. À l'exception de sa maitrise en Sciences physiques obtenue à la faculté de sciences de Bassorah en Irak, tous ses autres diplômes ont été obtenus dans des facultés publiques tunisiennes.
Parfait arabophone, il intègre en 1992 le service international du journal Al Chourouk qui n'a pas supporté longtemps son ton indépendant et acide. En 2002, grâce à l'appui de l'Association des journalistes tunisiens (actuel SNJT), il intègre le quotidien public Assahafa dont il devient le directeur après la révolution.
Ce n'est que bien plus tard qu'il entame des expériences dans le journalisme audiovisuel où il a toujours été chroniqueur.
En parallèle de son travail journalistique, Zied El Heni était bien actif dans la société civile. Il est devenu maire de Carthage entre 2011 et 2016 avant d'être élu membre du conseil municipal de cette même ville en 2018. Il a aussi été membre élu du SNJT et plusieurs autres associations dont notamment les très prestigieuses Ligue tunisienne des Droits de l'Homme et Amnesty International. En 2013, il a créé l'Organisation tunisienne de défense des journalistes.

C'est durant les années 2000 que Zied El Heni a commencé à se faire connaitre en combattant à visage découvert, le régime Ben Ali bien plus oppressif que celui actuel de Kaïs Saïed. Et ce n'était pas son statut de journaliste à Assahafa qui le dissuadait de faire son travail. Il a beau être censuré dans son journal, il publiait dans son blog sur Yahoo et était repris, par la suite, par la lettre confidentielle « TunisNews ». Ce blog a été censuré plus de cent fois par l'Agence tunisienne de l'internet (organe public chargé de l'internet), mais cela n'empêchait jamais de recréer un nouveau blog le jour même en utilisant les proxys pour déjouer la censure. À l'époque où aucun (absolument aucun) journal local n'osait évoquer les affaires mafieuses des Trabelsi, belle famille de Ben Ali, Zied El Heni multipliait les articles d'investigation les épinglant nommément, photos et preuves à l'appui.
C'était donc le plus naturellement possible qu'il a continué à être critique à l'encontre de la troïka et ses pratiques mafieuses post-révolution.
Le pays a beau être présidé par le soi-disant droit de l'hommiste Moncef Marzouki, Zied El Heni a été poursuivi en justice à plusieurs reprises et a été, tout comme aujourd'hui, jeté en prison.
La différence est qu'à l'époque, la corporation était unie et osait affronter, comme un seul homme, le régime en place. Quand Zied El Heni était convoqué par la justice, dans les années 2012 et 2013, les journalistes se déplaçaient par dizaines au tribunal pour se poster bruyamment devant le bureau du juge d'instruction. Quand il a été emprisonné en 2013, le SNJT a décrété une grève générale et elle avait été fortement suivie, y compris par les journalistes des services publics.
Aujourd'hui, le SNJT se suffit de communiqués, voire même d'accointances avec le régime quand on le voit signer des accords avec l'Isie, celle-là même qui poursuit des journalistes en justice et leur fait risquer des années de prison.
Après l'épisode troïka et l'arrivée de Béji Caïd Essebsi, Zied El Heni a continué à critiquer le régime en place avec la même virulence. C'était la seule période où il n'a pas été dérangé.
Avec l'arrivée de Kaïs Saïed, les choses ont changé. Notamment après son putsch du 25 juillet 2021 puis le décret 54 liberticide de septembre 2022 qui punit, jusqu'à dix ans de prison, les articles prétendument diffamatoires à l'encontre des membres du gouvernement.
Zied El Heni subit, depuis, un véritable harcèlement judiciaire avec des affaires montées de toutes pièces. Une fois c'est à cause de son travail journalistique et une autre pour sa période passée à la mairie de Carthage et il devait répondre carrément à des actes antérieurs à son entrée à la mairie, voire à sa naissance.
Il n'était pas attaqué ad hominem seulement, son organisation de protection des journalistes l'a été aussi. Il y a quelques semaines, le délégué de Tunis a retiré à cette organisation sa licence d'alcool, poussant ainsi au chômage toutes les personnes qui travaillaient dans son club sis au centre-ville de Tunis. La décision administrative a beau être arbitraire et illégale, elle est quand même applicable.
Vu que tous ces avertissements, ce harcèlement et ces intimidations n'ont pas servi à calmer le journaliste, le régime a fini par l'arrêter et l'inculper sur la base du décret 54. La loi, partout dans le monde, est pourtant claire. Quand il y a un texte de loi spécifique à une corporation, on ne peut pas évoquer une loi générale. En sa qualité de journaliste, et vu que l'objet de la plainte a trait à un travail journalistique, Zied El Heni aurait dû comparaître sur la base du décret-loi 115 relatif à la presse. Le régime putschiste de Kaïs Saïed n'en a cure, il fait ce qu'il veut. Les journalistes ont beau crier sur tous les toits qu'ils ne sont pas au-dessus de la loi, le régime les considère comme au-dessous. On craint fort que l'arrestation de Zied El Heni ne soit que le début d'une longue série. Avec la soumission des médias publics, le silence de la majorité des journalistes et le début de complicité du SNJT, le risque que le régime mette la corporation sous sa botte n'a jamais été aussi grand depuis la révolution.


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