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Economie tunisienne : alarmisme vs politique de l'autruche
Publié dans Business News le 11 - 04 - 2014

Tous les acteurs de la scène économique nationale s'accordent à qualifier la situation actuelle de « délicate ». Pourtant, certains d'entre eux préfèrent mettre de l'eau dans leur vin en évitant de tirer trop vite la sonnette d'alarme, quitte à faire l'autruche. Le gouvernement de Mehdi Jomâa ne cesse de dénoncer la fragilité de la situation économique et financière dans laquelle se trouve le pays actuellement. Des alertes qui lui valent parfois des critiques et qui sont mises sur le compte de l'alarmisme et de l'exagération.
« Il existe des risques sérieux que l'Etat ne puisse pas payer les salaires de ses fonctionnaires dans les prochains mois », a déclaré, lors d'une conférence de presse tenue le 10 avril 2014, Nidhal Ouerfelli, porte-parole du gouvernement et ministre auprès du chef du gouvernement chargé des affaires économiques. Des mesures exceptionnelles devront donc être entreprises pour pourvoir débourser les salaires de la fonction publique du mois d'avril, explique-t-il sans donner davantage d'informations sur les mesures en question.
Le gouvernement de Mehdi Jomâa finit par admettre, officiellement, le risque d'incapacité dans lequel se trouve l'Etat face au paiement des salaires de ses fonctionnaires. Le chef du gouvernement lui-même a déclaré, aujourd'hui, sur les ondes de Mosaïque Fm, que le gouvernement a dû emprunter 350 millions de dinars sur le marché intérieur pour payer les salaires des fonctionnaires pour le mois d'avril. « Une priorité », selon ses dires. Mehdi Jomâa n'a pas caché son inquiétude, affirmant être préoccupé par la situation économique du pays et expliquant que les recettes de l'Etat pour le mois d'avril sont de 2 milliards de dinars, autrement dit, inférieures aux dépenses qui sont évaluées à 3 milliards.
Dans sa politique de communication, le gouvernement ne dissimule pas sa préoccupation et semble vouloir mettre les choses au clair. « Nous souffrons d'incapacité structurelle dans les finances publiques et la balance commerciale », explique l'organe de presse de la présidence du gouvernement dans un communiqué publié aujourd'hui, vendredi 11 avril 2014, à l'issue de la réunion ministérielle tenue dans la journée. Le gouvernement explique, dans ce sens, que « les revendications sociales inquiètent les ministres malgré l'esprit positif et solidaire des organisations sociales », appelant ainsi « tous les citoyens à être compréhensifs quant à la difficulté de cette étape, nécessitant la concentration des ministres sur les problèmes importants et cruciaux ». Et d'ajouter « Toutes les parties sont appelées à s'investir dans le travail et devraient s'opposer à tous ceux qui entravent la machine de production en appliquant la loi ».
Lors de sa première interview télévisée, un mois après sa prise de fonction, Mehdi Jomâa a dessiné les contours, à peine voilés, d'un plan d'austérité, qualifiant la situation économique de « pire que ce qu' [il] imaginai[t]». Il explique, en effet, que la Tunisie a, aujourd'hui, besoin d'emprunter pour couvrir les besoins de consommation courante, et que le taux de la dette avoisine les 50%.
Et pourtant, le 3 avril, Nidhal Ouerfelli a nié les informations rapportées par le journal « Le Maghreb » dans un article faisant état de risques sérieux que l'Etat ne puisse pas payer les salaires de ses fonctionnaires dans les prochains mois. Argumentant que « l'une des priorités du gouvernement est le paiement des salaires », il affirmait que « cela ne pose aucun problème ».
Force est de reconnaître que, face à la précarité de la situation économique actuelle, le porte-parole du gouvernement se devait de réajuster ses propos, quitte à prendre un ton plus alarmiste. Dans cette même conférence de presse, du 10 avril, Nidhal Ouerfelli, a affirmé que « les finances publiques passent par une situation difficile, pour ne pas dire critique, surtout au niveau des liquidités […] la Tunisie a un manque de 600 millions de dinars qu'elle doit trouver et créer ».
Cette apparition « inquiétante » n'a pas été au goût de tous les acteurs de la scène économique locale. Fadhel Abdelkefi, président général de la Bourse de Tunisie, est revenu, dans une déclaration à Mosaïque Fm, aujourd'hui, sur les propos tenus par Nidhal Ouerfelli. Fadhel Abdelkefi a insisté sur la nécessité de rester optimiste, ajoutant que la Tunisie peut encore sortir de l'impasse et doit miser sur les investissements locaux et étrangers pour rebondir. « Les propos de Nidhal Ouerfelli ont fait chuter la bourse », a-t-il dit. Et pourtant, le directeur de la BVMT explique, lui aussi, que la Tunisie vit une crise financière vu l'augmentation du budget de l'Etat de 2010, qui, de 13 milliards de dinars, est passé à 29 milliards de dinars en 2013.
Les propos tenus par le chef du gouvernement aujourd'hui ont également fait jaser et certains ont crié à l'exagération et à la théorie du complot. Le gouverneur de la Banque Centrale, Chedly Ayari, avait fait part, à l'issue d'une rencontre hier, jeudi 10 avril, avec le président Marzouki, des difficultés enregistrées par la balance commerciale tunisienne, soulignant que le déficit dans la balance commerciale est plus grave que celui du budget national étant donné que cette première exige des recettes en devises et non en dinars.
Pourtant, aujourd'hui, le vice-gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie, Mohamed Rekik, avait déclaré à Moncef Marzouki que « la situation économique est délicate, mais pas aussi dangereuse que certains prétendent ». M. Rekik a démenti une quelconque incapacité de l'Etat à payer les salaires des fonctionnaires dans la prochaine période, ce qu'il a qualifié de « rumeurs ».
De son côté, le secrétaire général de la centrale syndicale, Houcine Abassi, a insisté sur l'obligation de dire la vérité au peuple, lors d'une rencontre qui s'est tenue aujourd'hui avec Mehdi Jomâa autour de la situation des finances publiques.
Les différents acteurs économiques ne semblent pas être tous d'accord sur le traitement qui s'impose quant à l'information relative à la situation économique actuelle. Faut-il en parler quitte à se montrer alarmiste ? Faut-il au contraire faire l'autruche et dire que tout va bien, alimentant ainsi les mouvements sociaux de protestation ? Aujourd'hui, les grèves et autres protestations continuent dans différents secteurs et ne semblent pas en voie de s'arrêter. A l'heure où il semble privilégier une politique assez « transparente », le chef du gouvernement fera une prochaine apparition médiatique pour exposer les difficultés économiques du pays et dire ce qu'il en est vraiment.


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