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« Janvier 2011 : il y a eu plusieurs prétendants au coup d'Etat ! »
Ve anniversaire du 14 janvier 2011: Interview de Kmar Bendana, historienne
Publié dans La Presse de Tunisie le 14 - 01 - 2016

Professeur d'histoire contemporaine à l'université de La Manouba, Kmar Bendana est également chercheuse à l'Institut supérieur d'histoire du mouvement national (Ishmn) et chercheuse associée à l'Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (Irmc). Cette spécialiste de l'histoire de la culture et des intellectuels en Tunisie aux XIXe et XXe siècles est l'auteur de «Chronique d'une transition», éditions Script, 2012, et de «Histoire et culture dans la Tunisie contemporaine», La Manouba, 2015
Tout d'abord comment l'historienne que vous êtes qualifie-t-elle ce qui s'est passé entre le 17 décembre 2010 et le 14 janvier 2011 : révolution, révolte, soulèvement populaire ou coup d'Etat ?
Je pense qu'il s'agit de tout cela à la fois ! C'est une crise sociale très forte, aucunement la première dans l'histoire du pays, doublée d'une crise générationnelle, pour cause notamment du chômage des jeunes. On observe, également à ce moment-là une chaîne de soulèvements populaires. Après Sidi Bouzid, Tala s'embrase puis Kasserine, Gafsa, Le Kef, Sfax...Le soulèvement est quasi synchronisé, viral, la contagion est rapide grâce notamment au rôle de relai de l'information sur le terrain joué par les réseaux sociaux. Chose qui a entraîné le crash du régime, et Ben Ali est tombé ! On ne sait pas encore très bien s'il est parti de lui-même ou s'il a été poussé au départ en attendant que la situation se calme. Mais ce qui me semble caractéristique d'une révolution, c'est l'ampleur de l'imprévu et des inattendus engendrés par le soulèvement et par ce départ. Nous étions anxieux à la mesure de tous les « vides » immédiats : vide juridique, vide politique, hésitations entre l'application de l'article 56 ou l'article 57 relatifs à la vacance, du pouvoir... Tout s'est joué si vite, en à peine deux jours. En fait la conjonction de crises, d'intervenants et d'acteurs a donné cette ampleur exceptionnelle aux évènements de janvier 2011. Je ne pense pas que cela mérite, pour le moment en tout cas, un autre nom qu'une révolution !
Pourquoi cinq ans après, nous n'arrivons pas toujours à donner un nom à ce qui s'est passé chez nous ? Est-ce parce que les témoins directs de cette histoire, à savoir les responsables militaires et sécuritaires notamment, n'ont pas livré la vérité sur les évènements surgis aux alentours de la journée du 14 janvier 2011 ?
Il ne faut pas espérer des acteurs vivants qu'ils disent la vérité sur cette affaire-là. Pourquoi ? Car tout d'abord il y a eu plusieurs intentions et plusieurs prétendants au coup d'Etat, y compris de la part de personnes que Ben Ali a appelées à la rescousse avant le 14 janvier — la situation du vide annoncé du pouvoir s'y prêtait—, que ces scénarios se sont croisés sur fond de crise sociale, mais qu'ils se sont au final télescopés et annihilés les uns les autres. Les seuls à ne pas avoir comploté étaient, à mon avis, les islamistes, parce qu'ils gardaient en mémoire l'échec de leur coup d'Etat avorté en 1987 ! Il faudra beaucoup de temps pour rendre compte de la complexité de l'évènement et tirer au clair les différentes logiques ayant marqué ces journées du mois de janvier 2011, où le désordre a régné, un élément qui caractérise d'ailleurs les révolutions. Ensuite, parce que personne, parmi les acteurs, ne connaît la vérité en entier : ni le général Rachid Ammar, ni Ali Seriati, ni Ridha Grira, ni Sami Sik Salem, ni Samir Tarhouni... Chacun en connaît un bout, celle qui concerne le rôle qu'il a joué. Or, cela ne suffit pas à l'historien, qui doit recouper les données, croiser les sources pour reconstituer le cocktail d'actions, mais également de non-actions, de lâchages, d'absences volontaires, de peurs subites, qui ont marqué les journées précédant le 14 janvier. Je ne crois pas qu'il y ait eu quelqu'un à avoir pu orchestrer tout ça !
Faudra-t-il attendre l'avènement d'une autre génération d'historiens pour écrire l'histoire de la révolution ? Ne faut-il pas commencer le travail aujourd'hui tant que les acteurs sont encore vivants ?
Il ne faut certes pas perdre la mémoire des évènements. Il est intéressant aussi de travailler sur l'effet du temps sur la mémoire de ces gens-là. Il faudra garder présent dans l'esprit l'idée de la pluralité des acteurs de la journée du 14 janvier. Je crois que les journalistes peuvent jouer aujourd'hui un rôle important pour suivre les petits fils existants, afin de nous permettre de retrouver demain, comme les petits cailloux du Petit Poucet, le chemin d'une histoire complexe. Je parle ici d'un journalisme d'enquête rigoureux, un journalisme éloigné des effets du sensationnel et du spectaculaire, qui reviendrait sur les traces et les lieux des évènements, sur les témoignages des acteurs et sur les archives.
Qu'est-ce que la révolution a pu changer dans votre vie professionnelle ? Dans votre manière d'aborder la recherche en matière d'histoire ?
Sur le moment, l'émotion a pris le dessus : j'avais peur pour mes enfants, qui sont sortis manifester dans la rue. J'ai été également submergée par le sentiment que nous vivions une accélération de l'histoire, à la fois le pire —plus de 300 personnes sont décédées entre décembre et janvier— et le meilleur, l'énergie, la bienveillance et l'intelligence collective. Chose qui représente, encore une fois, le propre d'une révolution. Mes repères et mes références d'historienne sont venus après, lorsque j'ai relu les ouvrages sur la révolution française de 1789 et de 1848, ceux de Karl Marx et de Maurice Agulhon. J'y ai retrouvé des points de convergence avec notre actualité : des détails qui se rapportent aux slogans, au désordre ambiant, aux portraits de certains hommes politiques, à l'ébranlement des intimités. En même temps, aucun modèle de révolution n'est valable pour les autres, la révolution tunisienne se distingue par deux éléments contemporains : la participation massive des femmes et le rôle joué par Internet. Très vite l'écriture a incarné pour moi une sorte de rampe, une thérapie, mettant de l'ordre dans cette avalanche de faits et de situations. L'écriture m'a permis aussi d'être reliée au reste du monde, je me sentais utile puisque j'informais, tout en étant dans ma subjectivité, mes amis et collègues à l'étranger, sur ce qui se déroulait chez nous. J'ai publié sur votre journal La Presse un premier article le 25 janvier 2011, un autre type de libération pour moi, puisque jamais encore je n'avais écrit sur ce journal avant le départ de Ben Ali. En juin 2011, j'ai ouvert un blog sur la plateforme de recherche, Hypothèses. Tout d'un coup le cercle de la communication de mes idées s'élargissait d'une manière exponentielle. Je passais de dix lecteurs pour un article de recherche rédigé pendant des mois à plusieurs centaines de lecteurs pour un papier écrit en deux jours. Subitement, je changeais de rythme de travail et de rapport à l'écriture, tout en restant dans une niche, celle du lectorat francophone. J'étais pourtant jusque là un chercheur heureux, satisfaite de mon refuge inconscient, je ne souffrais pas de l'isolement qu'exigeait la nature de mon métier. La révolution m'a fait sortir du bois, presque malgré moi. Parce qu'une révolution incarne, comme le dit Milan Kundera, « la beauté soudaine d'un possible ».
En tant qu'historienne et en même temps de témoin des évènements en cours, vous devez travailler actuellement sur « l'Histoire immédiate ». Est-ce une tâche facile ?
Dans le déferlement actuel des faits et la rapidité des changements, je me demande si je fais de l'Histoire. Cette discipline demande de travailler sur les témoignages et les sources, de pratiquer le recul critique. Je vis aujourd'hui la révolution, je me sens plus chroniqueuse qu'historienne, une chroniqueuse qui questionne les faits en n'étant jamais sûre de l'interprétation que je leur donne. Comme si je préparais le terrain pour un travail plus cohérent, pas obligatoirement entrepris par moi-même.
Jusqu'au 17 décembre 2010, la Tunisie paraissait comme un pays stable, un « pays sans bruit », selon l'expression de l'historienne Jocelyne Dakhlia. Que s'est-il passé pour que la population réactive tout d'un coup sa mémoire de dissidence au pouvoir, qui a émaillé les années 60, 70, 80 et surtout 2000 ?
A mon avis, il s'agit d'une alchimie qui n'est pas reproductible. On dit bien d'une révolution qu'elle « surgit » ou qu'elle « éclate ». On ne la décide pas, elle survient là où on ne l'attend pas, on ne « menace » pas d'une révolution, on ne la « fomente » jamais. Je pense aussi qu'on ne la met pas facilement dans un cadre d'analyse. Beaucoup de chercheurs en sciences sociales se vantent aujourd'hui d'avoir prédit les évènements de janvier 2011, ils ont tout simplement mis le doigt, dans leurs analyses, sur des abus qu'ils trouvaient exagérés, les pratiques mafieuses de la famille Trabelsi, une énième élection de Ben Ali, une situation socioéconomique intenable, le monde des affaires paralysé par une prédation organisée...Ce qui s'est passé entre le 17 décembre 2010 et le 14 janvier 2011, coïncide avec l'expression d'un ras le bol quasi général, celui des pauvres, celui des jeunes, celui des chômeurs, mais également celui des riches et des flics. Le régime de l'ex-Président a réussi à créer dans chaque corps un potentiel important de frustrations, d'attentes et de revendications. Et puis l'aspiration à la liberté était partagée par tellement de gens.
Que pensez-vous de l'expression « laboratoire » pour qualifier la Tunisie en transition utilisée par les médias et les chercheurs étrangers notamment ?
C'est une expression qui m'est humainement antipathique ! La Tunisie n'est pas un « laboratoire », c'est une partie du monde, où se reflètent des crises et des problèmes qui agitent le monde. On y vit une expérience existentielle, qui devrait intéresser plus largement le monde. Les chercheurs étrangers qui nous observent, dans une position de surplomb, devraient se sentir plus concernés par ce que nous traversons. Cette expression me met mal à l'aise parce qu'elle s'inscrit dans cette logique du spectacle et d'une forme de voyeurisme licite et autorisé.
L'histoire contemporaine de la Tunisie est jalonnée par des crises politiques suivies d'« éclaircies » où le pouvoir, qu'il soit de Bourguiba ou de Ben Ali, concède à la population des libertés pour les retirer une fois la crise révolue. Pensez-vous que ce schéma, très bien explicité par les politologues et chercheurs Larbi Chouikha et Eric Gobe, puisse être applicable à la Tunisie post-révolutionnaire ?
Je suis incapable de pronostics. Cinq ans après, nous n'avons toujours pas de leader, ce qui me semble incarner un changement. C'est une bonne nouvelle, parce qu'aucun clan ne l'emporte finalement. Mais en même temps une réalité inconfortable, et assez dure à vivre. Or, de voir autant de monde mobilisé dans la vie associative, en tant que force de veille, par exemple pendant les élections, me fait penser que dans ce pays quelque chose est en gestation. Les conversations des gens se politisent dans tous les milieux. Une sorte de conscientisation des esprits continue, persiste, se déplace, évoque les problèmes d'intérêt public, les poubelles, l'occupation des mosquées, les actions coup de point du ministre de l'Education Néji Jalloul... Tous ces débats sont sur la table avec une vivacité étonnante. Je crois en l'intelligence collective, les Tunisiens sont en train de chercher un nouvel équilibre dans ce désordre, tout en préservant leurs libertés individuelles... Je suis également impressionnée par l'effervescence intellectuelle et culturelle actuelles : la production dépasse amplement les structures d'accueil. Cela veut dire que le pays dispose de forces vives situées en dehors du cadre politique, et qui sont capables d'exprimer une vérité particulière. Cette classe politique classique reste en deçà de l'évènement révolutionnaire même avec la distance du temps. Elle est déconnectée de la société et de ses attentes. Une expression me plaît chez les jeunes pour qualifier les hommes politiques, ils disent qu'ils sont « gdim », traduisible par « has been », vieux, inadaptés à la réalité actuelle. La nouvelle classe politique viendra, elle a besoin de temps, de courage, mais aussi d'assimiler une expérience en cours.
Les slogans de la révolution ont agité les mots liberté, dignité, emploi, égalité régionale, ont dénoncé la corruption et l'injustice. Pensez-vous qu'un jour ceux qui nous gouvernent puissent donner une réponse à ces mots d'ordre du 17 décembre 2010-14 janvier 2011 ?
Jusque-là, deux idées clés fondent la pensée politique dans le monde : l'égalité, pour la gauche et la liberté pour la droite. Au-delà des slogans de la révolution, la Tunisie, je le pense, a besoin de conjuguer ces deux fondamentaux, de construire un équilibre entre ces deux piliers pour atteindre une stabilité politique. Egalité entre les sexes, équité entre les régions, égalité fiscale également. Le sens de la liberté imprègne aujourd'hui tellement de Tunisiens, une grande partie des jeunes partout dans le pays. Les futurs politiques devraient en prendre compte, sinon ils seront balayés et le pays restera à mon avis ingouvernable. Frantz Fanon, dans « Les damnés de la terre », parle de « La terrible machine à mélanger et à concasser qu'est une révolution politique ». La révolution est en cours, parce qu'elle a germé à l'intérieur des gens. On n'en sort pas indemne. Certes, tous ne voient pas la déflagration tunisienne du même œil. Face aux plus convaincus, il y a les sceptiques, les déçus, les autistes, les dinosaures, les malfaisants, les corrompus... une société, c'est tout cela à la fois. Certains voudront bloquer le désir de changement qu'une révolution sème chez les gens, d'autres vivent avec la liberté et l'égalité comme possibles atteignables. Nous sommes encore dans le désordre et le « mélange » perpétuels !


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