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Mohamed Sayah, la voix qui manque
Opinion
Publié dans La Presse de Tunisie le 29 - 07 - 2016


Par Jamil Sayah*
A entendre certaines paroles et idées qui envahissent l'espace public depuis quelque temps sur la situation dans laquelle la Tunisie se trouve, une voix manque : celle de Mohamed Sayah. Certes, l'époque veut à la fois du sensationnel quotidien et, par conséquent, des idées (des solutions) se succédant à cadence accélérée, dans nos consciences et nos inconsciences. Les absents, illustres ou non, sont ainsi parés de vertus qu'ils n'avaient peut-être pas soupçonnées en eux. Mais l'éloge, aussi massif que furtif, revêt des accents souvent pathétiques par leur désir de bien faire ou même de surfaire. Aussi, s'agissant d'un homme connu de tous et qui, au cours de sa carrière politique, a subi victorieusement dans la conscience collective l'épreuve du temps, serait-il judicieux de le sortir de sa retraite (politique) et scruter sa parole, son regard et son point de vue. La difficulté est grande. Mais faut-il s'abstenir ?
Le souci de prévoir rationnellement l'avenir des sociétés a toujours été nourri par la découverte de la variété de qualités de leurs gouvernants. La question mérite d'autant plus réflexion que la classe politique et ceux qui la composent ont étrangement changé en Tunisie. Nul besoin de procéder à un comparatisme poussé pour se rendre compte qu'au sein de cette classe politique (sans manquer de respect à ceux qui la composent), des hommes et des femmes de la stature d'un Mohamed Sayah, il y en a très peu. Le déficit n'est point humain mais plutôt de valeurs et d'idées.
Eu égard à la situation, ceux qui gouvernent le pays actuellement semblent faire ce qu'ils peuvent, mais malgré tout ...un manque surgit. Face à un tel paysage, les valeurs qui caractérisent l'homme politique Mohamed Sayah ne peuvent que nous amener à lutter contre cette dangereuse avancée du « néant » et croire qu'un jour meilleur est encore possible.
L'obligation de résister
Un homme politique de l'âge et de l'expérience de Si Mohamed est frappé par le vide qui s'est emparé de notre espace politique : c'est comme si l'œuvre accumulée depuis l'indépendance, et qui s'était concentrée, non sans résistance, autour de la construction d'un Etat, et donc d'une société moderne, était désormais oubliée ou reléguée dans un passé révolu. On oublie aisément qu'un retour vers le passé nous guette à tout instant et que l'islamisme fanatique se trouve à nos portes. Ainsi revient une phraséologie irresponsable qui, au nom de la tradition religieuse, avance des slogans meurtriers, sans paraître avoir la moindre conscience de leur nocivité.
L'expérience totalitaire de Ben Ali, avec les dégâts et les souffrances sans nombre qu'elle a engendrés, fut, aussi, pour lui, non seulement une dure épreuve personnelle (surveillance, isolement, privation des libertés..), mais également une expérience de pensée. Elle alimenta une réflexion dont la pertinence n'est pas éteinte : qu'on pense parmi bien d'autres idées : « à la vertu de la résistance».
Car, contrairement à bien d'autres, Mohamed Sayah a, dès le début, vu le danger du coup d'Etat du 7 novembre. Il n'a cessé d'attirer l'attention des uns et des autres sur la gravité d'une telle situation en démontrant que le traitement dégradant que Ben Ali infligeait à Bourguiba dépassait et de loin la personne du père de l'indépendance. Et en agissant de la sorte, il cherchait à tester la capacité des Tunisiens à résister et à se mobiliser contre l'humiliation et l'injustice. Le silence d'une partie de l'élite était assourdissant. Il n'y a pas lieu de s'enorgueillir. On voit par là à quel point l'absence d'une lecture politique des faits peut aboutir à une catastrophe dont on ne mesure pas encore l'étendue des conséquences.
Ce qu'il tente aujourd'hui d'élucider n'est point le retour d'un Ben Ali, mais concerne plutôt le danger du surgissement d'un régime capable, à partir de mouvements faibles mais unis autour d'une doctrine meurtrière et de dirigeants à la détermination inflexible, d'entraîner des millions de Tunisiens derrière le fantasme d'une société purifiée, vigilante à l'égard d'ennemis sans cesse renaissants, et animée par une idéologie apte à mobiliser les hommes et à faire taire leurs doutes quant à la validité morale de leurs actes.
Comment de tels mouvements peuvent-ils naître et s'imposer ? Pour Mohamed Sayah, c'est quand un pays se trouve dépourvu d'un projet politique clairement établi et d'une élite capable de produire du sens, l'Etat apparaît alors faible, trop friable par ses contradictions internes, et par là incapable de faire face aux besoins et à la demande de ses citoyens : le chômage de masse et l'inflation galopante, avec l'humiliation de la fracture sociale et la ségrégation territoriale; le refus massif de l'autorité et le désir d'en finir avec les détenteurs du pouvoir ; et plus généralement aujourd'hui, dans notre société, déchiré entre l'attachement à la tradition et l'attrait exercé par la modernité technologique et culturelle, le rêve d'un littéralisme qui promet de résorber ce gouffre dans une communauté soudée contre les ennemis qu'elle se désigne. Dès lors, le danger devient imminent.
La nécessité d'agir
Fort heureusement, la situation actuelle de la Tunisie n'en est pas encore là. Le pays reste relativement stable. Cependant, il est en proie à des divisions qui sont souvent dramatiques, et c'est sur ce point que semble encore manquer dans le débat public une voix comme celle de Mohamed Sayah pour nous rappeler la vertu de la Nation et la gravité des dangers qui la menacent. Cette guerre de légitimité opposant le peuple à son élite gouvernante est, pour lui, grandement préoccupante (voir ce que dit Machiavel de la force de la république romaine divisée entre la plèbe et les sénateurs). C'est là que pointe « l'incertain », lorsqu'à partir des conflits, de l'animosité ou des convictions d'avoir raison qu'ils engendrent, naissent des représentations de ce que serait la société juste, préfigurée par l'unanimité menacée par un élément inassimilable, ou par le mouvement impétueux que seule entrave la mauvaise volonté de quelques-uns ou d'une caste. Tout cela pouvait dégénérer en guerre civile. L'expérience des pays voisins le montre si bien.
Certes, on peut voir là des phénomènes superficiels qui n'empêchent pas la société de continuer à fonctionner, dans une harmonie plus ou moins acceptable. Pourtant, depuis la révolution, se manifeste une violence qui se dit « légitime », et qui est considérée comme telle, et approuvée par nombre de ceux qui expriment leurs opinions, que ce soit dans la rue, sur des tribunes, ou sur les réseaux sociaux. Le risque n'est pas de les voir conquérir une majorité dans des scrutins divers, mais qu'ils installent définitivement par la terreur leur dictature.
Eh bien ! il est temps, selon Si Mohamed, de secouer la peur de déjouer ces manœuvres, de contre-attaquer avec des hommes conscients de leur responsabilité et surtout conscients du destin de notre pays.
*Professeur de droit public


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