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Le champ, le moulin, le four et ... le temple
En hommage à tous ceux qui se sont sacrifiés pour le pain, y compris ceux morts un certain 3 janvier 1984
Publié dans La Presse de Tunisie le 05 - 01 - 2018

«Banal» quand il est là, on panique dès qu'il devient absent. Banal en apparence seulement, car il est un trésor vivant, un concentré de miracles, une part du sacré. Essentiel, il l'est, Il est... l'essentiel ! Et, à lui seul, il résume toute une civilisation, la première. Celle née de l'agriculture, de la cité, de l'Etat.
Grâce en pain, l'Homme s'est libéré d'une servitude née de sa quête quotidienne de sa nourriture et a pu, depuis, réfléchir, innover, créer et bâtir.
Lié à la vie, à l'effort, au partage, à la fidélité... son nom réveille toutes les passions et sa vue l'appétit. Ça y est, vous l'avez deviné... et trouvé ; c'est le pain. Sa Majesté, le pain.
Et aujourd'hui, même si sa consommation a quelque peu reculé face à l'invasion de la diversification alimentaire, il garde une place privilégiée dans notre ration quotidienne et surtout dans notre imaginaire. Même l'industrie du fast-food ne peut pas s'en passer.
Essentiel, il l'est. Et sa fonction est bien enracinée dans notre culture méditerranéenne. Il constitue le ciment de la société, et le moteur de la vie. Gagner sa vie, gagner son pain, celui de ses enfants... à la sueur de son front. Suer pour son pain... son destin, sa part des richesses de cette vie ici-bas. Suer pour son pain (iyejri aa'l khobza – Mot à mot : courir après son pain), car rien n'est gratuit et le ciel t'aidera quand tu t'aides toi-même.
« C'est la faute à notre mère Eve ! » raconte le mythe populaire.
« Quand le couple originel descendit du Paradis pour l'ici-bas, Dieu lui envoya du ciel un pain. Un très beau pain, gros, rond, doré et bien croustillant. Au lieu d'attendre qu'il parvienne au couple, Eve courut le chercher. C'est ainsi que chacun est obligé depuis de chercher son pain et de courir après ».
Le miracle du blé
A l'origine de l'agriculture, la femme est sans doute aussi à l'origine du pain. Sa nature de fine observatrice et d'infatigable travailleuse, pétrie de patience et d'espoir l'a guidée vers ce miracle. Celui de la découverte du blé ouvrant aussi grande la porte à l'apparition de l'agriculture il y a de cela près de 10 000 ans.
C'est, en tout cas, ce qu'assurent bon nombre d'anthropologues. C'est encore elle, sans doute, qui a tout au long de deux ou trois millénaires, découvert les propriétés du blé puis de la panification, deuxième puis troisième miracle.
Quand vous tenez un morceau de pain, c'est un livre d'histoire que vous feuilletez. Sur les terres de cette partie du monde méditerranéen, appelé « croissant fertile » (Palestine, Syrie, Irak, Est de l'Iran et Sud de la Turquie) est née la culture du blé. Sélection après sélection, voilà la graine domestiquée. Elle donnera le meilleur pain.
Domestiqué, le blé devint ainsi dépendant de l'Homme. Son épi dense va ainsi empêcher les graines d'être emportées par le vent pour aller repousser ailleurs. D'où l'importance de la moisson, du stockage, des semailles.
Il a donc fallu plusieurs générations de sélection et de culture dans des lieux assez éloignés les uns des autres pour que le blé ait pu acquérir ses caractéristiques stables que l'on retrouve aujourd'hui dans ses graines (voir : Néolithique, la première révolution sociale – Science et vie – hors série – mars 1992).
En cultivant le blé, en se sédentarisant, l'espèce humaine a subi des changements profonds. Sédentarité, organisation plus complexe, nécessité d'une meilleure défense... D'où la naissance de la cité puis de l'Etat. En stockant le blé, l'être humain pouvait donc être tranquille quant à sa ration quotidienne. Il lui suffisait de bouillir les graines, de leur ajouter un peu de sel pour vaincre la faim.
Tuer la faim
Mais le second miracle eut lieu quand nos ancêtres découvrirent les propriétés élastiques de la farine. Un peu d'eau, et le mélange prenait une autre forme que l'on pouvait modeler à sa guise sans qu'elle ne s'effritât.
Une masse homogène et malléable naquit grâce à la protéine spécifique du blé, le gluten. Cuite sur des pierres chaudes, cette masse devenait digestible, mais était dure. Il fallait donc la tremper dans un bouillon pour qu'elle redevienne prête à la consommation. Autre avantage : elle pouvait être stockée. Une nouvelle libération de la corvée de la recherche quotidienne de la nourriture.
C'est en s'inspirant de cette image-là que Robert Escarpit surnomme le livre «Le pain de l'esprit» (titre de son livre à lui) car le livre libéra l'Homme de l'ignorance en lui offrant les connaissances stockées, et bien organisées à tout moment, selon ses besoins et selon son appétit.
L'évolution ne s'arrêtera pas là. Une découverte décisive vint bouleverser, il y a déjà plus de 5.000 ans, au pays des Pharaons, tout cet ordre. En fermentant, la pâte devenait très aérée (gonflait), donc plus légère, plus digestible et de meilleur goût.
Grâce à ces êtres microscopiques que sont les levures, le glucose est fermenté pour donner entre autres le gaz carbonique (CO2). Grâce à l'élasticité de la pâte, le gaz va continuer à exercer sa pression et créer ainsi des bulles puis des trous dans la masse. La pâte commence ainsi à lever.
Etrange similitude avec la conception. Le ventre qui gonfle à mesure que le fœtus se développe. Inerte au départ, la pâte devint ainsi plus tard vivante glorifiant le miracle de la vie à sa manière. Que se passait-il à l'intérieur de la pâte ? Beaucoup de choses.
Des phénomènes à l'origine de la vie, une science divine qui ne livra quelques-uns de ses secrets que depuis d'années. L'Homme était donc ébahi devant ces mécanismes occultes, dont le résultat le réjouissait. Et la pâte, partie, devenait elle-même le levain; support de cette semence invisible comme celle de l'homme. Levain, symbole d'abondance (El khir oue'l khmir), mais aussi acte souillant qui sera purifié par le feu du four.
Il n'empêche ! Le pain sera banni lors des fêtes religieuses juives. Pour les offrandes, les juifs utilisent exclusivement le pain azyme. Oui, une image qui renvoie à la procréation, tout comme celle des cycles du blé. On laboure la terre, on sème les graines, on attend les pluies, puis... les épis commencent à pousser.
Très forte image qui transcenda l'imaginaire humain des millénaires plus tôt pour prendre la forme de divinités et autres puissances mythologiques. La Déméter (mère – terre) des Grecs, la Cérès des Romains, la Isis des Egyptiens, la Ashtart pour les Puniques... Toutes déesses de l'agriculture ayant appris aux mortels cet art, ainsi que celui de faire du pain (voir Dictionnaire de la mythologie – M. Grant et J. Hazel – Paris. Seghers, 1975).
Mourir pour le pain
Le pain, un trésor vivant. L'un des plus grands symboles de l'humanité ? Une représentation du sacré. Dans sa prison, le Prophète Youssef en donna l'explication, devançant ainsi de près de 4000 ans la psychanalyse. Dans le Coran, le récit de ce dialogue très instructif avec ses codétenus. (Sourate : Youssef) : « J'ai fait un songe : je me voyais pressant du raisin. Le second lui confia : Moi, je me voyais portant sur la tête du pain que des oiseaux venaient becqueter. Ne pourrais-tu pas nous donner le mot de ces deux rêves ? Nous t'en voyons capable » (verset 36).
« Compagnons de captivité ! L'un de vous servira d'échanson à son maître, l'autre sera mis en croix et les oiseaux du ciel viendront fouiller son crâne à coups de bec » (verset 41 – Traduction du sens par Sadok Mazigh).
Le pain qui symbolise la vie. Aussi précieux qu'éphémère. A la fois simple, complexe et mystérieuse. A la fois banale et sacrée. Cette chaire qui respire, qui se renouvelle et qui se perpétue. Elle et son levain et ce vin qui symbolise lui aussi la vie. Ce sang qui coule dans nos veines, qui transporte nos humeurs, nos joies et nos peines.
Les revoilà glorifiés par le Christ lors de la Cène sacrée, la veille de son rappel à Dieu. Ainsi « les espèces de l'Eucharistie, le pain (corps du Christ) et le vin (sang du Christ) sont partagées par les fidèles selon l'instruction du Seigneur : « Faites cela en mémoire de moi (Luc 22, v.19 – 20) – (Dictionnaire des religions – Robert – Jacques Thibaud. Ed. M.L Paris, 2000).
Tout comme l'eau, l'huile, l'œuf, le vin... le pain restera l'un des plus grands symboles de la civilisation humaine. Sinon le plus grand. Avec sa charge affective, la richesse de son sens, son aspect sacré, il prend une place de choix dans nos sociétés.
Que de morts dans les révoltes dites du pain. Les esclaves, les serfs, le peuple de Paris en 1789, le Maroc en 1981, La Tunisie en 1984... Et tous ces vieux, morts d'épuisement dans d'interminables queues pour l'achat du pain suite à la flambée des prix des denrées alimentaires en 2008, en Egypte, pour ne citer que ce pays qui a vu la naissance du pain et aussi la planification des récoltes et la gestion des stocks, grâce aux conseils du prophète Youssef comme cela est bien expliqué dans le Coran.
Décembre 1983 - janvier 1984, la Tunisie était sens dessus-dessous. C'était la révolte du pain. Des événements que nous avions largement suivis. Surtout au cours du fameux 3 janvier. Vandalisme, barricades, denses jets de pierres, gaz lacrymogènes, incendies, braquages, et surtout des morts. Plus de 140 selon plusieurs sources.
Au cours de la révolution tunisienne, deux photos et un slogan ont marqué cet événement. Le slogan, connu depuis l'époque de Bourguiba (contre son Premier ministre Hédi Nouira) décrit l'obstination: « Eau et pain, Ben Ali non ». Etre prêt à supporter toutes les privations, pourvu que le dictateur parte.
Quant aux deux photos, elles ont mis en vedette le pain. Photos devenues icônes de la révolution et ont largement investi l'espace médiatique national et international. La première montre un pain tenu par une main qui émergeait de la foule rassemblée, le 14 janvier 2011 à l'avenue Bourguiba, et la seconde, un sexagénaire en position de tir à genoux avec à la place du fusil, un pain, également à l'avenue légendaire. Très éloquent !
Le pain, c'est la vie. En gagnant sa vie on assure son pain et celui des siens, mais que de personnes meurent chaque jour au travail ou pour y aller ? Combien perdent leur vie en voulant la gagner ?


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