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Au commencement était la Ftca
Cinéastes tunisiens : de l'amateur au professionnel
Publié dans La Presse de Tunisie le 10 - 01 - 2018

A l'occasion de la sortie de «Vent du nord» de Walid Mattar et au prisme du palmarès des JCC 2017, retour sur le rôle de la Fédération tunisienne des cinéastes amateurs dans le cinéma professionnel d'aujourd'hui.
Qu'elle vienne d'écoles de cinéma ou de l'école de la vie, une nouvelle génération de cinéastes prolifiques a su s'imposer en Tunisie. Les Journées Cinématographiques de Carthage et leur palmarès en portent depuis quelques années les signes. Cette année, en particulier, a été favorable à des noms qui ont en commun d'avoir fait leurs débuts au sein de la Fédération tunisienne des cinéastes amateurs (Ftca, créée en 1962 sous l'appellation d'Association des jeunes cinéastes tunisiens). Depuis, un grand chemin a été parcouru et ils nous parlent de ce que cette expérience leur a apporté.
Walid Mattar a intégré la fédération, club d'Hammam-Lif, par hasard à l'âge de 13 ans, au moment où il cherchait une activité extrascolaire, et cela a bouleversé sa vie. En 2003, son court-métrage «Le Cuirassé Abdelkarim», réalisé au sein du club de Tunis, a marqué son passage au cinéma professionnel, et, quelques courts-métrages plus tard, il réalise son premier long, «Vent du Nord», qui remporte, entre autres, le Prix du meilleur scénario aux JCC 2017. Un scénario co-écrit avec Claude Le Pape et Leyla Bouzid, elle-même passée par la case Ftca et primée du Tanit de Bronze aux JCC 2015 pour son film «A peine j'ouvre les yeux».
Les rencontres faites au sein de la fédération ont été déterminantes pour Walid Mattar, comme pour d'autres cinéastes qui en sont issus, et qui continuent souvent de collaborer ensemble dans leurs films. Un élément essentiel de cette expérience qui a forgé leurs destins. «La Ftca est le symbole de la chance que l'on donne aux jeunes des quartiers, avec un cinéma de proximité, libre et engagé. C'est une école qui a fait émerger des cinéastes de toute la Tunisie, a démocratisé et décentralisé la pratique filmique», explique-t-il. Et d'ajouter : «Pour savoir ce qui se passait en Tunisie sous Ben Ali, il fallait voir les films du festival du film amateur de Kélibia». En 2000, le hasard a aussi mené Kaouther Ben Hania, à l'époque étudiante à l'Ihec, à la fédération où elle a intégré le club Tahar Haddad puis le club de Tunis. «Quand j'ai découvert la Ftca, ça a changé ma vocation et basculé ma vie. Son rôle a été fondateur et originel. Pour nous tous, la Ftca a été le déclic», décrit la cinéaste qui réalisait cinq ans plus tard son premier court-métrage professionnel, «Moi, ma sœur et la chose», et qui vient de remporter le Prix Ugtt pour le scénario de son film «La belle et la meute» aux JCC 2017. «Les amis connus à la Ftca sont des amis pour toujours. Ça crée une connexion, une communauté et une vocation», ajoute-t-elle. Même si elle déplore le fait de ne pas être aussi proche de la fédération qu'avant, elle estime toujours en faire partie. «La Ftca, on en ressort jamais», affirme Kaouther Ben Hania.
Pour d'autres, en effet, l'aventure Ftca continue, en parallèle avec leur carrière professionnelle. C'est le cas de Taieb Ben Ameur, directeur photo du court-métrage «Secrets des vents» de Imen Alnasiri, primé de la Mention spéciale du jury aux JCC 2017. C'est le club Hammam-Lif qui a nourri sa passion pour la photographie, avant de devenir assistant professionnel à partir de 2001. «Je suis toujours à la Ftca. Je forme les jeunes et je transmets l'expérience que d'autres m'ont transmise», dit-il. Pour lui, il ne s'agit pas seulement de formation technique, mais surtout de la générosité des gens qui sont passés par la fédération : «Des professionnels comme des amateurs qui forment bénévolement les jeunes et leur sont une grande source d'inspiration».
Pour Walid Mattar, «ce sont des gens qui ont tenu à ce que ce socle reste». «Au jeune que j'étais à l'époque, cette génération a donné une autre vision du monde. Et nous aussi, aujourd'hui, nous devons parler aux jeunes de la Ftca», ajoute-t-il. Parmi ces passeurs de passion, il tient particulièrement à saluer Kamel Staali, Fethi Ben Slama et Lamine Amami. Se décrivant comme cinéaste amateur avant tout, ce dernier a été président de la Ftca et directeur du Festival du film amateur de Kélibia. Dans les années 90 et jusqu'aux débuts des années 2000, il décrit une période prospère et une grande dynamique à la fédération : «Les jeunes des clubs venaient d'horizons divers, de l'école des beaux arts comme des quartiers. En même temps, il y a eu un retour des professionnels, cinéastes et techniciens, pour les former».
Ceux qui sont montés sur le podium des JCC 2017 sont issus de cette dynamique. «Une formation solide et la cohésion qui se crée entre les jeunes résument l'esprit Ftca. Les jeunes avaient accès aux outils de production et étaient mêlés à l'organisation du festival. Cela leur a appris comment se construire une vision, défendre leurs idées et être responsables. Le tout avec des films imprégnés du vécu et d'un engagement social», ajoute Lamine Amami. Une empreinte qui est restée et qui n'est jamais loin dans leurs films aujourd'hui, comme l'affirment Walid Mattar et Kaouther Ben Hania. «Nous étions d'influences très différentes mais il y avait un aspect contestataire commun. Au sein de la Ftca, nous avons évolué dans des espaces de conscience esthétique et politique», estime la cinéaste. «Dans mes films, je tiens à faire du cinéma avant tout, mais l'engagement politique suit toujours. Je ne peux pas ne pas faire de films à thématique sociale», affirme le cinéaste.
«La particularité des cinéastes de cette génération réside dans la complicité qui les liait dès le début et qui se poursuit jusqu'à aujourd'hui. Ils s'échangent encore leurs scénarios et discutent de leurs films. La distance ne les a pas séparés, ils cultivent encore cet esprit acquis à la Ftca et ils tiennent aux amitiés qui s'y sont créées», souligne Lamine Amami. Parmi ces amis, Walid Tayaa qui a intégré la fédération en 1997, passé par le club Tahar Haddad puis le club de Tunis. Auteur de plusieurs courts-métrages, il finalise en ce moment son premier long-métrage de fiction, «Fataria», sur lequel nous reviendrons. «La Ftca nous a appris les bases du cinéma mais aussi la passion. Dans les clubs, régnaient amitié et solidarité. Nous étions une famille», dit-il à propos de cette expérience qui a été selon lui riche par la diversité des parcours qu'elle a généré : «Certains sont restés amateurs par choix, d'autres se sont dirigés vers différents métiers du cinéma. La Ftca a produit des directeurs photo, des comédiens, des scripts, des critiques et même des maquilleurs», affirme-t-il.
Walid Tayaa fait aussi partie de ceux qui sont restés proches de la fédération, où il assure la formation des jeunes. «L'aventure se poursuit et la Ftca continue de créer des vocations et de changer le destin de jeunes dont certains pensaient à intégrer Daech. Il y a des parcours très prometteurs qui se profilent. Une autre génération arrive!».


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