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L'odyssée continue
Immigration clandestine des Tunisiens à Lampedusa
Publié dans La Presse de Tunisie le 15 - 04 - 2011


De notre envoyé spécial Chokri BEN NESSIR
Hier encore, alors que les opérations de rapatriement des Tunisiens se poursuivaient à une cadence de deux vols par jour, à raison de trente immigrés clandestins accompagnés par soixante policiers italiens après les avoir roulés dans la farine en mentant sur leur destination finale, puisqu'ils se retrouveront après moins d'une heure de vol sur le sol tunisien, sur les rivages écrasés de lumière de l'île de Lampedusa, de nouveau les harragas pointent la proue de leurs barques sur la petite île italienne.
Le teint buriné par les longues heures passées en haute mer, silhouettes noires, les nouveaux émigrés clandestins se tenaient debout face au destin dans une embarcation de fortune, auscultant du regard les villages perchés au sommet des collines, comme des autels dressés pour l'office du soleil. C'est le premier contact visuel avec la destination de leurs rêves. Escortés par un yacht des gardes- côtes italiennes, ils pénètrent dans la passe d'entrée du port et débarquent en lançant des cris de joie tout en scandant "Viva l'Italia". Mais ils déchanteront dès qu'ils sauront que leur retour au bercail est déjà programmé. Ainsi l'odyssée de l'émigration continue mais bien que mille fois déflorée, Lampedusa reste pure et garde une paix sans égale, malgré la déferlante humaine qui continue à ramper sur cette terre où les doutes et les mélancolies des sombres images de la condition humaine se heurtent à un vœu qui ne sera jamais exaucé pour eux.
Des hauteurs du piton supérieur, qui culmine à quelque vingt-cinq mètres, on se sent maître de ces terres tourmentées, des mers qui les encerclent, des bateaux qui se traînent sur les eaux comme des scarabées. S'adossant à un poste de vigie, depuis longtemps désaffecté, on laisse aux yeux le plaisir de parcourir ses murs et de déchiffrer les inscriptions mélancoliques des anciens émigrants tunisiens qui les recouvrent. Derrière chaque mot et chaque inscription il y a une histoire différente imprégnée de peur, de douleur et de mélancolie.
De cette hauteur, la vue panoramique est retenue par les noirs amoncellements de quelques rochers îlots détachés au milieu du grand bleu. De l'autre côté du vieux port, aux alentours de la petite plage de Cala Palme, des banderoles témoignent aussi du conflit qui divise parmi les habitants de la petite ville sur la question de l'immigration. "Basta siamo pieni (Ndlr : ça suffit nous sommes pleins)" est le message de ceux qui n'en peuvent plus de voir les immigrés prendre d'assaut leur paisible île et "non siamo immigrati siamo recuperati" (Ndlr : nous ne sommes pas des immigrés, nous sommes des repêchés), répondent ceux qui soutiennent le droit des harragas à l'asile humanitaire.
La grande discorde ?
Une polémique qui dépassera les frontières de l'île pour secouer la forteresse Europe, qui a failli voir son édifice s'écrouler comme un château de cartes suite à l'opposition de la France, de l'Allemagne, de la Suisse et de la Belgique, à la solution adoptée par l'Italie pour résoudre le problème que Berlusconi a qualifié de "tsunami humain". Il s'agit bien évidemment de l'accord passé avec les autorités tunisiennes et consistant à délivrer des permis de séjour temporaires de six mois pour les immigrés tunisiens qui ont débarqué sur la péninsule italienne avant le 5 avril minuit. Un permis de séjour qui accorderait le droit à ceux qui en sont en possession de circuler dans l'espace Schengen. D'où la crainte d'un pays tel que la France de se voir "envahir" par ces flux migratoires.
D'une seule voix, le club des pays les plus puissants d'Europe a récusé le recours de l'Italie à la directive 55, qui énonce sur le droit immédiat de l'U.E d'octroyer l'asile politique temporaire à ceux qui fuient "des pays où leurs vies sont menacées". En effet, considérant que les immigrés débarqués à Lampedusa et qui sont originaires des pays de l'Afrique du Nord sont "des catégories vulnérables qui fuient la précarité économiques et non les guerres", le premier "non" a été signifié au ministre de l'Intérieur italien Roberto Maroni par Cecilia Malstrom, commissaire européen pour les affaires internes.
C'est ce qui a encouragé Giuliano Bignasca, le patron du mouvement suisse la Lega, qui vient de remporter les élections du canton Ticino, de menacer de construire un mur "haut de quatre mètres" sur les frontières avec l'Italie, pour empêcher les nouveaux immigrés tunisiens de pénétrer en Suisse.
Alors que Maroni invoquait la mise en application du mécanisme de la "solidarité obligatoire" entre les pays de l'U.E, ces derniers acculent l'Italie à assumer toute seule sa responsabilité dans la régularisation de la situation de 23000 immigrés tunisiens. Chose qui a fini par irriter le ministre de l'Intérieur italien qui a haussé le ton en disant "avec les permis de séjour pour les immigrés tunisiens, les frontières seront ouvertes ou elles ne le seront plus jamais et Schengen perdra sa raison d'être". Cette pression italienne a poussé les Européens à reconsidérer leur position en laissant entendre que ces permis de séjour seront acceptés à condition d'appliquer l'article V du traité Schengen qui exige de l'immigré qui souhaite circuler dans l'espace Schengen la présentation d'un document de voyage valide, d'être en possession de suffisamment de moyens de subsistance et de ne représenter aucun risque pour l'ordre public.
Entre-temps, l'Italie avance à grands pas dans l'application de son accord passé avec le gouvernement tunisien et compte délivrer en l'espace d'une semaine une première tranche de 10.000 permis de séjour temporaires aux immigrés tunisiens concernés par l'accord.
Un cimetière marin
Déjà, un budget de 110 millions d'euros a été alloué au plan d'accueil de ces immigrés après que le gouvernement italien eut découvert des lacunes dans ses infrastructures en termes de capacité et d'encadrement. Cependant, l'odyssée continue et ce sont des petites flottilles qui convergent de partout vers les îles italiennes transportant des clandestins dans des conditions aussi périlleuses que rude comme en témoigne Ali : "Quand on a débarqué à l'île, on était tous trempés jusqu'aux os", se remémore Ali, un clandestin arrivé sur l'île il y a près de vingt jours et qui s'est échappé du Centre d'accueil des immigrés à Lampedusa. Originaire de Béja, le jeune homme âgé de 33 ans est parmi les quelques miraculés des drames des traversées clandestines. En effet, selon la fondation Forteresse Europe, ils seraient plus de 800 personnes, en majorité des Tunisiens, à s'être noyés dans les eaux de la Méditerranée entre le 1er janvier et le 31 mars. Parmi eux se trouverait un grand nombre de femmes et d'enfants. Depuis 1988, ce sont quelque 16000 personnes à avoir connu le même sort. On n'a jamais pu repêcher les corps de quatre mille d'entre eux, dont la mer est devenue la tombe.
En effet, à la vue des barques des passeurs entassées les unes sur les autres dans un lopin de terre de ferme à proximité d'un port à cale sèche à Lampedusa, l'on se rend compte facilement du nombre élevé d'émigrants clandestins tunisiens qui ont tenté de fouler le sol italien. "Il y a au moins quatre cent chalutiers et autres barques qui sont entassés ici", estime Am Salem, un commerçant tunisien résident à Lampedusa. Il peut reconnaître facilement les embarcations volées de celles qui ont été aménagées spécialement pour la traversée clandestine. "Les chalutiers volés arrivent à Lampedusa avec les équipements de pêche tandis que les autres chalutiers aménagés en concertation avec les passeurs, sont dépouillées de leurs équipements de pêche", renchérit, ce vieux routier.
Absent à l'appel
Son compagnon, Sami Rhouma, un activiste des droits de l'homme dans une organisation d'assistance aux immigrés, le portable collé à l'oreille, prend minutieusement note du nom d'un jeune Tunisien qui aurait embarqué voilà plus de deux semaines en direction de Lampedusa et dont la famille est restée sans nouvelles depuis son départ. A peine la communication terminée, il lance un soupir. "Ce serait vraiment un miracle si ce gosse est encore en vie", siffle-t-il du bout des lèvres. Ce genre d'appel téléphonique, Sami en reçoit régulièrement des dizaines. Son numéro de téléphone passe de l'un à l'autre et ce sont des gens qu'il ne connaît pas qui l'appellent. En effet, les parents des jeunes émigrants tunisiens appellent quotidiennement le Consulat de Tunisie à Palerme pour s'enquérir des nouvelles de leurs enfants partis sur la pointe des pieds, sans même faire leurs adieux.
"S'ils ne figurent pas sur les listes des immigrés placés dans des centres d'accueil, il est fort probable qu'ils soient victimes d'un drame survenu en haute mer", indique Walid, vice-consul de Tunisie à Palerme et dépêché à Lampedusa pour assister la gestion des flux migratoires tunisiens et veiller au bon traitement de ses concitoyens. Cependant, il ne faut pas perdre espoir car "certains immigrés, se présentent avec de fausses identités. Ce qui ne nous permet pas de les constater sur les listes", souligne le vice-consul.
Il n'empêche, l'île de Lampedusa, qui nous hante au large de la Méditerranée, continue d'exercer sa fascination non sur les amateurs de la nature, de sensations fortes et des robinsonnades qui y sont encore possibles, mais uniquement pour les férus des grandes traversées périlleuses.


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