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Les salafistes : de la loi de Dieu à l'exécration de la liberté
Opinions
Publié dans La Presse de Tunisie le 02 - 04 - 2012


Par Hatem M'rad
Que les salafistes s'expriment sur le plan idéologique ou politique dans le débat public, cela ne pose pas de problème. Si on veut construire une démocratie, ils ont droit à la libre expression, à la barbe et même à la tenue afghane, aussi étrangère soit-elle à nos traditions. Ce qui pose problème, en revanche, avec leurs partisans, c'est qu'ils cherchent à s'imposer par la force et la violence. Ils ont une mission à remplir sur terre, un jihâd fi sabil allâh contre les laïcs, contre les musulmans ordinaires, à qui ils déclarent la guerre. Ils doivent établir la souveraineté de Dieu contre la souveraineté du peuple. Souveraineté du peuple sans laquelle ils n'auraient pu sans doute aujourd'hui exister et manifester leurs opinions.
Pour le salafisme, l'humanité est divisée en deux mondes séparées : le monde islamique (appliquant la loi de Dieu) et le monde jahilite (où l'islam ne s'applique pas). La société reste jahilite même lorsqu'elle s'appuie sur une aisance matérielle ou un état scientifique avancé. L'Occident est ainsi certainement jahilite. Le salafisme repose sur quelques principes fondamentaux qu'on peut résumer de la manière suivante:
- La société musulmane est celle qui repose sur la charia. Ainsi, la société qui ne repose pas sur la charia n'est pas musulmane, même si des musulmans s'en prévalent, prieraient, jeûneraient ou accompliraient le pèlerinage. Toutes les lois non conformes à la charia doivent être abrogées ;
- Le passage de la société jahilite à la société musulmane doit se faire par al- jihâd fi sabil allah, en vue de purifier l'Islam des impuretés et de la corruption ;
- La démocratie est kûfr (blasphème);
- La souveraineté suprême revient à Dieu : la Hakimiya. Le pouvoir n'appartient pour les salafistes ni à un homme, ni à un parti, ni à une majorité, ni au peuple, mais au seul Dieu. C'est pour cela qu'ils ne veulent pas s'organiser en parti politique. Dans ce cas, même les islamistes nahdhaouis ne sont pas à strictement parler d'authentiques musulmans ;
- Le modèle de gouvernement est celui qui a été suivi par le Prophète au temps de Médine et ses premiers successeurs: celui d'al- salaf al-sâlih (les pieux ancêtres).
Il faut savoir que la référence à l'exemple ou au modèle de vie des anciens ou « Pieux Ancêtres » (al-salaf al-sâlih) est née avec Ahmed Ibn Hanbal au IXe siècle, qui défendait le retour strict au respect du Coran et de la sunna contre le recours à la raison et à l'innovation dans l'interprétation de l'Islam, aspect dominant dans l'école d'Abou Hanifa. Puis, Ibn Taymiya a pris la relève entre le XIIIe et le XIVe siècle. Il fallait à ce moment là revenir au dogme fondamental (Coran et Sunna et l'exemple des Anciens), parce que, suite à la décadence qui avait suivi l'écroulement de l'Etat abbasside, l'Islam a été confronté à des dangers sans précédent. Il a failli être anéanti par les hordes mongoles. La Tradition était menacée. La crise était religieuse, intellectuelle et politique. Ibn Taymiya voulait aussi réfuter les théories suspectes qui se sont rajoutées au fil des siècles, les hérésies et les sectes. Mais, la doctrine salafiste invitant les musulmans à prendre exemple sur les «Pieux Ancêtres» pour donner une nouvelle vigueur à l'Islam a été élaborée dans deux versions différentes.
Il y a, d'abord, la version autoritaire et sectaire par Mohamed Ibn Abdel-wahab au XVIIIe siècle en Arabie Saoudite. Sa conception tendait au réveil de l'Islam de l'intérieur, répondant à un déclin interne, et non à une menace étrangère. Doctrine qui, après le pacte de Nadjd conclu entre Abdel-wahab et Mohamed Ibn Saoud, émir d'une puissante tribu, devint la doctrine officielle de l'Arabie Saoudite : le wahabisme. Doctrine ultra-rigoriste, qui se ressource dans le hanbalisme et qui s'est adaptée au caractère bédouin de l'Arabie de cette époque. Modèle poursuivie avec d'autres variantes par d'autres auteurs jihadistes plus récents, comme Mawdoudi et Sayyid Qotb.
Mais, il y a aussi, paradoxalement, une version «libérale» du salafisme, qui est l'œuvre des penseurs adeptes du réformisme religieux de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Le cheikh Abdou a établi les bases de la doctrine réformiste à laquelle il donnera le nom de salafiya. La référence au salaf s'opposait chez lui à la rigidité et à l'inertie, provoquées par le taqlid (imitation). Ce sens quasi-libéralest très éloigné de celui des salafistes à tendance wahabite saoudien d'aujourd'hui, tendance adoptée par nos salafistes tunisiens.
Seulement, après un demi-siècle de verrouillage strict des libertés, de persécution des islamistes et salafistes, le salafisme jihadiste explose au grand jour en Tunisie après la révolution, au moyen de la violence, faute de tradition de débat démocratique. L'existence des salafistes est devenue une menace à l'opinion libre. La démocratie est dans leur conception un corps étranger en terre d'Islam. Elle doit être combattue par le jihâdisme, parce qu'elle ressort toutes les contradictions de l'Islam des salafistes, en mettant en relief l'égalité (entre les hommes et les femmes, comme en matière successorale), la liberté individuelle, la liberté de croyance (y compris celle d'être athée), le droit de vote, l'éligibilité des femmes, le droit de disposer de leur corps. On connaît la formule : «La démocratie a le droit de se défendre contre les ennemis de la démocratie», notamment contre ceux qui considèrent la démocratie comme un kûfr, ne reconnaissent pas la nécessité de passer par des procédures de changement pacifique, recourent aux menaces, persécutions et violences, et qui, bref, veulent imposer une révolution à la révolution. Devant la tiédeur politicienne d'Ennahdha à leur égard, le président de la République les a traités improprement de «microbes». Mais, il s'est vite rendu compte qu'il est censé être le président de tous les Tunisiens, y compris des brebis galeuses. Les salafistes incarnent une idéologie, religieuse et politique, qu'il faudrait traiter d'abord par l'éducation, l'opinion, la politique, la négociation et le compromis. C'est ce que le président a tenté de faire en invitant au Palais de Carthage les cheikhs salafistes, pour discuter avec eux, et leur dire en substance que la Tunisie est désormais une démocratie, qui a de nouvelles règles de jeu, qui reconnaît l'opinion et la contre-opinion, fut-elle salafiste. Elle est le pays de tous les Tunisiens : laïcs, islamistes, salafistes, agnostiques et athées. C'est un pays représenté par des autorités et gouvernants élus et légitimes. Les salafistes ont le choix entre s'intégrer à la démocratie (en créant notamment un parti politique) ou s'exclure d'eux-mêmes dans l'espace du non-droit. L'Etat ne peut en tout cas rester les bras croisés face à leurs dérives. Mais, le président n'a rien dit sur la teneur de leurs réponses. Attendons la suite.
Ce sont encore les salafistes, à travers les associations de bienfaisance qui leur sont rattachées, qui sont à l'origine des invitations régulières des prédicateurs et doctrinaires salafistes, comme Wajdi Ghenim ou Amrou Khaled ou d'autres penseurs prêcheurs tournant dans leur giron, comme le subtil salafiste Taraq Ramadhan. Wajdi Ghenim a spécialement choqué les Tunisiens, surtout les Tunisiennes, et heurté les traditions religieuses et sociales tunisiennes en appelant au jihâd et à la guerre sainte contre les ennemis de l'Islam des «Anciens Pieux», à l'excision des jeunes filles, tout en considérant les opinions des laïcs et des modernistes comme kûfr ou traîtrise. Mohamed Talbi a fait prévaloir qu'«il n'y a ni libertés, ni démocratie sans laïcité». C'est la laïcité qui introduit en effet la marge de tolérance nécessaire à la démocratie, et qui replace la religion à sa place réelle, hors de laquelle elle n'aurait pas dû sortir. Comme l'armée, qui doit rentrer dans ses casernes dans un Etat censé être libre. La condition de liberté d'opinion en Tunisie qui permet à un prédicateur de faire librement et en toute impunité des conférences l'autorise-t-elle à aller jusqu'à l'incitation à la haine, la provocation, l'immixtion dans les affaires politiques internes du pays ou à faire un appel à peine dissimulé au terrorisme et au meurtre ? Evidemment non dans un Etat démocratique. Sarkozy vient d'interdire la venue en France du prédicateur Youssef Al-Qaradhaoui en raison de ses idées jihadistes favorables au terrorisme. Les prédicateurs islamistes proche-orientaux qui viennent actuellement en Tunisie semblent avoir pleinement conscience de la débandade de l'Etat. Ils en profitent pour diffuser la culture salafiste, alors même que dans leurs pays, la pensée libre n'a pas droit de cité. La Tunisie est attachée, plus qu'à un autre moment, à la liberté d'expression, en ce qu'elle est dans une phase de construction d'une nouvelle démocratie. La classe politique et le peuple font ensemble l'apprentissage de la démocratie. Il s'agit de permettre l'usage de cette liberté à tous, d'établir des règles claires et des garanties sérieuses contre les dérives, tout en respectant l'Etat de droit. Car, la liberté d'expression est un des grands acquis de la révolution. On est en droit d'être prudent face aux discours de la haine et de la dislocation.
La question du takfîr (mécréant) évoquée par le président Marzouki rentre dans ce cadre. Le président, qui a eu une réaction ferme à ce sujet, a, en effet, décidé de proposer une loi tendant à sanctionner le takfir, accusation sortant trop facilement des bouches des salafistes. Traiter en effet une personne de kâfir n'est pas émettre une opinion, mais le juger ou le condamner d'avance moralement, sans lui donner la possibilité de répondre par la voie rationnelle ou logique. C'est une sorte de tribunal d'impiété, à caractère individuel et ambulant, une forme d'inquisition dont seuls les salafistes en ont la compétence requise. En ce cas, le salafiste peut traiter en toute impunité le démocrate ou le laïc de kâfir, parce que ces derniers ne croient pas à la souveraineté de Dieu, tout comme il peut traiter de kâfira (mécréante) la femme moderne ou non voilée, la femme instruite ou savante, comme le cas de Iqbal Gharbi, docteur en anthropologie religieuse de la Sorbonne, qui, à peine nommée à la direction de la radio religieuse, la Zitouna, a été aussitôt révoquée par des militants d'une association wahabiste, au motif qu'elle n'a pas le droit de diriger une station de radio islamique, sans que puisse pour autant réagir l'autorité de tutelle. Elle est accusée non seulement d'être une femme, mais d'avoir l'outrecuidance d'être savante ou scientifique, d'émettre des opinions et d'oser se préoccuper des choses religieuses, réservées d'ordinaire dans la pure tradition aux mâles.
Enfin, dernière aberration des salafistes, ce sont ces curieuses contre-manifestations des salafistes (et des milices islamistes) qu'on voit à chaque manifestation organisée dans les rues tunisiennes. La dernière en date est celle de dimanche 25 mars 2012, qui a vu un groupe de salafistes participant à une marche de protestation à Tunis dévier de l'itinéraire prévu (et autorisé) pour se diriger vers le Théâtre municipal, en vue de provoquer les artistes, qui organisaient eux aussi une manifestation sur le thème «Le peuple veut du théâtre». La Constitution, le multipartisme, la démocratie institutionnelle comptent peu sans la liberté d'opinion ou de manifestation qui leur servent de support et donnent tout son relief à la vie politique. La manifestation elle-même est une liberté publique. Il est peu démocratique, voire dangereux pour la démocratie que, lorsque des groupes politiques ou syndicaux ou des membres de la société civile aient été autorisés à faire une manifestation tendant à défendre leurs opinions, ils soient systématiquement entravés et agressés par des contre-manifestations musclées des salafistes, et se trouvent accusés de crimes contre la religion ou d'apostasie.
Loi de Dieu et exécration de la liberté des hommes co-agissent bien simultanément dans la pensée et l'action des salafistes.
*(Professeur de sciences politiques)


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