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Stéréotypes et réalités
Notes de lecture : Tariq Ramadan — L'islam et le réveil arabe*
Publié dans La Presse de Tunisie le 22 - 09 - 2012

Alors que, depuis plus d'une année, le Printemps arabe suscite affrontements passionnés, émissions, livres, articles et conférences, et que bien souvent, on ressasse ce qui a été dit mille fois, voici un ouvrage dont l'acuité et le relief donnent un nouveau souffle au débat.
Tariq Ramadan décortique et analyse le complexe ordre du monde comme une dynamique toujours en mouvement, aux composantes multiples et fluctuantes. L'esprit critique de ce penseur résolument ennemi de toutes les paresses lui vaut du reste des inimitiés planétaires, car il fustige aussi bien les matérialistes consuméristes que les dévots qui réduisent l'Islam à une religiosité mécanique, cantonnée à la pudibonderie et dépourvue de réflexion sur les fins. «De plus en plus, il (le discours islamique) se réduit à une approche réactive, préoccupée d'abord par la protection morale des fidèles et fondée sur le rappel des normes, des rituels et surtout des interdits. Or, la spiritualité n'est pas la foi sans la religion, mais bien la quête du sens et de la paix du cœur comme essence de la religion».
Tariq Ramadan, ce philosophe citoyen du monde attire l'attention sur l'importance des contextes conjoncturels et géostratégiques qui ont servi de toile de fond aux différents soulèvements. S'arrêter à l'aspect strictement politique ne peut qu'inspirer une vision réductrice et trompeuse, car le matériel détermine le politique. Marx n'aurait pas désavoué ces propos... Force est donc de développer une pensée économique, impliquant objectifs et finalités. Dans cette optique, il faut admettre que les modes de consommation représentent une dimension de la culture et que le potentiel de créativité des peuples constitue la meilleure des résistances à la consommation.
Signes avant-coureurs des soulèvements et traitement différencié
L'insurrection n'est pas surgie de nulle part. Intervention en Irak, crise libanaise, pression sur l'Iran, enlisement du processus de paix israélo-palestinien, création en 2004, en Serbie, d'un centre de formation spécialisé dans la stratégie et l'action non violente constituaient autant de signes avant-coureurs qui auraient dû alerter les consciences. Tariq Ramadan rappelle que, si les nouvelles technologies de communications ont servi de catalyseurs aux différentes révolutions, il serait erroné de voir Twitter et Facebook uniquement comme des vecteurs de liberté. Les moteurs de recherche sont la propriété de grandes entreprises, pour la plupart américaines, impliquées dans la logique et la compétition productivistes. Quant aux réseaux sociaux, comme il fallait s'y attendre, ils suivent, surveillent et catégorisent le profil de leurs utilisateurs.
Tariq Ramadan remarque que, bien que l'Occident n'ait jamais été visé par les slogans brandis lors des manifestations, les soulèvements arabes intervenus en Tunisie, Egypte, Libye, Bahreïn et Syrie avaient pour ambition, non seulement de renverser des dictateurs, mais également ceux dont les tyrans étaient les jouets.
De la part de l'Occident, ces insurrections ont reçu un traitement différencié, qui ne trahissent que son avantage à la stabilité régionale et la sécurisation de ses intérêts économiques. Si le but de l'Occident était la démocratie, les Etats-Unis ne soutiendraient à l'évidence pas l'Arabie Saoudite, régime par essence autocratique, où les droits de la femme sont caricaturalement niés.
Se référant aux travaux d'Edward Saïd, Tariq Ramadan invite à réfléchir sur les clichés projetés sur celui qui pense et vit en fonction d'impératifs non occidentaux, et sur le fait que les Orientaux se voient volontiers à travers le regard des Occidentaux : «Dans leur marche vers l'émancipation et la liberté, le génie respectif des sociétés nord-africaines et moyen-orientales est ainsi nié au nom de leur accession à un idéal commun qui serait supérieur. Leur réussite doit ressembler à la réussite des puissants, qu'il ne s'agit point de contester puisque, dans cette réconciliation, l'Occident est le maître, et l'Orient l'élève (...) Sur les enjeux du soulèvement, Tariq Ramadan relève :“Il s'agit de permettre à l'individu arabe en particulier, et au musulman en général, d'accéder au rang de sujet de son Histoire en refusant de le penser comme une représentation de l'Occident ou comme un jouet de sa puissance"».
Le fait que des millions de musulmanes et de musulmans se soient rebellés pacifiquement et dignement devrait par exemple inciter ceux qui voient dans tout disciple du Prophète un être potentiellement violent à réévaluer, à l'épreuve des faits, leurs certitudes.
Dans les contrées arabes, la laïcité est le plus souvent pensée comme une hostilité à la religion, que ce terme est porteur d'une connotation très négative, source de malentendus et d'irréductibles antagonismes. Ces perceptions différenciées s'expliquent par l'histoire. Si, en Europe, la séparation de l'Eglise et de l'Etat a constitué une avancée vers la liberté, la tolérance et le pluralisme, dans le monde colonisé, le processus de sécularisation, dans la réalité comme dans l'imaginaire collectif, fut lié à l'expérience de la répression, de l'occupation et des attaques contre l'Islam.
Déplacement du centre de gravité de l'ordre économique mondial
Le monde devient multipolaire et tous les mouvements qui vont vers la libération doivent collaborer. Devant le refus de l'Europe de l'admettre en son sein, la Turquie a, par exemple, décentré son axe vers l'Est. Quant à la Chine, par l'indépendance dont elle a fait preuve en établissant des contacts avec tous les partenaires régionaux, elle a gagné auprès des pays arabes un crédit idéologique et économique majeur. Selon le FMI, entre 1999 et 2006, les relations commerciales entre la Chine et le Moyen-Orient ont passé de 9 à 78 milliards, ne cessant de croître depuis. «La remise en cause de ce rapport de domination et de pouvoir ne se fera pas de plein gré ; c'est surtout le déplacement du centre de gravité de l'ordre économique mondial qui pourrait imposer à l'Occident de reconsidérer sa relation au monde arabe et majoritairement musulman. Il faudra encore attendre».
Perspectives
Tariq Ramadan estime important de questionner les islamistes qui arrivent au pouvoir sur leur programme économique, qui renseignera sur leurs tendances profondes. Dans cette démarche, il réfute résolument toute conception victimaire : «L'avenir des soulèvements arabes —avant d'être lié aux plans et manipulations des grandes puissances— dépendra de la capacité des sociétés à se prendre en main, à développer de nouvelles approches et à ouvrir de nouvelles perspectives. (...) La crise de la conscience et de l'intelligence arabes est un fait objectif». Ce constat appelle à lutter contre la corruption, à développer une politique éducative, qui comprendra aussi les femmes, à délimiter les compétences des armées, à repenser les relations économiques avec l'étranger et les modalités de la redistribution des richesses à l'intérieur du pays. Il s'agit de concevoir les rapports entre l'éthique (inspirée de la religion, l'intelligence collective et la culture) et la gestion de l'Etat dans une optique d'absence d'aliénation. L'Islam, religion majoritaire dans les pays arabes, pourrait contribuer à fixer les objectifs, et à établir les priorités dans l'assainissement de la sphère politique. La conscience musulmane veillera à ne pas se fondre, dépossédée d'elle-même, dans l'idéologie du dominant. Elle ne se cantonnera pas non plus dans son refus et le dogme de son altérité.
*Tariq Ramadan. L'islam et le réveil arabe. Presses du Châtelet, Paris 2011.


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