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Si l'architecte prend le statut de «penseur», il s'inscrit dans une réflexion globale
Entretien du lundi - Dr Dorra Ismaïl
Publié dans La Presse de Tunisie le 17 - 03 - 2014

Diplômée de l'Ecole Nationale d'Architecture et d'Urbanisme (ENAU) de Sidi Bou Saïd, où elle enseigne depuis 1998, Dorra Ismaïl est HDR en architecture et Maître de Conférences. Elle est aussi membre fondateur du «Tunisian Green Building Council» et experte en approche bioclimatique et développement durable. Elle est l'auteure de plusieurs articles scientifiques dans les domaines de la didactique, de l'histoire de la construction et de la science des systèmes, ainsi que de deux ouvrages, dont «La pensée en architecture au "risque" de l'événementialité» (2009).
Votre ouvrage «La pensée en architecture au "risque" de l'événementialité» suggère une autre lecture de l'histoire de l'architecture, par-delà les grands événements architecturaux... Quelles sont les grandes lignes de cette lecture et, d'autre part, quelle est l'opportunité de cette problématique?
Tout d'abord, l'idée, en soubassement de la réflexion, est que l'événement est questionné en tant qu'objet à penser dans le cadre de la discipline «architecture». Il y a donc une double corrélation : le pourquoi de l'utilisation de l'événement et l'enjeu par rapport à une discipline comme l'architecture.
Les disciplines en rapport avec les modes d'établissements humains, comme l'architecture, font appel, par excellence, à ce que l'on appelle «la notion de référence». Ces références prennent souvent le statut d'événement ou d'œuvre majeure. Dans ces mécanismes de recours à ces références, il y a forcément un «risque». Un risque aussi bien épistémologique que conjoncturel ou constitutif. Je m'explique. Dans ma réflexion, je pars du principe que l'événement est «neutre». Ce qui lui donne une expression, une épaisseur, une tension, une durée, ce sont les parcours constitutifs. Ces derniers sont eux-mêmes dépendants ou tributaires de plusieurs paramètres : les niveaux de transferts, les courants dominants, les points de vue, qu'ils soient géopolitiques ou sociologiques ou culturels, les niveaux de réception, les niveaux de mémorisation, les consensus institutionnels individuels ou collectifs et, enfin, les positionnements de ceux et celles qui s'installent dans une posture de penser l'événement ou tout simplement de le décrire ou de l'interpréter. L'événement, dans son essence même, lorsqu'il se produit, choque, ensuite il fait signifier une rupture pour, enfin, se mémoriser. A l'intérieur de ces trois moments clés, il y a une infinité de durées et de parcours constitutifs. Donc, lorsque nous sommes dans une posture où nous interprétons, nous relatons ou utilisons l'événement, nous sommes forcément face à une complexité. Complexité de temporalités et de significations. Si notre positionnement face à cet événement-référence ne prend pas acte de cette complexité, nous ne sommes plus dans une opérativité ou dans une réflexion fondée ou structurée, mais plutôt dans l'interprétation superficielle et ponctuelle.
La problématique est donc de pouvoir rendre cette complexité mesurable et partageable. Le but étant de faire en sorte que l'événement-référence, qui est un objet alimentant à la fois les pratiques, mais également la réflexion sur les pratiques, soit pensé et observé afin de produire des connaissances dans le champ de l'architecture. Interpréter l'événement dans sa momentanéité et dans son interprétation univoque le banalise et rend sa substance inaccessible. Prenez par exemple l'Opéra de Sydney, connu, reconnu, médiatisé, redondant, figure qui a une place importante dans les revues, les discours, les formations, tous les biais rhétoriques en rapport avec l'architecture. Le parcours constitutif, qui en ressort pour l'essentiel, est lié à l'image des voiles des bateaux de la Baie de Benelong Point de Sydney. Lorsque l'on creuse davantage, les enjeux, tant de chantier que d'écarts entre les intentions de l'architecte de réaliser des coques autoportantes et la réalité d'exécution de ces derniers, révèlent la complexité de compréhension de cette événementialité. Les écarts tant budgétaires (16 fois le budget initialement prévu – durée de chantier 15 ans) que techniques et programmatiques (salles de concert plutôt que d'opéra, compte tenu de l'exiguïté des espaces générés par les formes) mettent en évidence le «risque» interprétatif d'un événement architectural dans la mesure où l'architecte n'a pas pu réaliser des coques autoportantes, mais des structures tridimensionnelles cintrées. Ces disjonctions entre les intentions formelles et architecturales et la réalité tant tectonique que constructive dénotent des parcours constitutifs qui rendent l'événementialité de l'Opéra de Sydney intéressante dans le champ de la discipline, puisqu'elle permet de mettre en corrélation la connaissance et la compréhension des structures arquées. C'est à ce niveau qu'intervient la notion d'événementialité, dans la mesure où l'événement n'est plus interprété dans sa seule dimension expressive ou superficielle, mais selon des niveaux d'interprétations, eux-mêmes tributaires des positionnements.
L'objectif étant d'élever l'événement au statut d'objet à penser afin que ces événementialités «possibles» produisent des connaissances traversantes dans le champ de l'architecture. Traversantes comment? Du point de vue de la tectonique constructive, des coques ou des ouvrages clavés (arqués), il est possible de mettre en parallèle la voûte nubienne (-1300 av. J.-C.), la voûte de Ctésiphon (VIe siècle ap. J.-C.), le dôme du Rocher à Jérusalem (VIIe siècle ap. J.-C.), le Mausolée d'Oldjeitu en Azerbaïdjan iranien (1312), le Dôme de Florence (1446), les voûtes catalanes de Guastavino (1886), voire les coques de l'Opéra de Sydney (1973). Le repère ne devient plus une temporalité, ni une aire géopolitique, ni un courant de pensée, ni un positionnement épistémologique, mais la connaissance dans le champ de l'architecture qu'il s'agit de constituer. Car l'enjeu essentiel est d'approcher les fondements de la discipline architecture, et l'enjeu corollaire est de décloisonner et de mettre des dispositifs pour se distancier de l'événement-référence dans sa compréhension en tant que fait et/ou expression superficielle. Cette distanciation est, en effet, un enjeu important car elle déplace l'approche systématique, voire linéaire, de l'histoire, que l'on veut nous imposer. A l'image de la tectonique des plaques, l'histoire s'inscrit dans de nouvelles durées et de nouvelles interprétations, où ce n'est plus l'événement inscrit dans un temps linéaire qui devient l'enjeu, mais plutôt l'événement qui se redéploie continuellement dans son rapport avec une temporalité, elle-même plurielle.
On sait que la politique détermine parfois l'événement architectural. Pensez-vous que les derniers événements vécus dans notre pays et dans le monde arabe auront une incidence sur la pensée en architecture?
A partir du moment où il s'agit de «penser en architecture», on s'installe dans une distance par rapport à la relation de causalité entre politique et événement architectural. Les relations de causalité banalisent l'événementialité dans la mesure où elles lui donnent une interprétation unique et univoque. Or, les exemples sont multiples pour démontrer que lorsque le politique décide de créer l'événement par l'architecture ou vice-versa, l'événement est toujours là où on ne l'attend pas. Les exemples de la mosquée de Carthage, du stade de Radès ou du centre culturel de l'avenue Mohamed V à Tunis dénotent, d'une manière patente, que ni l'investissement matériel, ni l'investissement médiatique, ni l'investissement politique ne garantissent la réception de l'événement tel qu'il a été planifié et/ou communiqué. Lorsque nous parlons d'événement architectural, nous sommes face à une double complexité. Celle de se positionner par rapport à la notion d'événement, elle-même. Et celle de se positionner par rapport à l'architecture. Lorsque nous parlons de ces notions, parlons-nous des mêmes choses ? Tout comme l'événement, l'architecture se banalise aujourd'hui avec la surenchère médiatique de projets du «Star-System» qui prennent le statut de références pour les nouvelles générations. Mais ces architectures, qui se veulent d'exception, à quelles proportions de la population mondiale et/ou régionale correspondent-elles? C'est à ce niveau que se situe tout l'enjeu. La surévaluation de ces architectures dites «événementielles», à l'image de la surévaluation de faits politiques qui ne font que le «buzz», nous éloigne de la «distanciation» qui est la seule garante d'un rapport sain et autonome face à ce qui nous arrive, que ce soit d'un point de vue politique, économique, technologique ou épistémologique. Tout comme le voile de l'architecte français Rudy Riccioti, pour le Département des Arts de l'Islam au Musée du Louvre de Paris, nous installe dans une relation myope avec la réalité des civilisations et des parcours constitutifs de leurs cultures, de leurs religions et de leurs spiritualités. La rhétorique du voile réduit la civilisation, en rapport avec l'Islam, sa pensée, ses peuples constitutifs, ses durées multiples à une connotation matérielle, superficielle et ponctuelle. De même, les discours distordus sur le voile, où les signifiances politiques, juridiques, singulières et historiques sont confondues, mènent vers des impasses et des ruptures plutôt que vers des cohésions. Lorsque l'on est dans l'interprétation, on est dans le non-sens. Parce qu'on est dans tout et rien à la fois. Lorsqu'on installe une distance, on entrevoit des niveaux de complexités multiples et, là, on commence à s'installer dans la pensée. Donc, pour répondre à votre question, par rapport au «Monde Arabe», pour que l'on puisse parler et penser ce «Monde Arabe», il faut d'abord s'entendre sur la périphérie, la durée et la compréhension que l'on donne à ce territoire mental. Car penser un territoire physique ou communautaire, c'est pouvoir définir son territoire mental. Du point de vue de l'architecture, tant que ce travail épistémologique sur ce qui définit la pensée et les formes d'une expression d'architecture arabo-musulmane n'a pas encore été élaboré par nos penseurs, nous ne pouvons pas parler d'architecture du «monde arabe». Il y a des ruptures épistémologiques qui sont à restructurer ; et ce rôle incombe à nos penseurs afin que notre «faire» et notre «pensée du faire» ne s'inscrivent pas dans un mimétisme inconscient des enjeux géopolitiques, économiques et civilisationnels sous-jacents.
Pensez-vous que l'architecte puisse dicter aujourd'hui une autre façon de bâtir face aux puissances de l'argent?
Je pense plutôt que l'architecte peut s'installer dans une distanciation qui lui permet d'avoir une vue plus globale de son action. Si l'architecte se positionne comme un exécutant de la chaîne, il ne peut que s'inscrire dans une mimétique dictée par des lobbys industriels, économiques et politiques. Si l'architecte, par contre, se positionne comme un citoyen qui agit sur la chaîne, il s'inscrit dans une résistance et devient un «actant» (comme disent les sémioticiens) et non plus un simple acteur. Prenons l'exemple de l'industrie cimentière, tributaire du marché mondial des hydrocarbures et du monopole mondial de la sidérurgie. Le ciment est un liant hydraulique énergivore qui n'a pas une bonne durabilité, ni une bonne résistance à l'humidité. Ce qui explique le vieillissement visible et rapide du parc immobilier tunisien. Pourquoi l'architecte ne fait-il pas appel à d'autres types de liants hydrauliques tels que la chaux de Thala, ou le plâtre (la Tunisie possède le quatrième gisement mondial – source CTMCCV) ou d'autres formes de liants (à inventer)? Les réponses sont multiples. Il y a les réticences sociologiques des Maîtres d'Ouvrages, il y a les problèmes de mise en œuvre qui ne sont pas du même niveau de complexité. Mais il y a surtout un abandon de la part de l'architecte de se prendre en charge et de s'inscrire dans une résistance par rapport à ces difficultés. Car, souvent, la simplicité et les mécanismes établis réconfortent et facilitent la tâche. Tout comme en politique, il y a tendance à avancer la fatalité de la bipolarité sur la richesse de la multiplicité et de l'inconnu. Inconnu, c'est-à-dire innovant, nouveau, un possible potentiel («en devenir», dit Deleuze), non cernable de manière claire. Le propre de la pensée est d'aller vers des territoires mentaux non maîtrisables. Pour y aller, il faut se libérer des choses/mécanismes connus et établis. De même en architecture. Il y a aussi cette tendance de résistance à l'innovation. Les architectes sont face à la fatalité du tout ciment, de la brique creuse, du poteau-poutre. D'autres systèmes constructifs peinent à s'installer de manière concrète et réelle. Quel que soit le domaine, qu'il soit politique, architectural, urbanistique, sociologique, économique, ou autre, il y a cette guerre de l'individu face à son altérité, son «être» dans le monde, comment il se positionne. Veut-il s'inscrire dans un possible non défini, non délimité ou veut-il s'inscrire dans un cadre défini, préétabli, où il entrevoit ses limites, parce que c'est plus rassurant pour lui.
La pensée, comme la liberté, est un processus et non un modèle prêt à l'emploi. C'est là tout l'enjeu et toute la difficulté.
Quel est le «risque» encouru aujourd'hui pour l'événement architectural?
Le risque encouru n'est ni par ni pour l'événement. Mais plutôt dans l'interprétation de l'événement. Ce risque, je le prends, non pas dans sa compréhension péjorative, mais constitutive. A partir du moment où l'on signifie qu'il y a un risque interprétatif, on installe une distance et donc on s'inscrit dans un processus de réflexion. Parler de risque, c'est faire signifier qu'à partir du moment où nous sommes face à un événement, quel qu'il soit, le risque d'erreur est présent. Ce qui nous installe dans une relativisation de nos propos et de notre positionnement. Aujourd'hui, l'absence de discernement est une des plus grandes défaillances du système virtuel dans lequel nous baignons. Les exemples sont légion. Les terminologies comme «terrorisme», «axe du mal/axe du bien», «démocratie participative», «frappe chirurgicale», «ingérence humanitaire», dénotent des positionnements et des référentiels bien établis et circonscrits par rapport à une schématisation simpliste de la complexité du monde. S'inscrire dans cette terminologie pour débattre d'une réflexion donnée, c'est, d'emblée, s'inscrire dans un positionnement pré-formaté ; c'est comme un piège systémique. Pour parler de ces rhétoriques avec un «risque» minime, il est indispensable de penser ces rhétoriques avant d'en parler. La banalisation des faits/événements est parmi les facteurs qui conduisent vers l'absence de distanciation, donc de discernement. Pour ma part, je me méfie des sujets, thématiques, ouvrages qui sont au goût de l'événementiel. Prenons un autre exemple, celui du domaine de «l'éco-construction» en Tunisie. Il y a plusieurs attitudes qui se révèlent, face à cette «mouvance». Si l'enjeu énergétique est réel, les actions sont, quant à elles, davantage centrées sur la forme «événementielle» que sur le contenu. Aujourd'hui, on parle beaucoup de «green building», de «Bâtiment à Basse Consommation», de technologie innovante. Souvent, ce sont des porte-drapeaux de lobbys industriels. Par exemple, en France, certaines typologies d'isolation par l'extérieur, mises en place par des industriels influents, viennent en amont et en aval de normalisations et de réglementations thermiques. C'est à se demander si c'est une réflexion globale sur l'hygrothermie d'un bâtiment et sur l'inertie de son enveloppe qui doit orienter vers l'approche de la notion d'isolation ou si c'est plutôt le lobbying de produits qui mène la danse. En Tunisie, l'enjeu est là. Les architectes sont-ils aptes à se distancier de ce rapport étroit entre «nouvelles tendances» et lobbying de matériaux et de techniques en adoptant une approche située par rapport au contexte tunisien, ou vont-ils tout simplement subir? Sommes-nous en tant qu'architectes conscients des implications à court, moyen et long termes de l'application de normes européennes dans le choix de certains matériaux, sachant que ces mêmes normes obéissent aux conventions internationales signées par la Tunisie et l'Union européenne (équivalence et réciprocité des normes ; voir Innorpi)? A titre d'exemple, les normes du comportement du béton armé sont-elles les mêmes à Göteborg ou à Borj El Khadhra? Est-ce que les besoins en ensoleillement et en isolation thermique sont les mêmes à Bonn et à Haffouz?
De mon point de vue, la distanciation par rapport à cette question de l'éco-construction et de la notion de développement durable passe d'abord par une connaissance approfondie de nos ressources architecturales et naturelles locales. Il y a tout un travail de «pensées» que l'architecte se doit de faire pour réactiver, d'une manière contemporaine et innovante technologiquement et architecturalement, des principes comme le «Malqaf», la «Fawara», l'«Hypocauste Romain», le «Méjel», le «Patio», la «Galerie Hypostyle», le «Troglodyte», etc. Aujourd'hui, dans la RT 2012 (Réglementation Thermique) en France, on parle de qualité de l'air et d'extraction mécanisée. Or, dans nos architectures ancestrales, qu'elles soient troglodytiques ou autres, il existe des systèmes de ventilations naturelles qui ont pensé à la question de la qualité de l'air intérieur. Quel est le positionnement de nos architectes face à ces acquis? Avons-nous pensé à les redéployer avec des technologies innovantes ou nous contentons-nous d'importer des VMC (ventilation mécanisée contrôlée) ou des systèmes produits selon d'autres normes et d'autres principes climatologiques? Le risque est donc à plusieurs niveaux.
Y a-t-il un rôle que l'architecte pourrait revendiquer dans la société du point de vue du vivre-ensemble?
Le «vivre-ensemble» signifie le «partage». Pour qu'il y ait partage, il est nécessaire qu'il y ait des univers, des positions, des compréhensions, une matérialité, sur la base desquels prend forme le partage. S'il y a violence, c'est que ces éléments constitutifs sur la base desquels le partage peut s'ancrer ne sont pas établis.
J'en reviens donc à l'idée de la «pensée», donc de la base épistémologique indispensable à toute rhétorique ou mise en corrélation d'idées. Sans cette base épistémologique, l'architecte-citoyen se perd dans les méandres de la multiplicité des interprétations du rôle de l'architecture. L'architecte est-il un simple créateur de formes, un simple prestataire de services, un simple gestionnaire de relations et de tâches, un simple constructeur ou un penseur? Si l'architecte prend le statut de «penseur», il s'inscrit dans une réflexion globale telle une «fractale», où il prend conscience des particules qui composent la terre avec laquelle il module son adobe, jusqu'aux moyens de transport, de recyclage et de gestion des déchets. Dans ce positionnement, les actions de l'architecte sont pensées comme des éléments d'un tout indivisible.
Tout comme le politicien, le chercheur, le philosophe, le médecin, l'archéologue, le juriste, l'anthropologue, l'historien, l'architecte a le devoir de redéployer les éléments constitutifs d'un partage possible. Ce partage pouvant être un territoire mental, des principes matériels, des principes heuristiques et/ou métaphysiques, sur lesquels prend emprise le «vivre-ensemble». Tout comme je l'ai évoqué dans la réponse à la question précédente, du point de vue de «l'éco-construction», l'architecte se doit de penser les durées constitutives dans lesquelles il inscrit son opérativité. Les liens avec notre histoire sont pluriels. C'est à chaque architecte de penser leurs matérialisations. Pour penser le «vivre-ensemble» actuel et futur, il faut pouvoir le situer par rapport à un déjà-là historique, culturel, anthropologique, spirituel constructif. A partir de son champ disciplinaire, l'architecte a donc un rôle important à jouer dans la construction de cette trame commune du «partage» et du «vivre-ensemble».


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