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Aux sources de la poésie arabe - bis
Propos Esthétiques
Publié dans La Presse de Tunisie le 16 - 05 - 2014


Par Raouf Seddik
Il est d'usage de considérer que la naissance de l'islam est un événement qui survient contre l'emprise que les poètes avaient acquise sur les esprits dans l'Arabie des VIe et VIIe siècles. Cette façon de voir les choses, qui s'autorise de certaines sourates, revient à mettre la poésie dite antéislamique, sans plus de détail, du côté de la Jâhiliyya. Et de reconduire ainsi l'idée d'un antagonisme irréductible... Or, il y a peut-être lieu de nuancer le propos.
A côté d'une représentation des choses qui se contente d'évoquer un avant et un après, en partant de l'instant historique de la Révélation, il est possible d'admettre un scénario en trois actes. Selon cette hypothèse, on peut imaginer une phase de la culture arabe dans laquelle c'est l'activité de divination qui prédomine, tandis que l'activité poétique reste timide et relativement rare. Certes, dans la configuration d'une société constituée d'une pluralité de tribus parlant le même idiome et pratiquant l'oralité, il est normal que le jeu des rivalités se traduise aussi bien par des épisodes guerriers que par des joutes rhétoriques à caractère plus ou moins poétique. Et que, par conséquent, la pratique de la poésie soit comme poussée par les nécessités de cette rivalité tribale. Mais ces circonstances, en réalité, ne suffisent pas pour créer les conditions d'une vraie dynamique dans la recherche poétique. Or, justement, notre hypothèse soutient que, dans un deuxième moment de l'histoire culturelle de l'Arabie préislamique, un essor de l'activité poétique intervient qui constitue un premier bouleversement de la société de l'époque. On pourrait même parler ici de « réforme », ou en tout cas de mouvement d'émancipation. En ce sens que la pratique de la poésie engage des conduites plus individuelles, ainsi qu'un souci de l'harmonie verbale laissant penser que l'on se libère de la domination paralysante des anciennes peurs relatives au futur...
Le poème représente un tout organique, dont la réalisation correspond à un travail solitaire et assidu. Ce travail, même s'il s'exerce sur la matière de l'imagination, engage bel et bien une attitude de la conscience qui est aux antipodes de cette passivité un peu stupide qui a caractérisé les sociétés polythéistes face à l'inconnu du destin. Et la poésie arabe de cette époque, tout en gardant les traces évidentes de la période antérieure et de ses joutes tribales, porte aussi, de façon indéniable, les marques d'une recherche esthétique qui fait toute sa nouveauté singulière et qui permet de dégager des individualités fortes, des individualités rayonnantes...
Il y a donc un acte poétique de cette histoire qui, déjà, tend à reléguer les coutumes anciennes au rang de reliques du passé. Mais ce deuxième acte, survenant sur fond d'une société tribale, a-t-il pour effet de renforcer le ciment social dans le sens de l'unité ou au contraire d'aggraver la dissémination des membres ? Si on admet, comme cela paraît évident, que c'est le deuxième terme de cette alternative qui est vrai, alors on peut penser que le troisième acte, la Révélation, est un événement qui, tout en s'inscrivant dans le prolongement de la révolution poétique, apporte à celle-ci une correction fondamentale : contre sa tendance à atomiser la société, il lui confère une vocation à rassembler, à fédérer sous une bannière unique. Et cette manière de voir montrerait donc qu'il y a bien une injustice à ranger l'activité de la poésie antéislamique parmi les vieilleries de la Jâhiliyya...
Mais cette approche, tout en corrigeant l'injustice, et tout en soulignant l'élément de continuité qui existe entre la révolution poétique des Arabes et leur révolution religieuse, comporte malgré tout un défaut. Quel défaut ? Celui de présenter la correction comme le résultat d'une intervention venue de l'extérieur, d'en dehors de la sphère poétique : d'une correction venue de la sphère politico-religieuse ! Or, il est possible, et sans même remettre en cause l'idée d'une irruption divine dans l'histoire du peuple arabe, d'admettre que le troisième acte est le moment au cours duquel la révolution poétique des Arabes s'ouvre elle-même à une possibilité qu'elle contenait en germe dans son propre mouvement... Et que cette possibilité lui est en réalité essentielle. Dans la mesure où le mouvement d'émancipation, s'il exige en un premier temps une affirmation forte de l'individualité du poète, non seulement pour l'affranchir lui-même de l'ordre de l'ancien monde, mais aussi pour en faire l'emblème d'un tel affranchissement à l'adresse de l'ensemble de la société, en un second temps, il l'engage, et pour les besoins de la poésie elle-même, dans une posture de discrétion et d'effacement de soi. Cette éclipse de l'individu face à l'advenue de la parole poétique est en effet le moment d'un accomplissement plus total du Poème. Et on peut considérer, de ce point de vue, que si le poète s'adosse sur une affirmation absolue de l'Autre, c'est au moins aussi pour rendre irréversible cette évolution vers la règle de la discrétion.
Or, justement, le corollaire d'une telle évolution est de faire du Poème le lieu, non plus d'une prouesse individuelle qui attise les rivalités, mais d'un recueillement et d'un rassemblement qui apaisent ces dernières et qui engagent la communauté des «écoutants» dans une relation nouvelle...
D'où vient à la poésie, cependant, un tel pouvoir, dirions-nous ? Il faut rappeler ici que la poésie se trouve à la croisée des arts, à mi-chemin entre les arts figuratifs que sont la peinture et la sculpture, d'une part et, d'autre part, la musique. Elle cumule la présentation statique de tableaux fixes et la succession dynamique de scènes différentes... Ce qui signifie que, sans autre matière que les mots et le souffle, le poète est capable de concentrer dans sa bouche une puissance qui représente en quelque sorte le condensé de l'activité artistique dans son ensemble. Il incarne cette créature héritière du feu prométhéen dont l'ancienne sagesse grecque d'un Hésiode rappelait pourtant qu'il n'est rien sans les Muses, et que le chant qui résonne par lui est un don des filles de Zeus : «Salut, filles de Zeus, donnez-moi votre voix ravissante», lui fait-il dire au début de sa Théogonie... Bref, la puissance du poète n'est jamais aussi grande et véridique que lorsqu'il éprouve la parole qu'il profère comme lui venant d'ailleurs et, surtout, lorsqu'il est dans la reconnaissance du don qui lui est fait.
En ce sens, l'expérience de la Révélation peut être comprise à la fois comme une manifestation de Dieu dans l'histoire d'un peuple et comme ce mouvement d'achèvement d'une révolution poétique qui, par la voix du Prophète, s'approprie sa dimension essentiellement rassembleuse à la faveur d'une humilité conquise...
Deux facettes, autrement dit, d'un même événement : l'un surnaturel, l'autre naturel.


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