Courtoisie et élégance vont de pair. Elles sont deux qualités attestant de la grandeur d'un peuple. La première s'acquiert, la seconde est peut-être un don, mais elles se complètent pour nous donner un très beau tableau. Aujourd'hui, elles sont devenues une denrée rare dans nos contrées. Comportements et apparences sont dans un état de dégradation tel que la Tunisie n'est plus la Tunisie Les apparences, dit-on, sont trompeuses! Dans certains cas, cela pourrait être vrai, mais elles sont souvent révélatrices de ce qui est caché en la personne humaine. L'on sait depuis la nuit des temps que cette dernière est ce qu'il y a de plus compliqué et difficile à cerner. Toutefois, on ne peut s'empêcher d'en tirer des conclusions, au vu du comportement individuel et collectif au sein d'une communauté donnée. Nous autres Tunisiens, nous ne pouvons échapper à cette règle. Notre manière de nous comporter, de communiquer avec les autres, notre façon de nous vêtir sont là pour nous renvoyer à la face ce que nous sommes. Ainsi, de par l'observation quotidienne de la rue dans toutes ses variétés et différences, nous constatons que les Tunisiens sont en mutation perpétuelle. Ils changent à vue d'œil et étonnent pour la plupart d'entre eux. Ce constat est aussi valable pour les hommes que pour les femmes, pour les jeunes comme pour ceux qui le sont moins. Cela se vérifie depuis des années et ne cesse de prendre de l'ampleur depuis cette vague de liberté qui a déferlé sur le pays. Une liberté qu'on a tant souhaitée et réclamée. Mais force est d'admettre que les dérapages sont nombreux et de plus en plus préoccupants, voire inquiétants. Le modèle de société que nous voulons risque d'en pâtir avec toutes les conséquences qui en découleraient. La rue, véritable miroir de ce qu'un peuple peut être, nous renvoie aujourd'hui une image de nous-mêmes qui est loin d'être reluisante. Sans nous en rendre compte peut-être, nous sommes en train de détruire ce qui faisait la particularité des Tunisiens, qui ont toujours été cités en exemple pour leur savoir-vivre et leur tolérance. Tout cela est en passe de disparaître pour laisser place à tout ce qui est rebutant et hideux. C'est à une sorte de sabotage systématique que nous assistons dans l'impuissance totale, parce qu'il est presque impossible d'y remédier, tant il est en rapport presque exclusif avec l'individu, dans l'acception la plus restrictive du terme, mais dont les incidences sont d'ordre collectif. Et c'est là que le bât blesse parce qu'un comportement individuel peut se muer avec le temps en phénomène sociétal. On détruit le beau ! La courtoisie, cette qualité humaine on ne peut plus noble, est, de nos jours, une denrée rare dans nos contrées, qu'elles soient citadines ou rurales. Les nouvelles mœurs qui ont pris place font que c'est la loi du plus fort, du moins correct qui est la meilleure. Partout où vous êtes, vous assistez à des scènes qu'on ne rencontrait que très rarement dans notre pays. Et à la moindre remarque ou geste désapprobateur, on vous jette à la figure toutes les insanités du monde. Ceci —et je le répète— est valable pour les deux gents, masculine et féminine, jeunes et moins jeunes. Révolus sont les temps où les vieux, les petits et les femmes faisaient l'objet d'une attention toute particulière, où le conducteur fautif se confondait en excuses, où le taxiste et le chauffeur de bus arboraient cette mine témoignant d'une bonhomie ce qu'il y avait de plus naturel. Dans les administrations publiques comme dans les commerces, vous êtes accueillis et servis le plus souvent sans le moindre égard ni courtoisie. Dans un magasin, on a très vite assez de vous si votre choix n'est pas fixé et on peut vous le faire savoir sans ménagement, surtout si vous sortez sans rien acheter ! Dans les grandes surfaces, tout client est un suspect potentiel pour les agents de sécurité dont la discrétion est loin d'être leur fort. Je ne parlerai pas des services de première utilité, là où vous pouvez rencontrer toute sorte de méprise et de dédain, avec souvent des menaces à peine voilées. Dans pareilles situations, il vaudrait mieux tourner sa langue sept fois avant de prononcer le moindre mot. C'est cet état qui règne de nos jours dans cette Tunisie qui perd ses repères et ses belles manières, qui faisaient d'elle un cas à part dans son voisinage proche et lointain. Cette Tunisie touchée dans son âme l'est aussi dans sa noble prestance de jadis. Dans la ville comme dans la campagne, c'est une véritable déchéance vestimentaire qui s'est installée parmi les jeunes comme parmi les moins jeunes. L'élégance a déserté ce pays pour voir des gens s'accoutrer de manière bizarre, pour ne pas dire autre chose. Il en reste certes une petite minorité de cadres et quelques retraités qui gardent encore le temple. Pour la majorité, c'est du n'importe quoi qu'on croise à chaque instant. Des jeunes aux pantalons pendants sur leurs hanches, faisant découvrir en temps de chaleur des sous-vêtements qu'on préfère ne pas décrire l'état pour ne pas choquer les bonnes âmes. Des ménagères qui vont faire leurs courses dans des robes de chambre. D'autres qui déambulent en survêtement, chaussées de mules ou d'espadrilles. Ne parlons pas de ces barbes hirsutes et de ces «jellabas» qui ont envahi tous les espaces de nos villes et villages, de ces dames aux fichus mal fichus, qui font les pudibondes sans pour autant l'être. La Tunisie est connue pour être un pays des plus riches en variétés vestimentaires. Du Nord au Sud, chaque région dispose d'une panoplie extraordinaire d'habits traditionnels pour les femmes comme pour les hommes. Aujourd'hui, on nous importe d'on ne sait où des accoutrements sans le moindre rapport avec notre histoire ni notre patrimoine. Les hommes comme les femmes font tout pour se rendre méconnaissables et hideux, sans qu'ils s'en rendent compte, défigurant ainsi ce beau paysage de la Tunisie d'il y a quelques années. L'inélégance chasse la classe et la grâce pour prendre leur place avec des goûts le moins qu'on puisse dire inadaptés à un pays aux grandes traditions vestimentaires, héritées de plus de trois mille ans d'histoire et qui a toujours su adapter modernité et passé sans heurt. Aujourd'hui, tout se fait à l'envers, tout se fait sans discernement, pour enfin nous voir assister à des mutations qui sont loin de nous rassurer sur l'avenir de ce pays. Rassurez-vous, je ne suis pas aussi vieux que cela ni réac pour être nostalgique, mais tout simplement l'un de ceux qui aiment tant ce beau pays pour ne pas me contenter d'observer et de me taire. Est-ce un tort de vouloir voir son pays comme il n'y en a pas de plus beau?