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Tunisie: Oser la confiance
Publié dans Leaders le 02 - 02 - 2015

Les Tunisiens languissent à la recherche d'un gouvernement introuvable. Ils brûlent de savoir si Nahdha y participera. Le parti victorieux Nida Tounes s'impatiente. Où serait notre victoire, dit-il, s'il fallait consentir des postes à l'adversaire ? Quel sens aurait la démocratie sans la rivalité de la majorité et de l'opposition, sans le principe d'alternance ? Le consensus est antidémocratique. La cohabitation brouille les responsabilités dans un vague opportunisme qui efface la couleur des élections.
En fait, le schéma antagoniste de la démocratie nous est tellement familier que nous ne savons pas en imaginer un autre. Mais il n'est pas dit qu'il soit valable urbi et orbi. Ce qu'on appelle démocratie est né dans des conditions spécifiques, après le déclin progressif des églises, dans le processus inventif de la « sortie du religieux ». Les hommes ont pacifié leurs guerres de religion avant de maîtriser les rouages de leurs institutions. Mais il en aura fallu du temps pour que la vie publique se délivre de ses terreurs confessionnelles.

Est-ce notre cas ? Sommes-nous une société convertie à l'indifférence religieuse ? Je ne crois pas. L'islam nourrit toujours le fonds des conduites collectives. Il persévère dans le tissu des liens humains, les réminiscences sacrées, les politesses rituelles et les superstitions. Bourguiba avait banni l'islam politique comme un anarchisme périmé de la croyance, impropre à la raison nationale. Mais la Révolution tunisienne a ouvert le principe démocratique au désir religieux. Elle a donné à l'islam un droit politique, comme toute autre opinion. Seulement l'islam n'est pas qu'une opinion. Il est aussi la parabole culturelle de la majorité, le fonds spirituel de la collectivité, un apprentissage de la tolérance. L'islamiste ambitionne de s'exprimer au nom des libertés modernes, et non pas contre elles.

Les démocraties occidentales ignorent cela, car elles se sont faites dans le retrait du religieux, et non dans sa vitalité renaissante. L'individu chez nous n'est pas le même qu'en Europe. Il ne s'enorgueillit pas de sa solitude métaphysique, ni d'être son propre fondateur. Sa liberté, si semblable à maints égards à celle de l'occidental, en diffère sur un point : elle n'a aucune réalité sans la présence de Dieu. Peut-être un Européen en trouve-t-il une idée approchante chez Luther, pour qui c'est le sentiment d'impuissance devant Dieu qui donne à l'homme la possibilité d'être libre.

Je ne reviendrai pas sur les étapes qui ont poussé le parti islamiste Nahdha, après une série d'épreuves et de désillusions, à réviser sa doctrine théologico-politique face à la résistance populaire contre le prosélytisme des théologiens. Son aggiornamento vaudra peut-être pour l'ensemble des Musulmans, en Europe et ailleurs : celui d'avoir compris qu'il était temps de « nationaliser » l'islam. La conversion de l'islam tunisien à l'identité de la nation, aux règles de l'Etat civil, est l'aube de sa réforme. Elle s'est produite au détour d'événements stupéfiants. Mais l'esprit qui la traverse touche à la raison souveraine et au bon sens populaire.
C'est sur cette expérience originale qu'il faut se pencher. Malgré les apparences, la division entre modernistes et islamistes n'est pas si claire qu'on croit. Le parti nationaliste est plus « démocrate musulman » que « laïc». Sa fibre musulmane, bien que moderne, est consensuelle. Avoir vaincu Nahdha aux dernières élections ne signifie pas que l'islam ait perdu son ascendant dans l'opinion. Certes, il est minoritaire politiquement, mais majoritaire culturellement.

Faisons preuve d'imagination, pensons ce moment comme singulier. La métamorphose de notre cité requiert d'autres voies que celle du seul rapport de forces et la guerre des partis. La démocratie se distingue par ses audaces intellectuelles. Si elle se figeait dans un seul carcan, elle deviendrait une forme déguisée de dictature. Si on s'enferme dans la partition entre le nationalisme et l'islamisme, se disputant l'Etat à tour de rôle, on referait de la nation une arme autoritaire contre la religion, et de la religion une arme totalitaire contre la nation. Ce ne serait pas la démocratie, mais la guerre civile perpétuelle. L'Etat n'y survivrait pas.

Il faut oser le risque de la confiance, le risque du compromis, et ne pas succomber à « la grande peur des bien-pensants » qui rejette par principe l'émancipation d'un islamisme national. La démocratie n'est pas seulement l'affrontement des partis, la bataille où « le pouvoir est à prendre », comme dit Georges Burdeau. Elle est aussi l'art de son partage, à travers le contrôle de soi, le culte des siens et la confiance en l'autre.
Une alliance politique avec Nahdha a plus de chances de désamorcer son hégémonie sur la société, que si on lui laisse le champ béant de l'opposition dans l'espace civil. En l'excluant, on lui offre la communion de tous les mécontentements, décuplée par la fiction qui naît de ne pas être mêlé aux responsabilités. Lui refuser le pouvoir, c'est lui abandonner une chose supérieure : l'autorité. Au premier échec, les modernistes seront chassés par le peuple islamiste, qui reprendra l'Etat et effacera leurs œuvres.

Certes, Nahdha semble ne pas montrer un zèle ardent à dénoncer le fratricide des soldats et des patriotes dont elle porte la responsabilité tant qu'elle n'en aura pas fait toute la lumière. Son serment constitutionnel l'oblige contre les dérives meurtrières des fanatiques. Mais doit-on s'interdire de l'associer à un pouvoir d'union nationale, en la punissant par une sentence collective ? L'allégeance islamiste ne peut être jugée apriori comme une trahison du principe de loyauté.

Quand les formations religieuses entrent sur la scène politique, portées par une vaste audience populaire, la question démocratique devient autre. La vie politique y exige plus d'esprit de compromis et moins de surenchère partisane que dans les pays où la religion supporte l'offense et le blasphème sans se déchaîner, et se contente de briller dans le secret de la conscience. Mais notre société de croyants ne connaît pas encore le scepticisme confessionnel qui protège contre les fanatismes. Il n'est pas sûr que la bataille des partis y trouve le gentleman agreement qui a valu aux vieilles démocraties leurs siècles de paix civile.
Hier encore les démocraties portaient une culture philosophique délivrée des commandements religieux. Longtemps elles ont pu s'adonner à leurs controverses sans risque de vie ou de mort. Leur routine démocratique leur a appris à résister aux outrances du sacré par leur art de la confrontation. Mais peut-être est-ce déjà du passé. Même là où le garde-fou de la séparation de l'Eglise et de l'Etat semblait imparable, il se fissure sous le séisme de l'église jihadiste. Voilà que les tragédies de l'Inquisition et du crime contre l'humanité ressuscitent avec le génocide de Charlie Hebdo et de l'épicerie juive. La laïcité française ne s'est pas concilié l'islamisme comme elle l'avait fait avec le christianisme et le judaïsme.

L'expérience tunisienne me paraît une des clés politiques qui peut faire du musulman un démocrate dans sa nation. C'est ici que la réforme islamo-nationale tunisienne prend un sens hors de ses frontières, et peut négocier des issues dont les Européens n'ont pas la culture ni le savoir-faire. Si nos islamistes et nos nationalistes, en dépit de leur querelle historique, trouvent le récit d'une patrie commune dans un gouvernement d'union nationale, ce sera une avancée morale de la démocratie qui vaudra pour tous ceux dont l'intelligence s'est pétrifiée devant le fléau jihadiste. La réforme tunisienne porte en elle l'avènement de l'islam civil comme une conscience démocratique à part entière, et comme une ambition pour l'humanité de notre temps.

Hélé Béji


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