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Mohammed Ghannouchi: Adieu si Ismail et un grand merci pour les éminents services rendus à notre chère Tunisie
Publié dans Leaders le 22 - 11 - 2017

J'avais accueilli la nouvelle du décès de si Ismail Khalil avec une grande peine et une profonde tristesse. Ces sentiments, je les partage certainement avec tous ceux qui l'ont côtoyé ou travaillé avec lui et ils sont très nombreux, relevant des différentes générations qui se sont succédé depuis l'indépendance.
C'était un grand Homme d'Etat, un illustre patriote qui a servi, de toutes ses forces, avec abnégation et volontarisme, la Tunisie dans toutes les fonctions – diplomatiques, politiques et économiques – qu'il avait brillamment assumées. Il était toujours égal à lui-même, imbu des valeurs de l'humanisme, de la modération, du fair play et du consensus.
J'avais réellement pour l'illustre défunt de la considération, de l'estime et de l'amitié.
Je garde de lui les souvenirs d'un excellent patron tout au long de la période au cours de laquelle j'avais travaillé sous ses ordres, lorsqu'il était ministre du plan puis ministre du plan et des finances entre le 18 juin 1983 et le 27 octobre 1987. C'était une période extrêmement difficile pour notre pays aussi bien sur le plan économique que social. Elle était jalonnée par la révolte du pain en janvier 1984 dont les séquelles subsistent encore à nos jours, la dévaluation du dinar tunisien en octobre 1986 et l'élaboration et la mise en œuvre du programme d'ajustement structurel en 1986.
Grâce à l'expérience qu'il avait acquise, en tant qu'ambassadeur de la Tunisie à Bruxelles durant la période 1972- 1978 au cours de laquelle il a contribué au succès des négociations portant sur la conclusion de l'accord de coopération avec l'Union Européenne et en tant que directeur exécutif de la Banque Mondiale entre 1980 et 1984, si Ismail a su développer chez ses collaborateurs le sens de la hiérarchisation des priorités, leur inculquer l'art de rendre possible ce qui est nécessaire.
Cela a contribué à bien défendre les intérêts de la Tunisie et particulièrement à minimiser le coût social de l'ajustement structurel. Peut être le meilleur hommage sur l'efficacité du leadership d' Ismail Khélil durant cette période aura été rendu par le chef de division du FMI M. Bathia qui a déclaré à l'issue de la réunion de négociations menée à Tunis en vue de la conclusion d'un accord de soutien du FMI que « d'habitude les pays en difficulté sont soumis à des programmes d'ajustement concoctés par le FMI ; aujourd'hui, c'est plutôt le FMI qui est soumis à un programme élaboré par la Tunisie ».
L'appropriation du programme d'ajustement explique d'ailleurs le succès enregistré dans sa mise en œuvre puisque la Tunisie a pu rembourser par anticipation les facilités accordées par le FMI.
Je garde de si Ismail les souvenirs d'un éminent collègue lorsqu'il était gouverneur de la Banque centrale de Tunisie entre le 27 octobre 1987 et le 3 mars de 1990, ministre des Affaires Etrangères du 3 mars 1990 au 28 août 1990 et ambassadeur de la Tunisie à Washington entre 1991 et 1994.
Nous nous concertions systématiquement sur toutes les questions se rapportant aux grands enjeux en matière de développement du pays. Il était toujours d'un bon conseil, toujours à l'écoute, toujours disposé à servir le pays sans aucun opportunisme, sans calcul, malgré les nombreuses injustices dont il a fait, très souvent, l'objet.
Nous garderons toujours à l'esprit que, n'étant pas d'accord avec la position officielle floue de la Tunisie à propos de l'invasion du Koweït, il a eu le courage de condamner cet acte non conforme à la légalité internationale lors de la réunion des ministres des affaires étrangères au Caire en Août 1990. Cela lui a valu la disgrâce et son éviction du ministère des Affaires Etrangères après seulement cinq mois environ de sa nomination à la tête de ce département. Mais il n'en demeure pas moins que cet acte s'inscrit à l'actif du ministre des affaires étrangères et a été pris en compte ultérieurement dans le cadre du processus de normalisation des relations avec le Koweït.
Il en est de même des vibrants plaidoyers que si Ismail ne craignait pas de réitérer, sans cesse, dans les réunions publiques et les réunions internes à haut niveau, sur la nécessité de donner un important élan au processus démocratique dans le pays ; un processus considéré par l'illustre défunt « comme processus inéluctable, un pendant incontournable à la libéralisation de l'économie ».
Ismail Khélil était, pour moi et pour beaucoup de ceux qui l'ont connu, un eternel optimiste. Il croit au génie de l'Homme et à sa capacité à transcender les problèmes. Il était un fervent patriote ne lésinant sur aucun moyen pour défendre les intérêts de la Tunisie.Tout en étant proche de Gafsa sa ville natale, ville dont il a été le Maire entre 1966 et 1969, il n'a jamais cultivé l'esprit régionaliste prônant sans cesse son attachement à une Tunisie unie et solidaire.
C'était un homme qui s'énerve rarement. Même dans les moments les plus critiques il ne perd pas son sang froid. Il l'a démontré lorsque l'hélicoptère militaire qu'il a pris en 1986 à Mahdia avec d'autres collègues pour rentrer à Tunis est tombé en panne en plein vol. Il a été, selon les témoignages concordants, parmi les rares personnes qui ont gardé leur sang froid bien que tous les passagers s'attendaient d'un instant à l'autre au choc fatal avec le sol. La compétence des mécaniciens ont permis de réaliser à la dernière minute un véritable miracle permettant à l'hélicoptère de se poser en pleine campagne. Pour ceux qui ont vécu cette épreuve, ils étaient des miraculés.
La meilleure parade à laquelle il essayait toujours de s'accrocher face à l'adversité et aux vicissitudes de la vie c'était l'humour, peut-être en avait-il été imprégné lors de son séjour à Londres en tant qu'ambassadeur de Tunisie auprès de la Grande Bretagne entre 1969 et 1972. Cela lui donnait une aura qu'il avait toujours essayé d'exploiter au profit de l'intérêt national.
De telles qualités rendent l‘illustre défunt, paix à son âme, une personne attachante. Il avait été l'un des grands bâtisseurs de la Tunisie d'après l'indépendance qui mérite toutes notre reconnaissance. Il nous quitte aujourd'hui, en silence, après que la maladie a finalement eu raison de son amour pour la vie. Il demeurera néanmoins, toujours présent dans nos pensées et dans nos cœurs. Et Il restera pour nous tous, aujourd'hui et demain, un exemple, une référence nous offrant de solides repères pour dépasser nos incertitudes et convertir nos problèmes en atouts et opportunités.
Paix à son âme et sincères condoléances à ses proches et à ses amis.
Mohammed Ghannouchi


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