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Ghannouchi: Secrets de jeunesse
Publié dans Leaders le 22 - 12 - 2019

L'enfant qui à 12 ans labourait avec son père, au début des années 1950, un lopin de terre familial à El Hamma (Gabès) avait-il un jour rêvé d'être élu à la tête du premier parlement démocratique, librement élu dans le monde arabe et islamique ? En accédant au perchoir, Rached Kheriji Ghannouchi ne pouvait que savourer sa superbe consécration.
A 77 ans, le chef du parti islamiste Ennahdha cueille les fruits de son habileté politique, servi par une chance exceptionnelle. Celle qui, condamné à mort, l'avait sauvé de l'échafaud en 1987. Celle aussi qui lui avait permis de s'exfiltrer en 1989. Celle encore qui lui a rouvert les portes de la Tunisie le 30 janvier 2011, puis porté son parti au gouvernement et au Bardo, en tête de la Troïka, à la fin de la même année... C'est toujours la chance, bien que son parti ait perdu les élections de 2014, qui, au nom du tawafouk prôné par Béji Caïd Essebsi, le remettra en selle en 2015. Et le revoilà, chanceux, rafler la présidence de l'ARP.
Bien que cultivant le secret sur son parcours, Rached Ghannouchi avait levé, par bribes, un coin de voile sur son enfance, sa jeunesse et son engagement militant. Au gré d'entretiens avec les médias, d'interviews accordées à Leaders, notamment en 2012, le jour de son anniversaire le 21 juin, de causeries et conférences, il a retracé avec éloquence tantôt, sans détails, tantôt, des séquences significatives de ce qui sera désormais sa marche vers le perchoir au Bardo. Sur la foi de son propre récit, retour sur ses années d'enfance et de jeunesse. Les révélations ne manquent pas !
Je suis né dans une petite famille agricole du village d'El Hamma, devenu aujourd'hui une grande ville de plus de 120.000 habitants, et qui a donné à la Tunisie d'illustres fils, Mohamed Ali Hammi, Taher Haddad et autres figures. Mon père, qui avait mémorisé le Coran, ouvrait notre maison durant les soirées du ramadan aux amis villageois pour effectuer ensemble les prières, la psalmodie du livre saint et mémoriser ses versets. Mes deux frères aînés les avaient appris par cœur alors que je n'ai pu en mémoriser qu'une partie seulement, avant que mon père ne m'envoie dans une école franco-arabe. Deux ans après l'avoir fréquentée, il avait constaté que j'ai fini par oublier ce que j'avais appris et a alors décidé de me ramener à ma première école, pour reprendre la mémorisation mais aussi l'aider au travail dans le petit champ qu'il cultivait, unique source de revenu pour subvenir aux besoins de la famille. Mes deux frères aînés étaient envoyés à la Zitouna à Tunis et il m'appartenait alors d'aider mon père. Je n'avais alors que 12 ans et devais m'adonner à l'agriculture. Un an après, mes deux frères, ayant obtenu leurs diplômes, étaient nommés instituteurs, pouvant ainsi contribuer aux dépenses de la famille, ce qui m'a libéré des champs pour reprendre mes études, dans la filière zitounienne. L'enseignement zitounien s'était répandu à travers le pays grâce à la réforme décidée par Cheikh Taher Ben Achour, et une section était ouverte dans mon village d'El Hamma.
Passant les classes, je devais partir poursuivre mes études d'abord à Gabès, puis à Tunis. La Zitouna avait alors déménagé de la mosquée pour s'installer dans les nouveaux locaux du boulevard 9 Avril, qui abriteront plus tard le premier noyau de l'Université tunisienne. Mes efforts ont été couronnés de succès et j'ai pu ainsi décrocher en 1962 le diplôme du Tahsil, l'équivalent du baccalauréat. Croyant pouvoir accéder ainsi à un poste d'enseignant, j'ai dû déchanter.
Apprendre l'allemand pour se préparer à partir pour l'étranger
L'unique issue pour moi était alors de partir à l'étranger poursuivre des études supérieures. En attendant, et pour meubler utilement mon temps, je me suis mis à apprendre la langue allemande, m'inscrivant à l'Institut Goethe. La chance s'ouvrit à moi en décrochant un poste d'instituteur à Gafsa. Comblé de joie au départ, j'ai fini par m'en lasser deux ans après, surtout que mes deux frères sont devenus l'un magistrat et l'autre avocat...
Dès l'arrivée des vacances de l'été en 1964, j'avais pris la décision de partir à l'étranger muni des petites économies que j'ai pu faire grâce à mon salaire. Ma destination choisie était l'Egypte. En pleine chaleur, j'y ai pris la route par voie terrestre, en traversant la Libye. Par pur hasard et sans concertation préalable entre nous, je me suis retrouvé avec un groupe de 40 jeunes, tous zitouniens, partageant la même ambition. Arrivé au Caire, je me suis inscrit à la faculté d'Agronomie, pensant que cette filière est la plus appropriée à mes origines et à ma vocation future. Tout avait bien commencé lorsque trois mois après, les relations tuniso-égyptiennes, très tendues, se sont subitement réchauffées après la réconciliation entre Bourguiba et Nasser. Du coup, les autorités tunisiennes avaient exigé l'annulation de l'inscription des étudiants tunisiens non réguliers et leur rapatriement par le biais de l'ambassade.
Aller en Albanie ?
Face à cette radiation, chacun devait prendre sa décision entre retourner en Tunisie ou aller explorer d'autres cieux. Pour ma part, j'étais déterminé à poursuivre mon chemin cherchant une terre d'accueil. Mon premier réflexe était d'aller en Albanie. J'avais en effet pris l'habitude d'écouter Radio-Tirana, notamment ses émissions littéraires, et il m'arrivait de lui envoyer certains poèmes que je m'appliquais à composer et qui étaient souvent diffusés à l'antenne. J'étais en plus impressionné par le socialisme albanais, qui ne pouvait cependant égaler ma grande admiration pour Nasser. Alors que je me rendais à une agence de voyages pour m'enquérir des vols pour Tirana et le prix du billet d'avion, je suis tombé par hasard sur un proche parent étudiant installé depuis des années au Caire. M'interrogeant sur mes intentions et apprenant ma volonté d'aller en Albanie, il m'en dissuada fortement, me recommandant plutôt d'aller en Syrie. Il m'a en effet affirmé qu'il y comptait de nombreux amis, la plupart des compatriotes, notamment à Damas qui ne manqueront pas de bien m'accueillir et de me prêter aide et assistance, avec la possibilité d'obtenir une bourse d'études.
La Syrie en pleins débats nassériens - islamistes
Changeant d'itinéraire, me voilà à Damas où, effectivement, tout a été facilité. Je me suis inscrit en philosophie dont le département compte d'illustres professeurs à l'instar d'Adel Awadh et Dr Ellafi. Encore un virage dans la vie, sans étude préalable, ni longue réflexion. Et c'est parti. Les étudiants tunisiens en Syrie ne rentraient pas au pays durant les vacances d'été, de peur de voir leurs passeports confisqués et interdits de voyage. Ils iront alors en voyage en Europe pour faire du tourisme mais aussi trouver des petits boulots d'été, sachant qu'on était boursiers et que la bourse n'était pas suspendue durant les vacances estivales. C'est ainsi que je suis parti en juin 1964 pour une longue tournée qui s'est prolongée pendant 6 mois, jusqu'en janvier 1965.
C'était mon premier voyage en Europe, une grande découverte pour moi
Un autre fait marquant dans ma vie s'est produit en 1966. J'étais à l'Université de Damas où le climat culturel était des plus riches, avec des débats très animés entre partis et courants politiques de tous bords. Je m'y suis intéressé, finissant par rallier l'Union socialiste nassérienne, un mouvement nassérien syrien œuvrant pour la reprise de l'union syro-égyptienne, après la rupture intervenue en 1961. De simple sympathisant, adhérent, je suis monté en grade et devenu chef de cellule. Les tiraillements entre les courants nationalistes nassérien et baathiste d'un côté et islamiste de l'autre ont fini par m'exaspérer, mettant en doute mes convictions nationalistes arabes, surtout quant à la relation entre nationalisme et religion. C'est ainsi que j'ai quitté le courant nassérien pour rallier celui islamiste sans m'encarter dans aucun parti. J'avais en effet choisi de connaître les composantes de la place islamiste, assistant à divers cours à Cham et à Damas, et étais particulièrement influencé par de grands penseurs comme Mohamed Ikbal, dont j'ai relu plus d'une fois le livre « Le renouveau de la pensée religieuse en Islam », comme les ouvrages de Sayed Qotb, Mohamed Ghazali et Ibn Taymia.
Le grand changement dans ma vie
J'avais passé quatre ans à Damas, deux au sein du nassérisme et deux autres chez les islamistes, sans adhérer à aucun mouvement, ne voulant pas rentrer en Tunisie avec un engagement idéologique préalable. Le grand changement de ma vie est intervenu le 15 juin 1966. Ce fut un moment fort, marquant la rupture en moi de deux séquences : celle d'un musulman tunisien, comme tous les autres Tunisiens, qui appartient à cette religion dans un engagement qui comprend peu ou prou une religiosité beaucoup plus proche du culte et du patrimoine que de l'identité et du mode de vie.
Dans l'effervescence de Mai 68
J'ai obtenu ma licence en philo en 1968. Mon objectif était de poursuivre mes études supérieures et je me suis alors rendu à Paris, à l'instar de nombre de mes camarades. En choisissant la France, je cherchais en fait à décrocher un titre universitaire reconnu en Tunisie, beaucoup plus que ceux décrochés au Caire ou à Berlin.
Paris était alors en effervescence au lendemain des évènements de Mai 68. J'y suis arrivé le 13 août, précisément. L'ambiance était aux grandes libertés soudainement éclatées en pleine révolution estudiantine. Ce n'était guère aisé pour un jeune musulman rigoureux de se retrouver plongé dans cette atmosphère. Le nombre de mosquées n'était pas alors ce qu'il est devenu aujourd'hui. Je me suis demandé ce que restera de ce jeune du tiers-monde qui débarque avec une mentalité et une culture différentes. J'ai pu m'inscrire au doctorat à la Sorbonne et mis à la recherche d'un gîte et d'un travail. La vie était très difficile pour moi. La meilleure option pour les étudiants était alors de décrocher un poste de veilleur de nuit, ce qui m'aurait bien convenu. Mais, je n'y étais pas parvenu. Je me suis alors rabattu sur de petits boulots de gardiennage, de distribution de prospectus dans les boîtes aux lettres et autres menus jobs, quitte à faire le ménage dans les bureaux. Mon unique pause, c'était pendant les week-ends quand j'allais dans une mosquée à Belleville, le quartier où se concentraient beaucoup de travailleurs immigrés arabes et musulmans. C'était en fait une petite maison tenue par un Algérien qui en avait fait une salle de prière.
Imam à Paris
Un groupe appartenant à Jamaat Atbalig wa Daaoua, qui se dédie au culte sans aucun discours politique, avait visité les lieux. Ses membres partent dans les quartiers, les foyers d'immigrants et les cafés appelant les musulmans à pratiquer la religion et accomplir leurs prières. Voyant en moi un jeune instruit, ils m'ont demandé de conduire la prière en tant que leur imam. Plus encore, ils m'ont invité à les suivre dans leurs tournées. Cette expérience fut très importante pour moi, m'ayant permis de me rendre compte de la situation très difficile de cette catégorie de migrants. L'année 1969 aura été l'une des plus pénibles pour moi. Sans ressources ou presque, je devais subsister des petits boulots effectués, m'assurer un toit chez un ami maghrébin pour passer la nuit, suivre mes cours et prêter soutien à mes coreligionnaires.
Chez Malek Bennabi en Algérie
L'été 1969 m'apportera une agréable surprise. Mon frère aîné, devenu magistrat, était venu me rendre visite à Paris. Je ne l'avais pas vu depuis cinq ans. Il voulait acquérir une voiture et la transporter en Tunisie. D'emblée, il m'informa que notre mère était malade et que je dois la revoir avant qu'elle ne décède, me proposant de l'accompagner en voiture. Le voyage se fera à travers l'Espagne, m'offrant l'occasion de découvrir l'Andalousie et de réfléchir aux enseignements qu'elle nous livre, un rapide passage par le Maroc et la traversée de l'Algérie. Alger était pour moi importante, espérant y rencontrer un grand penseur qui me fascinait, Malek Bennabi. Mon vœu sera exaucé.
«Aucune femme ne voudra de toi»
Me voilà donc de retour en Tunisie, en cette année 1969. Le pays était à l'arrêt après la suspension de la politique collectiviste. Ce climat lourd ne pouvait que saper les ardeurs d'un jeune enthousiaste de retour de pays de grands débats et liberté. Ma famille était heureuse de me revoir, mais commençait à s'inquiéter en me voyant critiquer les autorités à gauche et à droite sans retenue. Mon frère finira par me dire : «Nous étions chagrinés par ton absence et nous serons attristés par ta présence parmi nous. Cela risque de te conduire en prison. Tu n'as pas de chance dans ce pays et avec cette mentalité qui est désormais la tienne et ce comportement, tu ne trouveras aucune femme qui acceptera de t'épouser. En nous en serons tous fort peinés. Le mieux serait que tu retournes reprendre tes études...»


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