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Faouzia Charfi: L'islam et la science. En finir avec les compromis
Publié dans Leaders le 15 - 11 - 2021

Comment faire face aujourd'hui à l'obscurantisme qui menace nos sociétés? La tâche est délicate, elle est complexe. Certes, de nombreuses études se penchent sur les différentes formes d'extrémismes religieux, sur leurs capacités de séduction auprès des jeunes et les dérives meurtrières auxquelles ils peuvent mener. Néanmoins, pour dégager une interprétation cohérente de l'évolution des sociétés musulmanes, ces explications gagnent à être complétées par des analyses fondées sur l'histoire et évitant le piège de l'essentialisme mais aussi celui d'une approche réductrice.
Pourquoi cette démarche est-elle importante ? Parce qu'il ne s'agit pas seulement ici de l'islam politique. Il s'agit également de la vitalité retrouvée de la tradition orthodoxe islamique et de son emprise sur nos sociétés. Il n'y a pas de différence sur le plan de la théorie et du fondement entre le point de vue islamiste, d'une part, et l'islam traditionnel et officiel, d'autre part. Les deux sont attachés à la référence charaïque et s'opposent à une séparation claire entre le politique et le religieux. Il se crée en conséquence des passerelles entre eux qui entravent la sortie du système normatif et, par là même, la rationalisation des représentations du monde en matière scientifique et la sécularisation de la science. La question de la sécularisation de la science, de la séparation de la sphère religieuse et de la sphère scientifique traverse les développements de mon ouvrage. En effet, elle conditionne la construction de la science et son appropriation au cours des siècles en pays d'islam. Prenant en compte les facteurs politiques et sociaux, le contexte historique et géographique, je propose d'examiner l'évolution des sciences en pays d'islam, leur essor puis leur déclin. J'examine ensuite comment, au cours du XIXe siècle, les réformistes musulmans envisagent la sortie « des ténèbres » pour reprendre l'expression de Jamal Eddine al-Afghani.
Aborder l'évolution des sciences en pays d'islam, c'est d'abord s'intéresser à leur essor, au mouvement remarquable de traduction des textes anciens vers l'arabe entrepris à partir du VIIIe siècle par la dynastie abbasside nouvellement fondée. Les premiers califes abbassides décident de s'installer au cœur de la Mésopotamie et fondent la nouvelle ville de Bagdad. Ils se positionnent comme les successeurs des anciens rois sassanides et fabriquent une idéologie impériale d'inspiration zoroastrienne avec une prétention d'universalité. Dans la tradition zoroastrienne, les textes sacrés, l'Avesta, étaient considérés comme la source de toutes les sciences et devaient donc être préservés. Mais ces textes subirent les conséquences de la conquête de la Perse par Alexandre le Grand. Beaucoup d'entre eux furent dispersés à travers le monde, puis traduits de l'avestique - langue de l'Avesta - en d'autres langues, notamment le grec. Par la suite, les empereurs sassanides s'attachèrent à récupérer et collecter ces textes zoroastriens et à les retraduire dans leur langue, permettant ainsi, par la promotion de la culture de la traduction, de retrouver l'ancienne science perse. La continuation de cette tradition zoroastrienne par les premiers califes abbassides entraîne l'adoption de la culture de la traduction et initie la formidable entreprise de traduction vers l'arabe de l'héritage grec, perse et indien. Cette ouverture vers les savoirs anciens ne ressemble en rien à l'attitude défensive menant à l'éloge de l' « islamisation de la connaissance » prônée par certains intellectuels musulmans depuis le dernier quart du XXe siècle.
A partir du VIIIe siècle, la science s'est déployée dans les larges contrées où l'islam était majoritaire avec l'arabe comme langue de travail et de communication, devenu pendant des siècles une langue scientifique internationale. C'est ce qui justifie l'appellation science arabe. Elle se distingue par des apports remarquables, significatifs d'une activité intense qui ne se limite pas à la simple réception de la science grecque. De grandes figures ont contribué à des périodes différentes et dans des lieux bien éloignés les uns des autres à des avancées majeures par rapport à la science antique, s'inscrivant dans l'histoire de la science. Je m'appuierai sur certaines d'entre elles, Ibn al Haytham, Biruni, Ibn Khaldoun, pour mettre en valeur le caractère universel de l'héritage scientifique qu'elles ont laissé dans les domaines de l'optique, de l'astronomie, de l'histoire.
L'importante production scientifique prend fin avec la prise de Bagdad en 1050 par les Turcs seldjoukides qui gagnent la victoire contre les princes de la dynastie Bouyide chiite et qui imposent le sunnisme. Commence alors une période de basculement pour la transmission des sciences en pays d'islam. De nouvelles institutions pour l'enseignement, les madrasas, sont créées en vue de la formation de cadres compétents qui seront au service des nouveaux maîtres de l'empire, les sultans seldjoukides. Ces cadres sont formés dans le domaine du fiqh, c'est-à-dire du droit et de la jurisprudence islamiques, et des uçul al-fiqh, c'est-à-dire des sciences des sources et des fondements du fiqh. Les madrasas sont fondées au détriment des dar al-ilm, maisons de la connaissance créées par les dynasties chiites, qui comportaient des bibliothèques riches en ouvrages scientifiques et également où les savants enseignaient les sciences «rationnelles» aux étudiants. Parmi ces institutions, citons le dar al ilm du Caire créé par les Fatimides et celui de Bagdad créé par les Bouyides.
Un deuxième élément de changement se produit. La science va se pratiquer de manière plus systématique dans les hôpitaux pour la médecine et dans les mosquées pour l'astronomie, avec l'affectation du muwaqqit, astronome professionnel chargé notamment de la fixation des heures de prière. Ces choix politiques ont pour conséquence une sorte de «dissémination» des lieux du savoir liée à une conception instrumentale des sciences aux dépens de la philosophie et des études théoriques portant sur les mathématiques, la physique, l'astronomie. Enfin, c'est la victoire du fiqh (jurisprudence islamique), « science souveraine », qui n'est pas au service de la raison mais au service du Texte. La nature des madrasas, les circonstances et les motivations qui ont amené leur prolifération à l'époque des Seldjoukides au cours de la seconde moitié du X1e siècle sont des facteurs importants à prendre en compte pour comprendre l'évolution des sciences arabes. Les sciences dites «rationnelles» perdent du terrain. Certes, quelques savants continueront à produire, mais leurs travaux ne susciteront pas un grand intérêt en terres d'islam. Ce qui dominera est la science utile.
C'est cette science utile que les réformistes musulmans du XIXe siècle vont promouvoir pour rattraper le retard. Ils furent d'ardents défenseurs de la modernisation et fermement convaincus que l'islam est «la sœur de la science». C'est ce que soutiendra, dans les années 1900, le cheikh égyptien Muhammad Abduh dans le débat qui l'opposa à l'intellectuel syro-libanais Farah Antun sur la question de la séparation des pouvoirs temporel et spirituel, de la séparation de la science et la religion. Je m'attarde sur cet échange révélateur des limites du réformisme musulman. Un constat qui explique les réactions à la théorie de Darwin, jugée dangereuse pour l'islam par certains auteurs, et les débuts du concordisme coranique soutenant que toutes les découvertes scientifiques existent dans le texte coranique. Certes, quelques intellectuels seront séduits par le darwinisme social de Spencer et certains, comme Shibli Shumayyil, iront jusqu'à se définir comme matérialistes.
Pour conclure sur la réception de la théorie de l'évolution biologique en pays d'islam, je m'interrogerai sur l'absence de discussions scientifiques à propos de la théorie de Darwin –comme ce fut le cas à propos du modèle de Copernic-, une absence significative de la longue éclipse de la tradition scientifique en pays d'islam. Pour conclure, je relève que les réformistes musulmans du XIXe siècle s'inscrivent dans la continuité de la conception de la science adoptée par la tradition à partir du IXe siècle, celle d'une mise à distance de la science avec ses fondements et son questionnement sur le monde. Ils ont fait le choix de la voie médiane et non celle de la rupture entre science et religion. Cette voie médiane a fondé les prémices du projet d'islamisation de la connaissance, qui conduit au plus dangereux des compromis, qualifié de «grande tromperie» par le penseur Nasr Abou Zeid, dans sa remarquable «Critique du discours religieux».
L'islam et la science. En finir avec les compromis
de Faouzia Charfi
Odile Jacob, sept.2021


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