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Littérature: Corneille fut-il le nègre de Molière?
Publié dans Le Temps le 31 - 12 - 2017

Molière est-il vraiment l'auteur de ses comédies" Comment a-t-il choisi son pseudonyme" Comment a-t-il pu écrire autant de pièces" Enquête sur une mystification nationale.
Corneille a-t-il écrit tout, ou une partie, de l'œuvre attribuée à Molière? Pure affabulation pour les uns, vérité vraie pour les autres, piste intéressante pour certains, l'hypothèse déchaîne toujours les passions. C'est qu'en France on ne touche pas impunément à Molière, incarnation du génie national. Pierre Louÿs fut le premier à en faire l'expérience. Intrigué par les disparités de style dans certaines pièces du saint patron de la Comédie-Française, le poète érudit et érotomane publia en 1919 une série d'articles où il s'interrogeait sur le véritable auteur d'Amphitryon avant d'affirmer que, outre cette pièce, les plus grandes comédies de Molière (Tartuffe, Le misanthrope, L'école des femmes, Dom Juan) avaient été écrites par... Corneille.
Aucune trace de brouillons ou de lettres
Fervent admirateur de l'auteur du Cid, Pierre Louÿs comparait alors les chronologies respectives des deux hommes, découvrait que leurs chemins s'étaient croisés plus d'une fois et concluait: «Il est évident que Corneille domine toute la vie de Molière.» Avant d'assener: «Ce n'est pas le style de Corneille, c'est la signature de Molière qui a besoin de preuves.» Tollé, scandale, tir nourri des moliéristes. La polémique enfla. A tel point que Pierre Louÿs, attaqué de toutes parts et desservi par sa réputation sulfureuse, coupable aussi d'avoir monté en 1894 un canular littéraire à propos d'une poétesse grecque contemporaine de Sappho, finira par jeter le gant. Ce n'était pas faute d'avoir posé des questions troublantes: pourquoi Molière n'a-t-il laissé aucun écrit de sa main, aucun brouillon, aucune dédicace, pas la moindre correspondance, ni une seule lettre à sa famille ou à ses amis? Pourquoi Jean-Baptiste Poquelin a-t-il choisi le pseudonyme de Molière, en 1644, au terme d'un séjour de six mois à Rouen où vit justement Corneille, sans jamais en expliquer la raison? Comment aurait-il pu écrire autant de pièces, trente-trois officiellement, tout en cumulant les fonctions de directeur de troupe, de metteur en scène, d'interprète des rôles-titres, d'organisateur des plaisirs de Louis XIV et de courtisan avéré? Comment, du reste, s'est-il introduit à la cour où personne ne le connaissait, sans aucune relation, etc.?
La liste n'est pas exhaustive et, tout au long du XXe siècle, des émules de Pierre Louÿs se chargeront de l'étoffer. Jusqu'aux travaux de Dominique Labbé, maître de conférences à l'IEP de Grenoble et spécialiste de l'analyse du discours qui, en 2003, faisait état d'une exceptionnelle proximité lexicale entre les oeuvres de Molière et celles de Corneille, au moyen d'un logiciel sophistiqué de sa conception. A nouveau scandale, polémique, courroux des moliéristes prompts à contester la méthode du chercheur et à réfuter ses conclusions. Mais la controverse ne s'est pas éteinte pour autant.
Corneille était quelqu'un de subversif
Aujourd'hui, c'est Jean-Paul Goujon, professeur de littérature française à l'université de Séville et biographe de Pierre Louÿs, et Jean-Jacques Lefrère, professeur de médecine et auteur notamment d'une admirable biographie de Rimbaud, qui se proposent de faire le point sur les positions des uns et des autres, sans prendre parti, dans un ouvrage passionnant et très documenté, intitulé «Ote-moi d'un doute...» L'énigme Corneille-Molière. Ils reprennent, un à un, les arguments de Pierre Louÿs, présentent des extraits inédits de ses manuscrits et de sa correspondance, les confrontent aux opinions de ses détracteurs et analysent la possibilité d'une collaboration entre Corneille et Molière, en plus de Psyché, la seule pièce que les deux hommes ont officiellement signée ensemble - pièce que Corneille ne retient même pas lorsqu'il édite son Théâtre complet en 1682, neuf ans après la mort de Molière. Et pour cause, estime Denis Boissier, romancier et dramaturge, auteur de L'affaire Molière (éditions Jean-Cyrille Godefroy, 2004): «Corneille s'en désintéressait; il a écrit des pièces pour Molière à la fois pour l'argent, afin d'établir ses six enfants, et parce qu'il rêvait de régler leur compte aux précieuses, notamment: ces dames de l'Hôtel de Rambouillet l'avaient humilié alors que Molière, lui, ne les connaissait pas. Corneille était quelqu'un de bien plus subversif, passionné, qu'austère et pieux. Il était aussi bien plus cultivé que Poquelin et versifiait avec une aisance extraordinaire.»
Selon Georges Forestier, éminent moliériste de la Sorbonne, «se demander si Corneille n'a pas écrit les pièces de Molière revient à se demander si les chambres à gaz ont bien existé! C'est du révisionnisme!» Sollicité par Lire pour une entrevue, le directeur du Centre de recherche sur l'histoire du théâtre de Paris-IV acceptera un rendez-vous avant de se désister, préférant passer la main à son collègue suisse Claude Bourqui. Ensemble, ils préparent une nouvelle édition des oeuvres complètes de Molière, à paraître dans La Pléiade en 2009. Auteur d'un essai de référence sur Les sources de Molière (Sedes, 1999), Claude Bourqui, lui, a lu avec attention l'ouvrage de Goujon et Lefrère. «Leurs techniques sont intellectuellement déloyales car elles reposent sur l'insinuation. Ils instruisent à charge à partir d'éléments très faibles. Je concède que l'on est dans une absence de faits concernant la vie de Molière, que le terrain biographique est friable. Mais, textuellement, les arguments de Pierre Louÿs sont d'une indigence totale, d'un niveau affligeant. Il ne savait pas ce qu'étaient des vers mêlés, ce qu'était le burlesque ni même une épître dédicatoire. Il a une conception réductrice du langage poétique, ce qui lui fait lire Molière à travers le prisme du XIXe siècle. Pierre Louÿs multiplie les contresens et n'avait pas la culture littéraire suffisante pour comprendre les textes de Corneille et de Molière, il n'était pas assez familiarisé avec le XVIIe siècle.» Si Jean-Jacques Lefrère concède que «Pierre Louÿs a fait preuve d'une certaine mauvaise foi dans son admiration inconditionnelle pour Corneille», il s'insurge contre ce portrait superficiel: «L'érudition de Pierre Louÿs était exceptionnelle. Il faut bien mal le connaître pour ignorer qu'il avait lu et relu les pièces de Corneille comme celles de Molière, qu'il avait étudié en profondeur tous les auteurs du XVIIe siècle et maîtrisait parfaitement la rhétorique.»
Fort d'avoir étudié à la loupe les biographies de Molière les plus autorisées et d'en avoir pointé les nombreuses zones d'ombre, Denis Boissier soutient pour sa part que Jean-Baptiste Poquelin n'a jamais rien écrit et que Molière est bien un prête-nom, issu du verbe molierer, signifiant «légitimer» en ancien français. «Pourquoi ses contemporains parlent-ils uniquement du comédien, voire du farceur ou du bouffon, mais jamais de l'auteur? Se serait-il vraiment brouillé avec Corneille tout en jouant ses pièces sans discontinuer pendant trente ans, de 1643 à 1673? Pourquoi ce dernier ne parlera-t-il jamais de Molière, ni en bien, ni en mal? Parce que le prête-nom était une institution officielle, il n'était pas utile de l'évoquer. Du reste, Corneille officiera comme nègre toute sa vie: pour Richelieu, sans doute, pour le richissime Desmarets de Saint-Sorlin et pour le célèbre acteur parisien Baron, disciple de Molière, devenu lui aussi "auteur" de comédies. Au XVIIe siècle, est "auteur" celui qui conçoit le plan d'une ?œuvre et paie les services d'un secrétaire, ou le comédien qui crée la pièce.» Claude Bourqui n'en démord pas: «Quelle légitimité a-t-on pour associer l'œuvre de Molière à Corneille? Rien ne plaide en sa faveur plutôt que de n'importe qui d'autre.» Pour Jean-Jacques Lefrère, «le style de Molière varie tellement entre ses différentes pièces, Le misanthrope et Les fourberies de Scapin par exemple, voire au sein d'une même pièce comme Tartuffe, qu'il est permis de penser que son œuvre relève de plusieurs contributions et pas uniquement de celle de Corneille».
Un véritable débat doit avoir lieu
Passe encore que Molière se soit fait aider d'auteurs inconnus aujourd'hui, tels Chapelle, Donneau de Visé, Edme Boursault, le docteur Mauvillain, d'Assoucy... Mais attribuer à Corneille le génie jusque-là accordé à Molière, «les moliéristes ne l'acceptent pas», regrette Jean-Jacques Lefrère. Tout comme Denis Boissier, il appelle de ses vœux un véritable débat. Claude Bourqui s'y refuse: «Ce serait comme de demander à un scientifique de démontrer que l'eau est bien un liquide.» Toutefois, l'universitaire assure qu'il accepterait de suivre la thèse d'un étudiant sur cette controverse, «même si ce ne serait pas lui rendre service». Avis donc aux (étudiants) amateurs...


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