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Par où commencer dans ce champ de ruines ?
Publié dans Le Temps le 19 - 08 - 2020

p class="p1" style="text-align: justify; text-indent: 8.5px; font-variant-numeric: normal; font-variant-east-asian: normal; font-stretch: normal; font-size: 11px; line-height: normal; font-family: "Myriad Pro";"Allons donc : tout un chacun devine que Hichem Méchichi savait dès le départ qu'il avait été briefé par le Président de la république quant à l'option tenant au gouvernement des compétences indépendantes. Tous savent parfaitement que, quitte à spéculer sur les dérèglements de l'Etat, Kaïs Saïed règlerait, par Méchichi interposé, ses comptes avec les partis politiques. Tout le monde sait que le Chef du gouvernement chargé de mettre en place une nomenclature en dehors et en dépit des partis au Parlement ne ferait rien sans en référer à Carthage. Dès lors, puisque tout est déjà ficelé et que les programmes sont déjà prêts (dès la première semaine de sa désignation, selon ses propres dires), pourquoi faire en sorte que les concertations s'étirent en long et en large ? Tâter le pouls des partis ? S'assurer qu'ils lui accorderont leur confiance ? Sinon, faire en sorte qu'un suspense de mauvais aloi tienne les Tunisiens en haleine pour, enfin, les prendre jusqu'à l'usure, jusqu'au gong final ? Et, encore, on ne parlera de gong que si le gouvernement Méchichi obtient la confiance d'un Parlement revêche et, pour une grande partie, hostile !
On verra quels personnages aurait déjà choisi Méchichi. Dans la situation actuelle, ils doivent, tous, sortir de la cuisse de Jupiter. A la limite, pour reproduire des bruits de couloirs tout à fait vraisemblables, il reconduirait les actuels ministres des Finances, de la Justice et de la Défense. Mais il serait orienté à mettre sur pied des méga-ministères, par souci de cohérence organique d'abord, et pour éviter l'émiettement des centres de décisions ensuite. Sur le papier, cela paraît cohérent...Mais ce n'est pas aussi évident que cela.
Bombes à retardement
Un malheureux concours de circonstances fait que le futur gouvernement aura à affronter ce par quoi avait commencé le gouvernement Fakhfakh. A savoir ce maudit Covid-19 qui marque là un retour tonitruant et ravageur. Méchichi donne l'impression de n'en être guère préoccupé, privilégiant les accommodements politiques et les visions économiques et, à un degré moindre, les réajustements sociaux.
Se concerter avec des « experts en économie » (qui est vraiment expert et qui prétend l'être ?) c'est sans doute une bonne chose. Or, à en croire ses déclarations dès le début de sa mission, le check up, il l'a en mains. Les théoriciens pourraient à la limite lui fournir quelques indications supplémentaires, mais la situation est là, devant lui. Les chiffres de l'Institut national de la statistique sont, en effet, pour une fois à jour. Glissement abyssal du PNB à hauteur de -21,6% ; taux de chômage qui a augmenté de 18% (746 mille 400 de sans-emplois) ; creusement du déficit budgétaire (au premier semestre 2020) de 3,847 millions de dinars. Et cela fait que le budget de l'Etat accuse un déficit de 12 mille milliards de dinars ! Les experts sont habiles à jongler avec les chiffres. Et c'est leur vocation. Sauf que c'est à Hichem Méchichi d'inventer la panacée miraculeuse.
Or, l'Economique ne saurait être dissocié du Social. Et dans l'approcha adoptée pour identifier les problèmes de ce pays, il parle, certes, d'urgence à relancer la machine économique, mais il occulte la décrépitude sociale et le seuil de pauvreté qui prend des proportions inédites. Il ne le dit pas encore. Mais parions qu'il fera comme Elyès Fakhfakh lors de son investiture : il nous annoncera des mesures douloureuses. Ces mesures toucheront encore la classe moyenne et les classes les plus démunies. Elles surplomberont encore les entreprises privées et particulièrement les PME d'un surplus d'impositions fiscales (la hausse des impôts sur les sociétés est en effet parmi la plus élevée en Afrique). Dans cette logique, attendons-nous à de nouvelles clés sous les portes et à une flopée supplémentaire de pertes d'emplois. Et, avec le Covid-19 qui met en péril notre classement dans la zone verte, Méchichi serait avisé de réajuster ses programmes annoncés depuis bientôt un mois. Le champ de ruines dans lequel il s'apprête à s'aventurer représente en effet autant de bombes à retardement.
Stériles redondances
Il aura fallu quatre jours à Macron pour mettre sur pied un nouveau gouvernement. On nous rétorquera que c'est facile, puisque la majorité au Parlement est représentée par son propre parti. Sauf que le nouveau gouvernement français englobe aussi des compétences non partisanes. Or, puisque Kaïs Saïed et Hichem Méchichi ont opté purement et simplement pour un gouvernement loin des tiraillements des partis, et alors autant y aller vite et sans perdre du temps à écouter les sons de cloche. Ces tergiversations qui s'étaleront jusqu'aux délais constitutionnels n'ont guère de sens.
Discuter avec les partis, puis rediscuter avec eux pour les associer à une option qu'ils ne partagent guère pour grand nombre parmi eux, cela s'apparente à de stériles redondances. Méchichi a sans doute le sens de l'Etat. Mais ce sens de l'Etat est, justement, étriqué puisque sa démarche subit les déterminismes administratifs et bureaucratiques. Et puis, ce réflexe conditionné consistant à toujours impliquer Kaïs Saïed dans ses choix, fait qu'effectivement (comme nous n'avions eu cesse de le notifier) il est déjà dans la psychologie d'un premier ministre. En fait, c'est bien le Président qui tire les ficelles politiques. Dans un habile jeu de jambes, il aura d'ailleurs floué son principal support, le Mouvement Echaâb qui avait vite crié victoire : « ce sera le gouvernement du Président », mais qui ne se doutait pas que, lui aussi, en serait exclu.
Cela fait que nous assisterons à un glissement, dans la pratique, vers un régime présidentialiste. Mais avec une variante : à Méchichi le champ de ruines, à lui de faire en sorte que les équilibres socioéconomiques soient rétablis, et au plus vite. Au Président l'aura politique, puisque le peuple ne veut plus de ces partis. Naturellement, le débat restera enflammé : la démocratie induit la gouvernance par les partis. Sauf que Saïed et Méchichi tablent sur une donne précise : les partis ne risqueraient pas de s'aventurer dans des législatives anticipées. Mais, imaginons un moment qu'ils optent pour la solution du pire : qui, entretemps, continuera à gérer la boutique ? Fakhfakh et son équipe faite de doublons ? Et sans vrai ministre de la Santé, en plein Covid-19 ? Le champ de ruines aurait tout son temps pour devenir un champ miné. En bon Président, Kaïs Saïed s'en laverait les mains...
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