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Le destin foudroyé de l'Octobre musical
Publié dans Le Temps le 16 - 01 - 2021

La session de 2019 sera-t-elle la dernière de l'Octobre musical de Carthage ? Avec la fermeture de l'Acropolium, il est à craindre que ce festival qui a dépassé le seuil du quart de siècle d'existence, ne disparaisse définitivement. Pourtant, il a fallu le long combat de Mustapha El Okby pour fonder et consolider cette manifestation culturelle. Etat des lieux est regards rétrospectifs sur ce qui pourrait être la dernière édition de L'Octobre musical.
Qui donnait une seule chance à Mustapha El Okby de réussir dans son entreprise il y a maintenant un quart de siècle? Et pourtant, que de chemin parcouru contre vents et marées pour d'une part, sauver la cathédrale de Carthage abandonnée à son sort puis fonder une manifestation musicale d'envergure internationale!
Dire qu'aujourd'hui, tous ces efforts sont mis en échec par une fermeture aussi brutale qu'injuste de ce lieu de culture devenu un temple de la musique et un exemple de partenariat public-privé! Dire que malgré son rayonnement international, l'Octobre musical risque de disparaître!
Un quart de siècle au service de la culture
Né en 1994, l'Octobre musical de Carthage a désormais plus de vingt-cinq ans et avait été fondé dans la foulée de l'installation de l'Acropolium de Carthage en 1993. L'histoire a commencé lorsque Mustapha El Okby et un groupe d'investisseurs ont donné vie au projet qui consistait à sauver l'ancienne cathédrale de Carthage, confinée dans la solitude de la colline de Byrsa depuis 1964.
Cet édifice religieux qui domine les environs avait été fermé suite au Modus vivendi entre le Vatican et la Tunisie, selon lequel la majorité des édifices religieux chrétiens avaient été rétrocédés à l'Etat tunisien.
A la fin des années 1980, le public culturel avait redécouvert ce lieu grâce aux représentations de la pièce "Arab" du Nouveau Théâtre.
Majestueux, les lieux avaient frappé les assistances successives et surpris par leur beauté oubliée. Quelques années plus tard, Mustapha El Okby allait trouver la patience nécessaire pour convaincre les édiles carthaginois, les autorités patrimoniales et le ministère des Affaires culturelles pour donner le jour au projet de l'Acropolium de Carthage.
Grâce à un tour de table qui lui a permis de mobiliser des investisseurs courageux, El Okby a pu mettre son projet en mouvement et, depuis, l'Acropolium est devenu une adresse culturelle incontournable.
Un festival entre tourisme et grande musique
L'Octobre musical est né tout de suite après ces premiers pas dans l'effervescence du projet touristique qui était venu mettre en valeur la banlieue nord de Tunis. Premier festival à associer concrètement tourisme et culture, cette manifestation allait trouver un écho encourageant en Tunisie et à l'étranger.
Très vite, les musiciens allaient affluer et donner tout son sens à un festival qui s'était d'abord consacré à la musique de chambre. Des formations et des solistes n'allaient pas tarder à entrer dans le vif du sujet et propulser le festival au devant de la scène artistique.
Ne s'enfermant pas dans un seul style, le festival allait ensuite s'ouvrir à d'autres vents et inclure plusieurs styles musicaux allant de la tradition tunisienne aux expressions novatrices de la world music.
De même, le festival allait renforcer son envergure internationale en s'ouvrant à l'Asie tout en maintenant un solide ancrage dans la culture classique. Festival d'automne, l'Octobre musical poursuit son aventure et brasse musiques du monde et répertoire classique. Et la musique continue à résonner dans toute sa diversité.
Le millésime 2019 sera-t-il le dernier ?
L'édition 2019 de l'Octobre musical, l'une des plus prometteuses avec une vingtaine de concerts, risque d'être la dernière de l'histoire du festival. Un regard rétrospectif s'impose pour souligner la richesse de cette manifestation aujourd'hui menacée. Malheureusement, à cause de la pandémie du coronavirus, la session 2020 avait été reportée à une date ultérieure mais pourrait ne jamais se dérouler. Dommage pour notre bouquet annuel de musique internationale.
Ce caractère pluriel du festival, il est possible de le percevoir en constatant que l'ouverture 2019 avait été assurée par l'Orchestre philharmonique tunisien et la clôture par deux solistes japonais dont les instruments sont le shamisen et les percussions.
Entre temps, les musiciens se succédèrent avec une forte présence européenne. L'Espagne était présente grâce à la formation Capella de Ministers et ses onze artistes. La Pologne était représentée par une soprano et un pianiste qui comme de coutume avaient Chopin dans leur programme.
Une belle tradition risque de s'effondrer
Le pianiste italien Christian Leotta avait rendu hommage à Schubert au cours de deux soirées consécutives. L'Autriche présentait le Trio Immersio qui lui aussi avait joué Schubert avec aussi des pièces de Piazolla. L'Association Musica Reservata était aussi de la partie avec plusieurs concerts animés par la pianiste tuniso-belge Roberte Mamou et ses artistes invités. Un trio était aussi venu de Wallonie-Bruxelles avec piano, clarinette et violon. Le groupe de musique traditionnelle Hornacko de la République tchèque était également présent et le pianiste marocain Mahmoud El Moussaoui ajoutait une touche maghrébine.
Le centre culturel russe avait participé avec un duo et l'Institut français avec la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton. Cerise sur le gâteau, l'ensemble Caprice du collège canadien Lasalle avait apporté une touche de fantaisie. Au chapitre associatif, l'Open Art Week passait aussi par l'Acropolium avec le pianiste Giovanni Guidi. Enfin, côté tunisien, l'Orchestre symphonique Les Solistes et le guitariste Walid Dhahri avaient compté parmi les artistes les plus en vue.
Comme on peut le voir, le programme fut très étoffé et avait misé surtout sur la grande musique. C'est dans la lignée des éditions précédentes de l'Octobre musical qui, souvent, ont laissé un souvenir impérissable auprès du public. Cette édition du quart de siècle devait confirmer la règle et affirmer une nouvelle fois la centralité de ce festival dans le vécu musical tunisien actuel. Mais tout cela risque de s'effondrer.
L'acharnement à détruire ne présage rien de bon
Placé sous le signe de la grenade, ce fruit d'automne, l'Octobre musical ne va plus revenir pour nous permettre de revenir aux sources de la grande musique. Il faut le souligner: la grenade est un symbole de vie et de fertilité. Mentionné dans la Bible et le Coran, ce fruit est des plus anciens. On a ainsi trouvé des grenades fossilisées qui remontent à l'âge du bronze. On a aussi retrouvé des graines de grenades dans des amphores chypriotes et des tombes égyptiennes. En Tunisie, on cultive la grenade depuis des siècles et il n'est pas étonnant que la symbolique de ce fruit ait été associée à l'Octobre musical de Carthage.
Une soirée à l'Acropolium est un rituel de l'été indien qui s'achève en octobre. Au gré du programme, on pouvait découvrir des musiques de la grande tradition ou des œuvres contemporaines. Et, on pouvait aussi prendre le temps de flâner un peu dans les allées de l'ancienne cathédrale pour y admirer blasons, plafonds et autels. Carthage et sa colline gardent un attrait sur les amis des arts et l'atmosphère vespérale de l'Octobre musical est en soi un plaisir rare qui, comme chaque célébration, ne revient qu'une fois l'an.
Les années à venir, pourrons-nous encore cueillir ces moments de choix, entre frisson musical et évasion totale? Remettrons-nous de nouveau le cap sur la colline de Byrsa pour y retrouver les musiciens et la beauté architecturale d'un lieu baigné par la ferveur? Une décision brutale du ministère des Affaires culturelles pourrait bien priver le public d'une tradition vertueuse. Et c'est bien triste car cet acharnement à détruire ne présage de rien de bon.
H.B


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