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Nous en avons plein et pour toute l'année !
Poisson d'avril
Publié dans Le Temps le 01 - 04 - 2009

Chez nous, on n'a pas besoin d'attendre le 1er avril pour mentir. Le mensonge est devenu le pain quotidien dans nos relations : certains ont érigé le mensonge comme un principe dans la vie, voire une pratique machiavélique pour atteindre leurs buts ; d'autres vivent dans le mensonge et ils mentent comme ils respirent, tellement ils ne peuvent s'en passer, au point de devenir un cas pathologique.
Le 1er avril n'est qu'une invitation au mensonge adressée à ceux qui ont l'art de mentir, d'inventer les mensonges. C'est une invitation à ceux qui n'ont pas encore menti de leur vie pour s'y mettre aussitôt ! C'est ainsi que ce jour-là les mensonges s'amplifient en quantité et en qualité. Ce jour-là, tout le monde donne libre cours à son imagination, histoire de se marrer en fabriquant toutes sortes de salades mensongères dans l'intention de leur faire risette. Mais en réalité, les mensonges du « poisson d'avril » dépassent les limites et deviennent souvent une plaisanterie de mauvais goût. Ce jour-là, un mensonge se crée de toutes pièces, souvent sans fondement, sans mobile apparent, et vient sous forme d'une blague rigolote faite dans le but de s'amuser mais qui pourrait prendre des proportions exagérées lorsqu'il se transforme en mauvais tour joué à autrui et pourrait dégénérer en conséquences fâcheuses. On aurait bien voulu que le mensonge se limite au 1er avril ; mais quand il se poursuit chez nous toute l'année, voire toute la vie, c'est là où le bât blesse !

Nous profitons, à notre tour, de ce début d'avril, non pour dire des mensonges, loin s'en faut, mais pour en parler : un sujet qui vaut la peine qu'on s'y attarde pour en expliquer les causes et les formes, d'autant plus que, chez nous, le mensonge se pratique à tous les niveaux, chez les enfants comme chez les adultes et dans tous les domaines : social, politique, religieux... Le mensonge n'est pas naturel, ce n'est donc pas inné, c'est plutôt acquis, donc culturel ; l'homme ne naît pas menteur ; il acquiert le mensonge dans la famille d'abord et dans la société par la suite. Le mensonge prend plusieurs formes et se manifeste sous plusieurs aspects : on dit qu'il s'agit d'un mensonge officieux, pieu, diplomatique, cynique, gros, odieux... Quelle que soit la qualification attribuée par euphémisme au mot mensonge, c'est toujours un mensonge : on est bien dans le domaine de la contre-vérité, de la tromperie, de la malhonnêteté, de l'imposture, de l'hypocrisie, de l'immoralité, de la corruption et du vice...

Le mensonge : un mal contagieux
Il est vrai que le mensonge existe depuis les nuits des temps ; les hommes en ont usé à travers les siècles : des guerres et des évasions ont été bâties sur des mensonges (l'exemple le plus récent est l'évasion de l'Irak par les Troupes américaines sous prétexte que ce pays arabe possédait des armes chimiques de destruction massive). L'histoire des peuples regorge d'exemples. Et ce qui est paradoxal, c'est que le menteur croit toujours à ces mensonges et s'y accroche, même s'il est démenti par les événements ! Le mensonge, qu'il soit utilisé volontairement ou intentionnellement, tient caché un dessein à accomplir. Aussi fut-il condamné et rejeté à toutes les époques de l'histoire, n'étant pas un principe avoué par la morale humaine. La littérature universelle en a fait un des ses principaux thèmes et des milliers de livres ont été publiés pour traiter de ce vice universel tout en le dénonçant. Des milliers de citations, de proverbes et d'adages populaires ont été construits sur le mensonge, dans le but de neutraliser les menteurs et les discréditer aux yeux des autres. D'où la locution française suivante : « Mentir comme un arracheur de dents », c'est que les arracheurs des dents étaient des «dentistes» ambulants qui offraient dans le passé leurs services sur les places publiques et qui prétendaient arracher les dents sans douleur ; cette expression prendra alors le sens de mentir beaucoup et sans aucun scrupule.

Aujourd'hui, le mensonge est généralisé dans notre société et prend de plus en plus d'ampleur avec des degrés d'intensité différents : l'enfant ment à ses parents, les parents mentent à leur enfant, le mari ment à son épouse et vice-versa, l'élève ment à son prof ou à sa maîtresse et inversement, le responsable d'une administration ment aux citoyens, le vendeur ment à ses clients, le patron ment à ses ouvriers, la publicité ment aux consommateurs, les voyantes et les marabouts mentent à leurs visiteurs, les conseillers municipaux mentent aux citoyens, et je vous laisse le soin d'allonger encore la liste des menteurs que vous découvrez au fur et à mesure dans votre vie quotidienne. Vous avez certainement été victime un jour d'un mensonge, fût-il des plus pieux ou facétieux ! Souvent, le menteur est entraîné dans un engrenage de circonstances qui s'enchaînent et se compliquent et où un mensonge appelle un autre ; et dire que certains grands menteurs peuvent s'en sortir souvent sans dégâts. Le mensonge est un mal contagieux qui se transmet d'une génération à une autre, des parents aux enfants pour qui le mensonge est devenu un moyen très efficace pour atteindre un but précis, selon le précepte machiavélique : la fin justifie les moyens. C'est ainsi qu'on voit des élèves venus au cours sans avoir fait leur devoir de maison qui débitent à leur prof des mensonges inimaginables pour échapper à une punition. « Comme ces enfants ont l'art de mentir ! », nous a déclaré un prof. Même les enfants dont on dit que la vérité sort de leurs bouches, sont enclins à mentir dans maintes situations ! De même, dans leurs salutations, les gens sont portés aux mensonges, sans pour autant qu'ils le sachent : ils se disent souvent « ça va ! », alors qu'en réalité rien ne va plus !

Pourquoi mentir ?
Mais pourquoi ment-on au fait ? Serait-il plus facile d'être dans le clan des menteurs que dans celui des gens francs et honnêtes ? La vie serait-elle devenue si difficile, si insupportable que les gens baignent de plus en plus dans les mensonges pour venir à bout de leurs desseins ? Le mensonge est donc devenu une règle générale pour bon nombre de gens, quand bien même que rien de bon, d'utile, d'efficace, de solide, de durable et de sain ne pourrait être bâti sur des mensonges. On peut mentir pour cacher une vérité quelconque, pour réaliser un but, pour éviter une situation fâcheuse, pour échapper à une dure épreuve, pour justifier une maladresse ou une méconduite, pour se diviniser et se montrer comme un ange devant autrui, pour redorer son image dans l'entourage, pour faire courir une rumeur parmi les gens, pour profiter d'une occasion, pour s'enrichir aux dépens des autres, pour gagner aux élections, pour flatter ses supérieurs, pour brûler les étapes, pour se distinguer dans la foule, et j'en passe. C'est que le menteur est sans scrupules et il est toujours prêt à user de ses mensonges là où ses intérêts l'appellent. Décidément, la société moderne, celle de consommation, nous incite au mensonge, un moyen très simple et très commode pour parvenir au but, si infâme soit-il !
Il va sans dire que plus les relations humaines sont basées sur des manœuvres mensongères, plus les autres valeurs morales, dites immuables, (franchise, honnêteté, sincérité, loyauté, vérité, justice...) sont bafouées et peut-être délaissées, surtout par les nouvelles générations, habituées aux solutions faciles et rapides. Devra-t-on un jour doter chaque personne d'un détecteur de mensonges (cet appareil qui sert à enregistrer les paroles d'un individu pour déceler s'il ment ou non) ; pour endiguer ce phénomène social très dangereux ; mais hélas ! Cet appareil est considéré comme une atteinte à la vie privée...des menteurs !


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