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«L'Europe et la démocratie» «Pour un Maghreb libre, démocratique... et partenaire d'une Europe unie»
Publié dans Le Temps le 16 - 11 - 2012

Conférence de presse de Franco Frattini, ancien ministre italien des Affaires étrangères

L'Institut culturel italien a organisé cette semaine en collaboration avec l'Université de Carthage, une conférence intitulée « L'Europe et la démocratie » donnée par M. Franco Frattini, ancien ministre italien des Affaires étrangères, actuellement membre du Parlement italien et Président de la Fondation Alcide De Gasperi, devant un grand nombre d'étudiants de l'Institut Supérieur des Langues de Tunis à la Cité El Khadra.
Pourquoi « l'Europe et la démocratie » ? Un thème brûlant et d'actualité, d'autant plus que le prix Nobel de la paix a été attribué en octobre dernier, à l'Union européenne, pour avoir "contribué pendant plus de six décennies à promouvoir la paix et la réconciliation, la démocratie et les droits de l'homme en Europe", d'après le comité Nobel.

La conférence de M. Franco Frattini vient à point nommé car elle traduit tout d'abord et selon les organisateurs, la nature des liens de plus en plus étroits entre l'Italie et la Tunisie et en filigrane, les rapports de l'Union européenne avec notre pays d'une part et le rôle que peut jouer la Tunisie dans la gestion des relations entre l'Union européenne et les pays du Maghreb, d'autre part.
Après avoir donné un aperçu historique sur les pères fondateurs de l'Europe, « espace de paix et de prospérité », où vivent actuellement près de 500 millions d'individus, M. Franco Frattini a évoqué quelques uns des nombreux objectifs atteints par l'Union européenne comme le marché intérieur, Schengen et la politique extérieure commune pour ne citer que ces exemples. « L'euro, notre monnaie commune a-t-il dit, incarne cette unité ainsi que le succès dont on a été capables pendant les cinquante dernières années. »
Selon l'ancien ministre des Affaires étrangères italien, ce grand projet d'unification continentale est en danger. L'Europe traverse actuellement une crise qui touche le cœur, « tangible et symbolique » ; l'euro. « C'est une crise existentielle, a-t-il affirmé, et nous devons la surmonter ».
Et de poursuivre : « quand les symptômes de la crise sont apparus, il aurait fallu une action forte de la part de l'Europe. Mais l'Union ne s'était pas encore dotée des instruments nécessaires. L'intégration monétaire et financière est allée plus vite que l'intégration des politiques économiques et de la supervision bancaire... »

Facilité des marchés ; faillite politique
Selon lui, la « faillite des marchés » et la « faillite politique » sont à l'origine de la crise bancaire puis de la crise de la dette souveraine provoquant une tempête qui secoue l'Europe et qui ne s'est pas encore calmée. « Nous avons créé la monnaie unique mais pas la gouvernance politique de l'Unité européenne ». Une note d'espoir demeure cependant, car la dette, comme l'a souligné M. Frattini, est largement inférieure à celle des Etats unis ou du Japon. Le déficit est sous contrôle, l'euro lui-même reste une monnaie forte... « La preuve, c'est qu'en dépit de tout, le taux d'échange est resté à 1, 30 dollar pour un euro », a-t-il fait remarquer.
Pour cela, il a exhorté les Européens à faire un effort ; « il est très important, a-t'il dit, que nous montrions une détermination sans faille pour ramener l'euro dans des eaux plus calmes, et mettre en place une discipline budgétaire pour garantir la stabilité de la zone euro comme les « Eurobonds » et l'extension des pouvoirs de la BCE, à l'image de la réserve fédérale américaine.. .
Frattini a notamment rappelé au cours de sa conférence, les innombrables défis auxquels doit faire face l'Union européenne, une fois ses problèmes « d'euroscepticisme, d'intégration européenne et d'union politique » résolus. Il a par ailleurs insisté sur l'importance de soutenir le processus d'édification d'un Maghreb libre, démocratique, respectueux des diversités, ouvert au monde et partenaire d'une Europe en train de s'unifier.
Le conférencier a également mis l'accent sur le rôle de l'Europe dans la garantie d'une meilleure gestion des flux migratoires et du respect des droits et de la dignité des immigrés. Il prône aussi un libre échange à tous les niveaux entre les deux rives de la Méditerranée, sans restriction aucune, dans le cadre de l'unité politique, culturelle et humaine du pourtour méditerranéen.
« Je suis convaincu que l'Afrique du Nord et l'Europe pourraient profiter énormément d'une coopération plus étroite dans tous les domaines y compris scientifique et universitaire, c'est le premier pas à franchir, un pas hautement symbolique... », a déclaré M. Frattini, considérant la connaissance et le savoir comme étant des outils importants à mettre en pratique pour le rapprochement entre les peuples.
Franco Frattini, au Temps : «Aider et ne pas imposer... !»
Comme l'a signalé M. Pietro Benassi (ambassadeur d'Italie à Tunis) au cours de la conférence, Franco Frattini avait la primeur d'être le plus jeune conseiller d'Etat dans l'histoire de la République italienne et le mérite d'assumer d'importantes responsabilités gouvernementales et au sein de l'Union européenne. Décoré à plusieurs reprises en Italie et à l'Etranger, il est également l'auteur de nombreux articles et publications en matière de Droit, Politique et Affaires étrangères.

Le Temps : vous parlez d'un Maghreb libre et démocratique ; un partenaire qui traite d'égal à égal avec l'Europe...S'agit-il là d'une utopie ou d'un objectif tangible qu'on peut atteindre ?
Franco Frattini : Il faut tout d'abord que le Maghreb lui-même fasse un pas en avant, en terre d'intégration, en terre maghrébine. Et puis, l'Europe considère le Maghreb comme un véritable partenaire et non comme un problème...Après les Révolutions, je pense que le moment est venu pour que l'Europe considère le Maghreb comme une opportunité car après la faillite des régimes dictatoriaux, le monde occidental s'est réveillé et s'est aperçu de l'erreur commise en traitant avec ces dits régimes...On avait soutenu des dictateurs durant des dizaines d'années avec pour seul objectif, la Sécurité plutôt que les Droits et la démocratie. Je pense qu'actuellement il est question d'un partenariat d'égal à égal.
Comment l'Europe envisage –t-elle régler le problème de l'immigration clandestine ? Vous avez parlé dans votre conférence d'une politique d'immigration et d'asile commune à l'Europe, laquelle ?
-Quand j'étais Commissaire chargé de l'immigration, j'avais lancé le plan d'une stratégie partagée, et puisque l'approche sécuritaire ne marchait pas, on a pensé à créer dans les pays d'origine et de transit, des opportunités en multipliant entre autres, les investissements européens vers les pays d'origine.
Où en est –on avec le statut de partenaire privilégié pour la Tunisie avec l'Union européenne ?
-En ce mois de novembre, précisément la semaine prochaine, l'Union européenne va signer le statut de la Tunisie, la projetant comme partenaire privilégié de l'Europe.

La crise économique que traverse actuellement l'Italie est –elle de nature à réduire l'aide à la Tunisie ?
-Franchement, ça serait une erreur monumentale ! La coopération a toujours été un instrument nécessaire et enrichissant pour la politique étrangère de mon pays...Donc, utile aussi bien pour l'Italie que la Tunisie ; notre voisin dont nous appuyons le consensus de transition démocratique.

Quelle est la situation des entreprises économiques italiennes résidentes en Tunisie, après le 14 janvier 2011 ?
-Les entreprises italiennes n'ont jamais quitté la Tunisie même dans les moments les plus difficiles qui ont suivi la date du 14 janvier 2011 et quand il y avait beaucoup de risques. On est en train de renforcer au niveau quantitatif.
Dans le secteur touristique, le nombre de touristes qui viennent de l'Italie a doublé cette année par rapport à l'année dernière...Il manque encore 20% pour arriver au niveau de 2010.

La montée du courant islamiste suite aux révolutions arabes, constitue-elle un handicap quant à l'avenir des relations entre les deux camps : l'Europe et l'Afrique du Nord ?
-Non ! Dans le cas où le parti islamiste au pouvoir voudrait participer à créer un Etat civil et démocratique ! Vous savez, la Tunisie n'est pas l'Iran... Votre pays avance à pas sûrs sur la voie de la réalisation d'un processus de transition pacifique dont le succès serait un modèle à servir pour le monde arabe et islamique. Il me semble par ailleurs qu'il y a une coopération entre tous les partis (islamistes et laïcs) qui œuvrent ensemble au sein de la Troika ; une situation qui ferait de la Tunisie, un pays musulman où tous les droits et les différences seront reconnus.

Comment l'Europe compte-t-elle intervenir pour venir en aide aux pays arabes dans leur transition démocratique ?
-Appuyer le processus de transition démocratique amorcé par le Printemps arabe, prôner la paix au Proche Orient et soutenir le rôle de la Ligue arabe dans la défense des droits de l'homme en Syrie représentent autant de défis pour une Europe régénérée. L'Italie ne ménagera aucun effort pour aider à la réussite de ce processus et permettre à la Tunisie de relever les défis socio-économiques.
Notre slogan est donc, « aider » et ne pas « imposer » ; accompagner et ne pas mettre sur la table un genre de modèle à copier !
Propos recueillis par


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