Entre syndicalistes, le siège de l'UGTT, à Tunis ou dans les régions, est souvent appelé « Maison de l'Union » (Dar el Ittihad). Cette semaine, elle accueillit d'abord des hôtes indésirables, le 4 décembre entre 13 et 15 heures. Ce n'était pas très beau à voir, ni sur les lieux ni à la télé ni sur les photos. A ce propos, la « Maison » n'a jamais été autant filmée et photographiée que pendant cet après-midi houleux. Les nombreux « cameramen » et « photographes » dépêchés sur la Place Mohamed Ali par toutes sortes d' « agences » prenaient depuis tous les angles de vue la foule en délire. A croire que c'était une course aux scoops ! En fait, ils ne rêvaient pas tous de l'exclusivité journalistique. Il y en avait qui venaient en « témoins oculaires » à la recherche d'une exclusivité juridique. Il leur fallait prendre le clan adverse en flagrant délit d'agression. Après la bagarre, en effet, Ennahdha et l'UGTT sortirent chacun son film des événements. Indiscutablement, ce qui se passa mardi dernier était une guerre d'images. La justice, saisie aussitôt de l'affaire, aura du pain sur la planche pour discerner le vrai du faux dans les « pièces à conviction » de chaque camp. Pourvu qu'entre temps, certains « négatifs » ne soient pas égarés ou tout simplement cramés !
Une « guerre » de dates Le « conflit » de ces derniers jours entre Ennahdha et l'UGTT est aussi une guerre de dates : c'est un jour symbolique que les « Ligues pour la protection de la Révolution » ont choisi pour agresser la « Maison de l'Union ». En réponse à l'assaut islamiste, l'UGTT décréta sa grève générale pour le 13 décembre 2012, rendez-vous crucial pour le gouvernement à dominante nahdhaouie. Accusée d'échec, notamment au niveau de son action économique et sociale, l'équipe de Hamadi Jebali compte beaucoup sur la rencontre internationale prévue à Tunis jeudi prochain, pour espérer un nouveau départ de sa politique de redressement. On comprend pourquoi ça gronde ostensiblement du côté de la Kasbah. Certains ministres trouvent injuste que la grève vise le gouvernement et pas le parti d'Ennahdha. Mais alors, ils n'avaient, ces ministres, qu'à observer la neutralité après les événements du 4 décembre; non à défendre becs et ongles les belliqueux « éboueurs » de la Révolution. Cela dit, nous les comprenons parfaitement : le dilemme était cornélien en effet, car ils devaient choisir entre la « Maison » de Place Mohamed Ali et celle sise à Montplaisir !
Conciliabule ou ténébreuse négociation ? Vendredi 7 décembre, la « Maison de l'Union » reçut des émissaires « bénévoles » venus offrir leurs bons offices afin de réconcilier Ennahdha et l'UGTT et de « détendre l'atmosphère » dans le pays. Ahmed Ben Salah fut malheureusement mais très courtoisement éconduit par Si Abbassi. Il parle, le pauvre retraité, d'un report de son initiative réconciliatrice. Peut-être qu'en ce moment, il rumine son geste et qu'il réalise enfin que les « bons offices » ne sont pas tous forcément bons. A ce niveau, il y a lieu de se demander si l'intercession de si Ahmed Ben Salah était vraiment impartiale et si elle servait de la même façon les deux protagonistes. Par ailleurs, d'aucuns s'interrogent pour savoir si l'ancien ministre de Bourguiba s'était de son propre chef proposé à la médiation ou bien qu'il avait été contacté par une tierce partie (pas neutre non plus) pour entreprendre sa médiation ? Il y avait à coup sûr quelques zones d'ombre dans l'intervention médiatrice d'Ahmed Ben Salah. Et la présence de M. Bennour, au nom prédestiné, ne contribua manifestement pas de manière efficace à jeter la lumière suffisante pour éclairer ces coins ténébreux de l'affaire.
Bajbouj s'invite encore à la « Maison » La médiation de Si Ahmed Ben Salah nous a reporté sur le statut actuel de son congénère Si Béji Caied Essebsi : celui-ci, comme chacun sait, est actuellement le fondateur et le président de Nida Tounès, le parti qui trouble assidûment le sommeil des dirigeants nahdhaouis et qui s'attire bien des ennuis en se proposant comme le principal rival du mouvement de Rached Ghannouchi aux prochaines élections (si elles se tiennent !). Que ne pouvait-il, ce cher Bajbouj, se contenter des quelques mois de 2011 passés à la tête du gouvernement tunisien et prendre par la suite une retraite tranquille et dorée ! La Troïka aurait certainement sollicité ses « bons offices » s'il avait, comme Si Ahmed Ben Salah, tenu son coin bien à l'écart des arènes politiques et électorales. Mais non ! Il a choisi, à 85 ans, de s'engager dans une nouvelle aventure partisane, qui plus est menaçante pour l'équipe au pouvoir. Plus grave encore, il a pris parti pour l'UGTT contre Ennahdha dans le tout dernier conflit qui les oppose à propos des « Ligues pour la protection de la révolution ». Bajbouj s'invite ainsi une deuxième fois, le plus diplomatiquement du monde, à la « Maison de l'Union ». En effet, contrairement à Ennahdha, il s'était déjà allié à l'UGTT en participant à son initiative pour un dialogue national entre tous les partis et organisations du pays. Sacré malin, ce Bajbouj ! Il mérite effectivement bien plus que le statut de médiateur « sans attributions » !
Entre le coupe-gorge et le coin perdu ! Depuis quelques années déjà, l'UGTT construit son nouveau siège à la Cité El Khadhra. Mais le chantier traîne apparemment. Nous nous sommes renseignés sur l'avancement des travaux auprès de Si Sami Tahri, secrétaire général adjoint de l'UGTT et porte-parole de son Bureau exécutif, qui a imputé le retard à des problèmes de financement du projet, lequel en est à sa dernière phase de finition. Les prix des matériaux de construction ayant considérablement augmenté, il a fallu que le syndicat contracte un nouveau prêt pour relancer les travaux. Cela prit du temps et le chantier ne redémarra qu'au mois d'août dernier. On espère que d'ici février 2013, le nouveau bâtiment sera prêt. Mais M. Sami Tahri nous laisse entendre que l'actuel bureau exécutif de l'UGTT n'est guère favorable à un éventuel déménagement vers le siège de la Cité El Khadhra. Une commission administrative tranchera l'heure venue sur la question et si elle décide de continuer à s'établir Place Med Ali, le nouveau bâtiment sera sans doute proposé à la location. « Imaginez, nous dit Sami Tahri, si nous étions là-bas le 4 décembre dernier. La horde de nos assaillants n'aurait fait de nous qu'une bouchée dans ce coin isolé et peu sécurisé de Tunis. En plein centre-ville, nous nous défendons mieux. Le siège de la Place Mohamed Ali et nos autres locaux de Bab Jazira, de la rue de Grèce et de l'avenue de Carthage sont de loin plus commodes dans les cas d'urgence et pour toutes nos activités syndicales ordinaires. L'idée d'un nouveau siège fut prise peut-être trop hâtivement, l'heure de la réviser a-t-elle sonné ? Nous ne tarderons pas à le savoir ». Il n'en reste pas moins, M. Tahri, que la Place Mohamed Ali ressemble depuis quelque temps à un coupe-gorge. A de certaines occasions, y entrer ou en sortir (indemne, vivant) relève du miracle ! Mais bon ! D'un autre côté, nous comprenons qu'il vous soit difficile de quitter la Maison des ancêtres syndicaux. Puissiez-vous la préserver le plus longtemps possible et faire en sorte qu'elle reste toujours une « Maison de l'Union »!