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Discriminations raciales et identitaires persistantes en Tunisie: «Totem et tabou»
Publié dans Le Temps le 22 - 11 - 2014

L'incident s'est déroulé il y a quelques jours dans un lycée situé dans une des localités de Sfax. En plein cours sur la marque « Ford », un professeur d'économie a expliqué à ses élèves que ce constructeur automobile américain avait, à ses débuts, lancé un modèle de couleur noire, ce qui n'avait pas, à cette époque, trop plu à ses clients qui ne voulaient pas d'une voiture noire, en plus de « leur chauffeur noir de peau et qui sentait mauvais ». Puis se tournant vers un de ses élèves, noir de peau justement, il lui a dit: « Ne le prends pas mal H, je plaisante et je ne te vise pas. » Mais le mal était fait puisque la classe a éclaté de rire. Blessé dans son amour-propre et humilié, le jeune homme a rapporté les faits à son père en lui demandant de trouver un moyen pour que justice lui soit faite à cause du préjudice moral et de l'humiliation subie en pleine classe.
Les faits rapportés sont doublement graves car non seulement le lien, volontairement ou involontairement établi, entre couleur de peau et odeur fétide est raciste mais surtout par ce que ces propos blessants ont été prononcés par un enseignant, supposé être un modèle de sagesse, de bon sens et d'ouverture d'esprit. Ce professeur est-il seulement conscient de la portée et de l'impact de sa remarque désobligeante ? Apparemment non, puisqu'il la considère comme un simple trait d'humour. Un humour homophobe, lourd et certainement pas drôle, qui juge les êtres humains et les classe selon leur couleur de peau et non sur leur valeur humaine. Drôle de plaisanterie ! Surtout lorsque l'on sait à quel point les élèves, surtout ceux des cycles primaire et secondaire, s'imprègnent des prises de position et des idées véhiculées par leurs enseignants. A la recherche de repères idéologiques, ils remettent très rarement en cause ce qui leur est enseigné en classe, ce qui fait d'eux des personnes facilement influençables. D'où un minimum de retenue et de raison exigé lorsqu'il s'agit de traiter des sujets aussi sensibles. Malheureusement, l'incident survenu cette semaine est loin d'être un cas isolé. Il ne fait que confirmer ce que l'on sait déjà mais qu'on peine à avouer: Bon nombre de Tunisiens sont racistes mais très peu l'assument.
Chroniques d'un racisme ordinaire
Force est de constater que le racisme est un fléau qui n'a jamais été éradiqué en Tunisie. En effet, nombreux sont ceux qui se déclarent non racistes mais qui ne se privent pas de rire à gorge déployée sur des blagues employant le terme « kahlouch » ou encore qui refusent catégoriquement d'être amis ou en couple avec un « wsif » ou une « wsifa ». Rien de bien méchant diront certains alors que les victimes, elles, ont un avis tout à fait différent. Salma est une jeune fille réservée et timide, noire de peau. Elle habite dans un des nombreux immeubles d'El Nasr. Elle vit au quotidien un supplice car de jeunes voisins, âgés d'à peine une vingtaine d'années, ont décidé de faire d'elle leur souffre douleur. C'est la peur au ventre qu'elle franchit quotidiennement le seuil de son appartement. A chaque fois qu'elle rencontre ces jeunes hommes, ils ne se privent pas pour pousser de grands éclats de rire, usant de mots vulgaires, la comparant parfois à certains animaux. Les termes sont crus, blessants. Parfois, ils jettent des morceaux de kaki ou des cacahuètes sur son passage. Elle n'ose jamais les regarder dans les yeux, ni même lever la tête. Elle passe son chemin, humiliée, triste et souvent en pleurs. Ali, noir de peau également, a lui vécu un cauchemar lorsqu'il a voulu épouser une jeune fille tunisienne blanche de peau. Bien qu'il soit issu d'une bonne famille et jeune avocat brillant, les parents de son amoureuse ont catégoriquement refusé de lui accorder la main de leur fille. « Plutôt mourir ! », s'est insurgée celle qui devait devenir sa belle-mère. Lassé de les supplier de le rencontrer, de lui donner une chance pour les convaincre de ses bonnes intentions, Ali a jeté l'éponge au bout de six mois face à leur refus catégorique, la mort dans l'âme. Zeineb est une élève de troisième année secondaire. Pour se rendre à son lycée, elle emprunte tous les jours le métro. Parfois, lorsqu'elle s'assoit dans une chaise vide, la personne à côté d'elle se lève et reste debout tout le long du trajet. Une fois, alors que le métro était bondé, elle a été victime d'attouchements sexuels. Lorsqu'elle a voulu se dégager, l'homme lui a murmuré à l'oreille: « Tu n'est qu'une esclave. Laisse-toi faire ! » Pour Zeineb, le pire, c'est que des passagers ont assisté à la scène et l'ont laissé faire sans que personne n'intervienne pour la défendre. Par leur passivité, ils sont tous complices aux yeux de la jeune fille.
Un tabou et des non-dits
Insultes, agressions physiques, humiliations publiques, jets de pierre... Loin d'être une simple légende en Tunisie, colportée par de mauvaises langues, le racisme est une réalité affligeante. Une vérité taboue, à demi-avouée et rarement assumée, comme en témoigne Stéphanie Pouessel, de l'Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain (IRMC), auteur de l'ouvrage intitulé « Noirs au Maghreb: Enjeux identitaires ». La chercheuse compare même le racisme en Tunisie et au Maghreb en général à la question de l'identité berbère qui s'est posée au Maroc, il y a vingt ans car tous deux renvoient à la problématique des minorités qui n'est pas perçue de la même manière au Maghreb qu'en Europe. Pourtant, la Tunisie est l'un des premiers pays au monde à avoir aboli l'esclavage en 1842. Mais les préjugés ont la peau dure et il n'est jamais facile d'y échapper. Si des organismes de défense des minorités existent en Tunisie, très peu de procès pour racisme sont toutefois intentés et remportés tant il est difficile voire impossible de démontrer les faits.


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