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Adonis, un sang d'encre
Publié dans Le Temps le 15 - 08 - 2015

L'œuvre d'Adonis est la manifestation – et le manifeste – puissants de la pertinence durable de l'idée et de la réalité que recouvre l'expression « avant-garde ». L'œuvre poétique témoigne d'une ambition de dire le monde dans sa pérennité : il est le maître d'une parole mystique qui dépasse largement les frontières de l'actuel, et qui s'accorde à elle-même la légitimité de son ambition.
Adonis n'est pas un poète de la crainte, de la peur, ou de la timidité : il est le tenant, face à la menace imposée au Verbe, d'une consolidation et de l'altération de la foi en la capacité pour le langage à se dépasser lui-même pour devenir poème. La fin ultime est de tenir fermement la croyance ; mais pour que cette croyance demeure, et peut-être même pour qu'elle soit valide au cœur du poète, il faut qu'elle se délie du monolithisme pour intégrer la pluralité. La poésie d'Adonis est une parole plurielle, et pour cette raison même, polythéiste, ou par moment panthéiste (...)
En poésie, Adonis est à la fois un classique et un moderne : les deux en même temps. Il clame son amour de ces horizons nouveaux, de ces cités nouvelles dont le culte est en lui-même un thème de la modernité – il l'a été notamment pour les surréalistes. En même temps, il s'inscrit dans des formes et une ambition qui dépassent largement les frontières du temps présent, et s'inscrivent dans une histoire millénaire –la parole humaine qui permet aux hommes de sentir la transcendance, celle de la nature, celle des dieux, celle de Dieu, la leur propre. Enfin, et c'est un trait spécifique à sa parole poétique, il a à la fois vécu la grande force du moderne et l'historicisation de ce moderne – un phénomène même qui a permis à l'expression « avant-gardes historiques » d'apparaître (...)
Il s'agit bien, à chaque fois, de voir ce que peut donner l'expérimentation avec la forme sororale et antagonique. Et c'est un fait de haut sens que de voir, de Piero della Francesca à Vasari en passant par Cellini, l'écriture accompagner la gestation de la figure de l'artiste ; et, deux siècles plus tard, le dessin s'associer, avec Mérimée et Hugo, à la consécration du poète en mage et de l'écrivain en prédicateur. Dans la conversation avec l'autre forme, ce n'était jamais tant d'une conversion qu'il est question que d'une confirmation : comme si la poésie n'était jamais aussi forte que quand elle tente de dessiner ; comme si l'art n'était jamais aussi audacieux en lui-même que quand il veut produire du texte. C'est, dans les deux cas, la manifestation d'une confiance en soi suffisante pour s'engager dans le champ voisin.
Recherche de la différence
Adonis, à près de quatre-vingts ans, après tant de conversation artistique, a commencé à produire des images. Cette production a pris une ampleur telle qu'elle est devenue un ensemble, et, déjà, constitue les prémices d'une œuvre autonome. Avec pour support principal le papier, elle se répartit en variantes autour de quatre composantes: l'objet, la calligraphie, le dessin à l'encre, et le collage. On y trouve donc des objets calligraphiés, des dessins à l'encre avec calligraphie, des collages avec calligraphie, des collages avec dessin à l'encre, des collages qui deviennent objets. Il y a bien, de la part du poète, comme une volonté d'expérimenter sans cesse : à partir d'une sorte de palette matérielle, il cherche à découvrir de nouvelles propositions, des possibilités autres.
Il le dit lui-même : ce qu'il fait « est différent ». Il ne faut pas entendre dans cet adjectif une forme de jugement face à ce que les autres font, face au monde de l'art actuel. Au contraire, il s'applique à une quête intérieure à son œuvre, dans sa totalité : avec la pratique visuelle, explorer la différence ; celle, globale, de l'image face au mot ; celle, à l'intérieur de l'image, de la pluralité des possibilités qui lui sont offertes. Dans cette recherche de la différence s'exprime un mouvement qui traverse toute sa poésie également : la tension entre la passion de l'unité – platonicienne – et la reconnaissance des constituants du monde – aristotélicienne (...)
Il est possible de faire remonter ces deux volets de sa pratique – la poésie en tant que telle, la production visuelle d'un poète en second lieu -, au moment dit « des avant-gardes historiques » – le premier tiers du XXe siècle, à Paris surtout, justement. A ce moment, les poètes, même aux marges, comptaient ; et ils produisaient de l'art. Il est frappant de voir les parallélismes inconscients qui scintillent au travers de la création graphique d'Adonis : l'encre, par moment, dessine des figures longilignes, simplifiées à l'extrême, et néanmoins identifiable. Il est alors proche de la virtuosité de Picasso. Dans d'autres cas, les formes qui apparaissent sur le papier sont plus abstraites, et, alors, elles ne peuvent manquer de rappeler les lithographies et les gouaches de Joan Miró. Parfois, quand l'encre est répandue sur la surface en grands aplats, c'est la manière de Victor Hugo qui transparaît, et la transmission de son héritage jusqu'à Hartung et Mathieu dans les années 1950.
La technique et l'usage du noir d'encre émanent de toute une tradition des avant-gardes, dont les étapes distinctes sont perceptibles dans chacun des fragments de l'œuvre visuelle. Le plus frappant est de contempler la variété des techniques empruntées : à première vue, entre Hartung, Picasso, Miro, Hugo, il n'y a guère de point commun dans la façon de traiter l'encre. Et pourtant, toutes ces formes sont visibles, comme synthétisées par Adonis. Et ces façons de travailler le liquide, qui parsèment deux siècles, se trouvent en définitive corrélées : on peut ainsi ressentir, dans la création visuelle du poète, la proximité profonde qui unit entre les praticiens de l'œuvre au noir. Car le noir n'est pas seulement une ressource formelle, comme peut l'être l'aquarelle, qui sans doute s'en rapproche le plus : c'est aussi une substance symbolique, dont l'utilisation a un sens qui dépasse la technique, et se fait même métaphysique.
C'est la réserve de la surprise, dont l'utilisation peut en permanence tourner autrement, emprunter un devenir inattendu propre à la personne qui la manie. L'encre est le support des rêves – et c'est aussi pour cette raison que Hugo, Picasso, Miró, s'y sont tellement adonnés. Ce rôle du rêve dans l'iconographie, cette production d'images oniriques, appartiennent également au grand ensemble artistique d'où se déduit en liberté la production visuelle du poète : le surréalisme. En effet, il n'est guère possible de voir les collages d'Adonis sont avoir dans l'œil les créatures de Wilfredo Lam et Victor Brauner.
Le penchant de la matière invoquée par le poète à devenir figure humaine, à devenir esprit, est évident : Adonis remarque lui-même que, ni dans les collages, ni dans les encres, il ne cherche à produire une représentation fidèle de la réalité. Son but, c'est l'abstraction ; et pourtant, par le rêve, l'abstraction rejoint, à chaque fois presque, en noir comme en couleurs, dans le travail de l'encre liquide comme dans l'ajout de fragments de matière les uns aux autres, la représentation de la figure. Cette figure, certes, est hybride : elle est, à certains égards, humaine – elle a une tête, des yeux, un corps, des bras parfois ; mais, à d'autres, c'est une figure très étrange de l'humanité. Elle est multicolore, ses traits sont irréguliers, sa tête est par moment triangulaire, ou carrée : c'est, plutôt qu'une reproduction, une suggestion de réalité et d'existence.


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