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Dossier: Au sortir de la nuit noire de la parole éteinte
Publié dans L'expert le 09 - 04 - 2011

Au commencement était le Verbe, disent les philosophies, les religions et les idéologies. Porter atteinte à la parole est un crime de lèse-liberté. Point de liberté point de démocratie, point de vie tout court. D'où l'extrême importance, l'extrême urgence du dialogue, ce dernier impliquant donc un flux réciproque de substance vitale entre deux êtres. Une approche à la lumière de l'émancipation de notre parole, une émancipation qui ne va pas sans difficulté.

Tous les matins, la radio nationale diffuse deux heures d'émission dans lesquelles le concept de liberté de la parole donne toute sa mesure en complète adéquation avec la démocratie naissante que vit la Tunisie. Et peut-être est-ce là, c'est-à-dire la parole libre, le meilleur critère ou, plutôt, le premier critère qui permet de jauger l'authenticité et la crédibilité du processus démocratique. Le Verbe n'est-il pas le commencement de tout! Ces émissions sont, dans cette optique, fort éclairantes: on y entend des comptes-rendus de l'injustice et de l'arbitraire qui prévalaient dans l'ancien régime et qui, malheureusement, continuent à résonner jusqu'à maintenant dans nos oreilles par leurs effets tardifs. Ce sont des situations de précarité et de misère où l'être humain semble rabaissé au degré zéro de la dignité.
Et on se prend à espérer que ce genre de drame ne se répète plus, n'a plus aucun droit de cité, espoir d'autant plus légitime que le socle sur lequel se fonde la personnalité du Tunisien est foncièrement bon, authentiquement compatissant. Et si l'on en doute, il n'y a qu'à revoir le film des événements de Ras-Jedir où la solidarité, la bienveillance et la générosité qui caractérisent nos concitoyens, s'étaient illustrées avec éclat, suscitant la sympathie et le respect tous les hommes de cœur.

Entre technocratie et politique
Pourquoi cette longue introduction au sujet du présent texte? Pour qu'un tel rêve perdure en nous et garde toute la force de l'innocence et de la bonté, le citoyen est appelé à laisser son sens de l'écoute éveillée, vigilant, attentif à la souffrance, physique ou morale. Et c'est pour cela qu'on est surpris, en voyant certains hauts responsables du pays ne pas prêter oreille attentive aux doléances des citoyens, faire peu de cas de leurs problème et, même, leur opposer un refus glacial. C'est ainsi que, dans le cadre d'une de ces émissions, une dame qui avait tout l'air d'une responsable au sein d'un grand service administratif, et qui maniait un verbe relevé et persuasif, a tiré à boulets rouges sur un membre du gouvernement. Elle lui reprochait précisément une façon de traiter de haut les visiteurs et de rejeter d'un revers de main certains dossiers qu'on lui soumettait. Bref de manquer du sens de l'écoute et du dialogue et de vouloir maintenir une distance entre le gouvernant et le gouverné. Elle était d'autant plus dépitée et amère que ce membre du gouvernement était jeune, compétent et, surtout, avait occupé, avant de revenir en Tunisie, d'importants postes de responsabilité dans une grande entreprise européenne. Elle l'accusait même de népotisme pour avoir nommé à ses côtés un de ses proches amis. Tout cela, bien entendu, selon les dires de cette auditrice.
De toute évidence, ce ministre est un de ces technocrates au CV bien achalande et à la compétence avérée, dont a besoin la Tunisie en ces temps où la technologie et la science priment sur tout. Et en tant que technocrate, on ne pourrait le blâmer de ne pas maîtriser le discours dont savent user les politiciens. D'autant plus, qu'apparemment il est nouveau venu dans la sphère politicienne et que le regard qui pose le vrai technocrate sur cette dernière peut ne pas être empreint d'aménité. Et puis, la tâche dont il a la charge n'est pas facile à assumer, tant la réalité ambiante, par ces temps qui courent, est friable et fuyante comme du sable entre les doigts. Inexpérience politique et terrain miné ne facilitent pas la tâche du technocrate.
On peut donc comprendre l'attitude de ce ministre. Mais, si la dame dit vrai, on ne peut la justifier complètement. Se murer dans un quant-à-soi distant, c'est se couper de la réalité. Or, cette réalité c'est la pâte à modeler que le responsable a entre les mains pour en faire sortir un nouveau produit. Il doit donc en connaître les caractéristiques pour pouvoir en transformer la substance. C'est une opération alchimique très ardue. Et le résultat final en dépend fortement.
C'est là un exemple très significatif. Car, si un responsable à ce haut niveau ne condescend pas à celui du citoyen, comment pourrons-nous exiger d'un simple agent de bureau qu'il le fasse dans ses rapports avec les citoyens? Et du coup, c'est tout l'édifice national qui peut en subir la triste conséquence: il n'y aura plus de communication entre les différentes cellules du tissu social, du corps familial, de la sphère politique. C'est la mort de ce qui fait la force de la démocratie et la faiblesse de l'arbitraire, à savoir la vertu du dialogue. C'est la mort du principe du respect de l'Autre, c'est la fin de la diversité et du pluralisme et la porte ouverte au parti unique, à la parole unique, au pouvoir décisionnaire unique. C'est l'enfermement de la conscience, le cloisonnement de l'espace mental, le nombrilisme et le narcissisme. Ce narcissisme dont on voit les ravages dans la personnalité d'un Kaddafi ou d'un Ben Ali, convaincus dans leur for intérieur que, sans eux, la nation se réduirait en poussière. Poussière d'individus comme le disait, jadis, Bourguiba à propos de la Tunisie.

Un brouhaha agaçant
Le dialogue n'est pas une mince affaire. C'est une philosophie, c'est une politique, c'est une technique. Et ce qui en complexifie la nature dans nos chaumières, c'est que les tenants de l'arbitraire ont tout fait pour en éradiquer à tout jamais le germe à force d'occulter les informations et les vérités et d'avoir muselé les vecteurs qui sont censés véhiculer la parole libre. Pendant plus de deux décennies, les responsables qui nous gouvernaient nous ont, subrepticement des fois et brutalement d'autres fois (c'est selon), installé dans la nuit noire de la parole éteinte. Entre la source émettrice et l'organe récepteur, plus aucune onde ne passait. Plus aucun message ne transitait. Ce n'était que langue de bois, une langue qui tournait à vide. Rappelons-nous les discours interminables de Ben Ali: on en était arrivé à se boucher les oreilles quand il officiait sur le petit écran, débitant un ronron d'une grande capacité soporifique.
Deux décennies de mutisme réciproque (car quand Ben Ali parlait, il n'énonçait, en réalité, que du vent) et voilà le citoyen dépossédé des techniques les plus élémentaires du dialogue. D'où toutes les peines du monde qu'il éprouve actuellement pour se les réapproprier afin de pouvoir se réinsérer pas de la dynamique de dialogue que lui offrent les premiers pas de la démocratie. D'où ce brouhaha agaçant dans les discussions sans fin qui agitent aussi bien la sphère intellectuelle que l'homme de la rue. Ce qui explique que les protagonistes de l'équation du dialogue, à quelle extrémité de la chaine qu'ils se placent ont fini par oublier que les deux termes ont une valeur égale. Et que favoriser l'un aux dépens de l'autre aboutit à une relation boiteuse pouvant mettre à mal l'âme de la démocratie.


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