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Chronique, le mot pour le dire : J'y suis, j'y reste !
Publié dans Tunivisions le 10 - 09 - 2013

« Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude. Une société qui supporte d'être distraite par une presse déshonorée et par un millier d'amuseurs cyniques, décorés du nom d'artistes (politicards), court à l'esclavage malgré les protestations de ceux-là mêmes qui contribuent à sa dégradation ».
Albert Camus, entretien donné à la revue Caliban, 1951
Rached Gannouchi a parlé et, pour une fois mais en partie seulement, il a dit vrai. Son diagnostic de la crise que traverse le pays depuis bientôt un mois et demi, nous semble être, dans une certaine mesure, procéder d'un réalisme qui lui a toujours fait défaut. Même si nous ne lui reconnaissons pas le droit – à lui, et a tous les politiciens qui n'arrêtent pas à longueur de meetings de mâcher comme un chewing-gum, le mot peuple –, pour des raisons évidentes, de parler au nom de la communauté nationale, nous ne pouvons qu'être d'accord avec ce qu'il a dit. En effet, et cela ne fait pas le moindre doute, « le peuple tunisien en a marre des négociations », surtout quand, au bout d'un marathon de consultations, de pourparlers et de rencontres, elles débouchent sur le néant.
Nous aurions aimé que le leader islamiste explique au peuple excédé les raisons de cet échec et désigne nommément ceux qui, parmi « les parties œuvrant pour le dialogue national », en sont, selon lui, directement responsables. Mais, s'il n'a pas parlé des causes directes de cette impasse, le président d'Ennahdha n'a pas manqué d'en souligner les causes indirectes, qu'il résume sobrement dans l'expression « crise de confiance ». Pour donner tout son poids à cet argument, R. Gannouchi s'est arrangé de souligner, en même temps, le paradoxe que pose ce climat de suspicion entre des rivaux politiques que leur appartenance à la Tunisie aurait dû rapprocher.
« Nous sommes tous tunisiens », donc nous sommes faits – ou mieux condamnés – pour nous entendre et non pour nous s'entre-déchirer. Tel semble être le cogito politique en vertu duquel le leader des islamistes tunisiens entend mettre en œuvre pour parvenir enfin, au terme d'une nouvelle « phase de négociations », au résultat escompté. Dans la bouche de R. Gannouchi, le nous conclusif inclinerait à penser que le chef de file des islamistes est enfin prêt à faire passer l'intérêt de sa partie avant celui de son parti. Mais il n'en est rien. Une phrase plus loin, il retrouve sa verve partisane et se repositionne, dans l'arène où se déroule cette désolante confrontation, en vertu de ses réflexes idéologiques de toujours. Le fugace nous conclusif ne tarde pas de se fractionner et donne lieu à un nous inclusif et à un ils, autrement dit aux deux principaux protagonistes de cette si drôle de guerre qui désarçonne les Tunisiens !
Au fait, la volte-face de R. Gannouchi s'est opérée en raison du mot d'ordre que son parti n'a pas arrêté de claironner dès le début de la crise, et qu'il continue de soutenir aujourd'hui encore, avec moins d'enthousiasme certes, mais avec autant de fermeté. « J'y suis, je reste » est la riposte que les islamistes ont eu toujours plein la bouche pour repousser les pressions de ceux qu'ils s'obstinent d'assimiler à des putschistes et déjouer leurs sournoises conspirations. Sous prétexte de servir l'intérêt de la patrie, les apprentis usurpateurs ne se lassent pas de vociférer, partout où les portent leurs pas baladeurs, le slogan cher à tous leurs prédécesseurs de tous les temps : « Ôte-toi que je m'y mette ». C'est bien pour cette raison que R. Gannouchi refuse fermement que le gouvernement d'Ali Lareydh démissionne. L'intérêt de la Tunisie est dans la continuité et non dans la rupture, argue-t-il. Et puis, diantre pourquoi changer une équipe qui gagne ?!
Le leader islamiste n'a pas mâché ses mots. En deux phrases, il fait le bilan de la crise et met chaque partie face à ses responsabilités. « Ils nous disent : vous ne voulez pas quitter le pouvoir ». Ce résumé sommaire a le mérite de souligner l'enjeu du conflit, à savoir le pouvoir, et non la nation comme le prétendent les opposants. Le verbe quitter, quant à lui, met en évidence les motivations malveillantes de la partie adverse et équivaut, dans ce contexte, à un factitif. Les opposants, qui veulent renvoyer, injustement et avant le terme les détenteurs légitimes du pouvoir, devraient être assimilés, en bonne logique, à des putschistes. D'emblée, R. Gannouchi se place dans la position, qu'il a toujours choisi pour lui-même et pour les siens, de victime. Quitter sa place, équivaut donc, dans ce contexte, à la nécessité de la céder aux cupides qui la convoitent. De ce fait, refuser de céder au chantage de l'opposition devient un véritable acte d'héroïsme ou, mieux encore, à un risque que le parti islamiste et ses acolytes assument par amour de la nation.
La suite de la réplique du leader islamiste est très révélatrice à ce propos : « Et nous leur rétorquons : nous craignons que vous ne preniez le pouvoir et que vous ne le quittiez plus ! » L'argument est, en apparence, tout aussi honnête qu'imparable puisqu'il laisse entendre que l'opposition est atteinte du même mal qu'elle dénonce chez l'équipe régnante, en l'occurrence celui d'aimer le pouvoir plus que tout, et surtout plus que la Tunisie. Au fait, il s'agit là d'une explication a posteriori de « la crise de confiance » qui sépare les acteurs politiques. Face à un tel problème, où la Tunisie et son peuple sont complètement absents, la solution – si solution il y a – est loin d'être évidente.
En fait, le propos de R. Gannouchi pourrait être lu, à la lumière des mots d'ordre de sa formation (j'y suis, j'y reste) et de celle de ses adversaires (ôte-toi que je m'y mette), de trois manières différentes. La plus évidente en somme est celle qui verrait, dans cette déclaration, une sorte de loi stipulant que le pouvoir revient de droit à celui qui sache le garder ou l'arracher à celui qui le détient. Cela veut dire, en clair, qu'à moins d'une nouvelle révolution, Ennahdha ne se laisserait pas délester du pouvoir qu'elle aurait mérité grâce aux sacrifices consentis par ses militants. Son argument est que l'opposition se serait conduite exactement de la même manière si elle était à sa place. C'est dans ce sens que le fameux « j'y suis, je reste » devient une sorte d'argument d'autorité contre lequel la partie inverse est tout à fait impuissante. Et c''est en raison de cela que R. Gannouchi présente sa solution de la crise comme étant la plus plausible et la moins risquée pour tous, ce qui explique le retour au nous conclusif. Pour se faire plus convaincant, il l'insère dans une sorte de carte de route, stipulant en substance : « Nous pouvons nous mettre d'accord et décider de ce que nous allons faire dans quelques semaines, terminer la constitution, instaurer l'ISIE, la loi électorale, nous mettre d'accord sur la date des élections et mettre une loi en vigueur (…). Et d'avoir pour témoin le monde entier pour que ces obstacles disparaissent ».
Cette première lecture est censée mettre en évidence la volonté d'Ennahdha de favoriser un consensus national, mais dont elle serait, comme toujours, et le noyau dur et le moteur. Ce consensus est d'autant plus souhaitable qu'il lui éviterait le désagrément de « quitter le pouvoir ». La seconde lecture, de loin plus restrictive, laisserait entendre que le parti islamiste ne permettrait jamais à l'opposition de gouverner seul le pays, non pas tellement parce qu'elle risquerait de ne jamais plus l'abandonner, comme le souligne R. Gannouchi, mais parce qu'elle en profiterait pour neutraliser définitivement Ennahdha. Pour ce faire, les adversaires extrémistes du parti islamiste ne lésineraient pas sur les moyens et n'hésiteraient pas à mettre la justice à contribution. Sous prétexte de lui faire payer le prix de sa mauvaise gouvernance, ils vont s'offrir le luxe de se venger d'elle. Pour déjouer cette fatalité, le patri islamiste prendrait le risque de s'allier avec le diable, en l'occurrence son ennemi idéologique le plus en vue. C'est dans ce sens qu'il faudrait envisager le rapprochement entre Ennahdha et Nidâ Tounès.
Cette seconde lecture, tout comme la première, procède d'un sens aigu du consensus qui est dicté, au parti islamiste, par son instinct de conservation : mieux vaut partager (provisoirement peut-être) le pouvoir que de le perdre. La troisième lecture consisterait, en l'absence d'une issue qui apaiserait les angoisses grandissantes des islamistes, dans la nécessité pour ces derniers d'accaparer définitivement le pouvoir, d'instaurer un climat de terreur dans le pays pour étouffer la rébellion dans l'œuf et, avec l'appui de ses alliés objectifs, dont les salifistes, procéder à la mise en place de la théocratie tant rêvée. Peu importe que ses ennemis et ses alliés étrangers puissent voir dans un pareil projet une restauration de la dictature, Ennahdha trouverait bien les arguments susceptibles d'apaiser les susceptibilités des uns et des autres.
Il nous reste à préciser que cette lecture islamiste de la crise tunisienne est fondée entièrement sur l'interprétation qu'Ennahdha et ses satellites font des motivations présumées de leurs détracteurs, selon laquelle l'opposition se serait mobilisée dans l'unique but de leur voler leur bien, autrement dit leur pouvoir. Au fait, le « ôte-toi que je m'y mette » n'est pas aussi évident qu'il semble l'être aux yeux d'un R. Gannouchi. A l'inverse du « j'y suis, j'y reste », où il importe peu qu'un Jebali ou un Lerayrdh tienne les rênes, pourvu qu'il s'agisse dans tous les cas – et pout toujours si possible – d'un islamiste, le « ôte-toi que je m'y mette » pourrait parfaitement être lu autrement. En effet, il est fort aisé de mettre, à la place du pronom je, bien des pronoms, des noms et des adjectifs. Dans l'optique de l'opposition, ce mot d'ordre se lirait au mois de deux manières : « ôte-toi que nous nous y mettions » ou, et cela est, à notre avis, plus plausible, « ôte-toi que quelqu'un d'autre s'y mette », sous-entendant quelqu'un de plus compétent que vous.


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