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Chronique, Le mot pour le dire : Lâchez nous les baskets !
Publié dans Tunivisions le 26 - 05 - 2014

Excité, Hèt (initialement baptisé X.) l'était au plus haut point lorsque, avec sa démarche chaloupée, il arriva enfin Chez Besma, le café où Khoudh (initialement baptisé Y.) l'attendait depuis plus de quarante minutes. A la vue de la mine renfrognée de son compère, Hèt sourit de manière étrange. Très étrange, se dit Khoudh, en se demandant par quel propos, bien senti, il devrait lancer la scène de lynchage qu'il avait pris plaisir à élaborer, dans les détails, en attendant son incorrigible compagnon. Mais Hèt n'attendit pas que Khoudh ouvrît le bec. De sa ravissante voix de conteur invétéré, il lui annonça qu'il tenait enfin la bonne nouvelle. Preuve à l'appui ! Et le voilà qui brandissait, tout haut, un grimoire hideux et tout fripé qu'il sortit de la poche arrière de son pantalon débraillé.
Hèt (au comble de l'excitation) : Khoudh, ça y est, mon bon ami. Notre bon Muftti tient la solution. Tu vois bien ce que j'ai à la main ? Tu vois Khoudh, oui ou non ?
Khoudh (surpris) : T'es un drôle de zig, Hèt ! Non seulement tu arrives avec trente-sept minutes de retard, mais…
Hèt (regarde sa montre, fougueusement) : Trente-quatre, seulement trente-quatre minutes Khoudh. (Sur un ton docte) La précision est le fondement de l'équité, mon cher. (Riant) Moi, je ne réponds que d'un crime, celui que j'ai vraiment commis. Pour le reste, cherche-toi un bouc-émissaire.
Khoudh (amusé) : Je vois que Monsieur est de bonne humeur !
Hèt (ricanant) : Et pourquoi Monsieur ne le serait-il pas, lui qui vient de dénicher, après sa sainteté le Mufti, la solution miracle pour tous les maux dont souffre notre pauvre Tunisie ? (Un silence) Sans les contraintes et les servitudes de la bienséance, je serais arrivé ici en courant à moitié nu, sans même mes tongs, avec seulement ce bouquin que je viens de liquider il y a à peine une heure. (Riant) Je serais venu à notre rendez-vous dans ce simple appareil en criant : Eurêka ! Eurêka !
Koudh (distant et froid) : Et pourquoi Monsieur ne l'a-t-il pas fait ?
Hèt (jovial) : C'est que la découverte ne m'appartient pas en propre. Et puis, il y a cette saloperie de décence qui m'en a empêché Khoudh. (Surpris) Mais on dirait que ma bonne nouvelle ne t'intéresse pas ?! Khoudh, aurais-tu perdu ta phénoménale curiosité et ton nationalisme exubérant ?
Khoudh (moqueur) : Une bonne nouvelle que tu aurais dénichée dans cette horreur que tu tiens à la main ! Serais-tu le premier à l'avoir ligoté, ton bottin rébarbatif ?
Hèt (feignant l'indignation) : C'est sûr, je ne suis pas le premier, mais je suis, après monsieur le Mufti, le plus intelligent de tous ceux qui l'auraient lu jusqu'ici, toi compris mon cher Khoudh.
Khoudh (sur le même ton) : Et qu'est-ce que tu as dégoté de si extraordinaire dans ce gros pavé qui ne paye pas de mine ? Une caverne d'Ali Baba qui se respecte, mon cher Hèt, ne se serait jamais risquée à se présenter aux têtes pensantes avec une couverture aussi bariolée !
Hèt (avec un clin d'œil entendu) : T'occupe pas de la couverture Khoudh et écoute un peu ce que j'ai à te dire. Ce bouquin, qui ne paye pas de mine comme tu dis, contient pourtant la solution révolutionnaire qui mettra fin aux malheurs de notre chère patrie.
Khoudh (claquant des mains) : Bravo ! Bravo ! Le paradis est-il pour bientôt ? Mon bon ami Hèt, arrange-toi pour qu'il soit là le plus tôt possible car, moi aussi, je suis au bout du rouleau !
Hèt (enthousiaste): Qui parle de paradis, vieux con ? C'est de justice que je cause moi, Khoudh. Ouvre bien tes baffles et écoute-moi. Désormais plus de femmes dans nos rues, plus de jeunes filles dans nos écoles et nos universités. Il n'y aurait plus que des hommes là où les bonnes femmes n'ont rien à faire ! (Applaudissant) : Vive monsieur le Mufti !
Khoudh (persifleur) : Où est la justice dans tout ça, mon pauvre Hèt !
Hèt (faussement dépité) : Je comprends que tu n'aies rien vu Khoudh, car l'éden de notre saint Mufti ne saute qu'aux yeux des fidèles, et tu n'en es pas un ! Des rues sans femmes, c'est moins de diplômés, moins de chahuteurs, moins de débauche, moins de chômage, beaucoup de main-d'œuvre pour les monts Châ'ambi et énormément de vertu. Voilà monsieur l'incrédule où sa sainteté veut en venir.
Khoudh (ricanant) : Mon cher ami, ton génial Mufti aurait-il oublié que la dame justice ne se hasarde jamais dans notre monde toute seule ! Il lui faut de la compagnie, mon bon ami. Il a donc intérêt à lui dégoter une ou deux compagnes.
Hèt (sérieux) : Sa sainteté, qui veut notre bonheur à tous, a bien calculé son coup, mon cher ami. La fécondité serait de la partie et nous aurons des mioches à gogo. Plus d'avortement, plus de contraception, plus rien qui décime notre progéniture dans l'œuf ! Imagine un peu le nombre de mômes que peut fabriquer une nana qui se met au turbin à l'âge de treize ans, comme le suggère l'un de nos futurs présidents de la république, multipliez ce nombre par le nombre des femmes praticables et vous aurez une vue juste du paradis que sa gracieuse sainteté est en train de nous concocter. Avec dix à douze morveux par famille, la Tunisie se porterait superbement bien et aurait de quoi approvisionner tout les fronts du monde.
Khoudh (sarcastique) : Et comment ton saint monsieur le Mufti a-t-il prévu de nourrir tant de bouches ?!
Hèt (avec un geste menaçant de la main, ironique) : Pas de problème, Dieu s'occupera de tout. Les pères de familles pourront passer leur vie à pioncer, ils auront toujours de quoi nourrir leurs mioches. Et pour ça, je te le garantis mon bon ami, nous n'aurons plus à nous endetter. Le Ciel, content de nous voir enfin tous sur la bonne voie, nous comblera de ses bienfaits. (Lui agite son grimoire sous le nez) : Tout est là mon cher ami, écrit noir sur blanc et signé de la main même de Malek Ibn Anès.
Khoudh (ricanant) : Et c'est pour bientôt ce bazar…
Hèt (l'interrompt, péremptoire) : C'est imminent mon bon ami. Mais avant ça, il faut bannir de nos rues tout ce qui est féminin, absolument tout.
Khoudh (sidéré) : Comment ça tout ?!
Hèt (amusé) : Sans ça, il y aurait rien. Chattes, chiennes, rattes, puces, sauterelles et consorts doivent renvoyées avec les femmes dans les foyers. Le plus délicat dans cette affaire, c'est cette opération de nettoyage, parce que tout peut foirer s'il subsiste un soupçon de femelle et de féminité dehors.
Khoudh (sarcastique) : Sa sainteté n'a rien prévu pour nous éviter un si grand malheur ?
Hèt (avec un clin d'œil complice) : Normalement Khoudh, nous pouvons nous en sortir en priant à longueur de jour et de nuit…
Khoudh (ébahi) : Nous ne travaillerons plus ?!
Hèt (avec une feinte indignation) : Où t'as entendu que l'on travaille au paradis ?
Khoudh (se mordant les doigts de dépit) Ça m'est complètement sorti de la tête.
Hèt (tentateur) : Ça te dirait d'habiter cet éden, Khoudh ?
Koudh (riant) : Non, je risque de faire foirer ton cirque. Moi, j'aime pas les rues sans femmes, j'aime…
Hèt (l'interrompant) : Il y aurait toujours des femmes à l'intérieur.
Khoudh : Non, non, ton paradis à la noix ne m'intéresse pas. (Souriant) Mais il me semble t'avoir trouvé un excellent remplaçant.
Hèt : C'est vrai ?
Khoudh (docte) : Le bel équipage que tu as monté risque de rester sans effet sans le concours de Mesdames Ténèbres. Sans elles, tout risque de tomber à l'eau !
Hèt (lui montrant le bouquin) : Rappelle-toi que je ne t'ai même pas dit le titre de cette merveille.
Khoudh (goguenard) : T'es pas au courant ?
Hèt (ricanant) : Ne me dis pas que l'éden est déjà là ?
Khoudh : Les femmes seront dans les rues avec plein de banderoles.
Hèt (sarcastique) : Pourquoi faire ? Le paradis de monsieur le Mufti ne leur convient donc pas ?
Khoudh : T'as idée de ce qu'elles comptent dire à ton saint Mufti ?
Hèt (levant les mains au ciel) : Mon Dieu, quel sacrilège !
Khoudh : Lâchez-nous les baskets !
Hèt (criant, faussement scandalisé) : Tais-toi Khoudh, tu vas faire écrouler le ciel sur nos têtes. Ah ! ces bonnes femmes ! Quelle inconséquence !


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