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Chaïma Issa sur les pas de Mehdi Ben Gharbia
Publié dans Business News le 26 - 06 - 2023

Il est allé à Paris et il nous a foutu la honte. Il a parlé de Laurel et Hardy comme un écolier des années 60, ébahi devant la magie du petit écran en noir et blanc et a plagié les altermondialistes en leur piquant leur discours des riches contre les pauvres, des nantis contre les miséreux, du nord contre le sud. Mais voilà, son discours a beau être prosaïque et anachronique, il plait à la masse, à la populace, aux mangeurs de foin et j'en passe. Condescendant moi ? Mais non, voyons ! Je suis encore à la première année primaire comparé à ce président qui clive son peuple et se gargarise du mépris de ses adversaires politiques et des nantis de son pays.
À Paris, le chef de l'Etat ne se rendait même pas compte de ses propres contradictions. Il tance les pays riches de soutenir les dictatures et il ne voit pas combien il est soutenu par l'Union européenne, la présidente d'extrême-droite du Conseil italien, le président français et le chancelier allemand. Il veut que l'Occident soutienne les démocraties, mais quand l'ONU a épinglé la Tunisie sur son irrespect de la liberté d'expression, son ministre des Affaires étrangères a publié un communiqué honteux appelant à la non-ingérence et au respect d'une justice aux ordres. Il parle du respect de la volonté des peuples, alors qu'il a imposé une constitution non validée par la majorité et un parlement élu par 11% du peuple. Kaïs Saïed ne fait pas ce qu'il dit et ne dit pas ce qu'il fait. Il parle comme un militant d'extrême-gauche, alors que sa politique et ses amis sont d'extrême-droite. Kaïs Saïed est le président d'un bateau ivre, son pays court à la faillite et il est dans le déni.

L'actualité de la semaine n'est pas le voyage de Kaïs Saïed, elle est d'ordre judiciaire. Une nouvelle fois, la justice tunisienne fait parler d'elle, inquiète et sème l'anxiété.
Vendredi dernier, le juge d'instruction a décidé de libérer la militante et prisonnière politique Chaïma Issa. Comme la quasi-totalité de la classe politique le criait depuis des mois, le dossier de Mme Issa est vide. Je ne peux plus m'étaler davantage sur ce sujet, il y a une interdiction judiciaire pour aborder ce dossier. Le fait est que la dame est en prison depuis le 22 février et que le juge chargé de son dossier a décidé de la libérer le 23 juin. Sauf qu'elle n'a pas été libérée. La raison ? Le parquet a interjeté appel. C'est systématique, diriez-vous ? Peut-être, mais convenez quand-même que c'est injuste. Convenez que la personne la plus à même de trancher sur un dossier décide de libérer un prisonnier, mais qu'une personne moins au fait sur le dossier décide de la maintenir en prison et que c'est cette dernière qui l'emporte. C'est frustrant, rageant, exaspérant.
Le sort de la militante politique est identique à celui de l'ancien ministre des Droits de l'Homme et homme d'affaires Mehdi Ben Gharbia. Lui, il est en prison depuis octobre 2021. Après des dizaines d'expertises et de contre-expertises, des audits, des rapports, des interrogatoires à n'en plus finir, le juge d'instruction a fini par décider de le libérer. Sauf que le parquet a interjeté appel. Comme d'habitude. Pire, le juge a été révoqué. Mehdi Ben Gharbia est maintenu en prison, il dépasse largement les quatorze mois de la préventive et il reste séparé de son fils orphelin de six ans. C'est frustrant, rageant, exaspérant.
Le dossier de Chaïma Issa, tout comme celui de Mehdi Ben Gharbia sont identiques, même si les faits reprochés à l'une et à l'autre sont différents. On est face à deux personnalités politiques qui ont le pouvoir exécutif à dos. Leur présomption d'innocence est bafouée. La règle fondamentale de la justice qui dicte que « la prison est l'exception et la liberté est la règle » est bafouée. L'indépendance et l'intégrité du juge sont bafouées. L'esprit du droit et de la justice est bafoué.
Ils ne sont pas les seuls, des dizaines d'autres personnalités politiques sont en prison avec une violation flagrante de ces règles. C'est frustrant, rageant, exaspérant. S'ils doivent savoir qu'une chose, c'est qu'on ne les oublie pas. On ne doit pas les oublier, jamais !

Si le régime putschiste de Kaïs Saïed semble déterminé avec ses adversaires politiques qu'il a jeté en prison, il n'en est pas de même avec les nantis poursuivis pour avoir spolié les biens de l'Etat. Il leur a concocté un décret ad-hoc leur permettant de passer à la caisse pour faire cesser les poursuites via une commission « aussi » ad-hoc nommée Commission de conciliation. À celle-ci, le régime a fixé un objectif, elle doit récupérer quelque 13,5 milliards de dinars. Le chiffre est illusoire ? Mais non voyons, Kaïs Saïed y croit !
À l'issue de son mandat de six mois, la commission n'a rien ramené. La faute à la bureaucratie, paraît-il. Le président décide, alors, de proroger de six nouveaux mois le mandat puis de limoger le président de la commission. Ce n'est pas sérieux ? Mais non voyons, Kaïs Saïed y croit !
Inquiet de l'avancement des travaux de la commission, au cours de son second mandat (second veut dire dernier), le chef de l'Etat a effectué mardi dernier une visite inopinée à leur siège.
Et on a bien rigolé. Toute la toile a rigolé. Tous les Tunisiens ont rigolé.
Une membre de cette commission, stylo au chignon, a déclaré que la commission s'apprête à lever quelque dix billions de dollars grâce à un homme d'affaires actuellement en prison. Le chiffre est astronomique, il dépasse les avoirs de l'ensemble des hommes les plus riches de la planète. Elle précise quelques minutes plus tard que le chiffre représente le triple de l'objectif présidentiel. Elle a juste confondu billions (mille milliards en français et en arabe et un milliard en anglais) et milliards. Mais ça ne tient pas debout, non plus, car le montant dépasse la fortune du plus riche Arabe et avoisine celle du plus riche Africain.
Elle n'était pas la seule à nous faire rigoler, certains de ses collègues n'ont pas fait dans la dentelle aussi. Entre celui qui a oublié les chiffres et le nombre d'affaires liquidées et celui qui confond dinars et millimes, on avait droit à une belle rigolade. Merci au chef de cabinet présidentiel d'avoir laissé le chef de l'Etat profiter de ce sketch. Merci au directeur de la communication de la présidence d'avoir partagé ce sketch avec nous en diffusant la vidéo de la visite inopinée. « Mais la présidence n'a pas de chef de cabinet, ni de directeur de la communication », dites-vous ? Ah bon ? Je ne savais pas ! Vous êtes sûrs ?

Blague à part, cette commission est une blague. On l'a dit et on le redit. C'est une idée de Kaïs Saïed et on ne croise ce genre d'idées que dans les pays sous-développés. Jamais vous ne trouverez une pareille commission et un pareil mécanisme en Allemagne, en France ou en Suède.
Les raisons sont nombreuses et la première d'entre-elles est que la philosophie même de cette commission est basée sur l'injustice. De quel droit libère-t-on un prisonnier qui accepte d'allonger un gros chèque, parce qu'il est soi-disant voleur, et maintient-on en prison un autre dont l'affaire n'est pas liée à la corruption ou le vol ?
À partir de quel montant un voleur a-t-il le droit d'être amnistié ? Celui qui vole des courses à Monoprix a-t-il le droit d'être amnistié par exemple ?
Le fait que les négociations relatives à la conciliation se font avec des personnes captives, n'est-ce pas une sorte de racket ? Ne risque-t-on pas de pousser une personne innocente à payer le prix de sa liberté ?
Ce décret et ce que fait cette commission porte un seul et unique nom : racket. On est face à du racket d'Etat.
Ce genre de commission a échoué partout où il a été expérimenté. Y compris en Tunisie avec l'Instance vérité et dignité (2013-2019) de Sihem Ben Sedrine qui a transformé la justice transitionnelle en justice transactionnelle et vengeresse.
Avec l'actuelle commission de conciliation, Kaïs Saïed ne fait que répéter une expérience aux limites maintes fois prouvées, en Tunisie et à l'étranger. Pire, et grâce à la vidéo de la présidence de mardi dernier, toute la Tunisie a vu les limites intellectuelles des membres de la commission.
Et ce qu'on a vu n'est pas du Charlie Chaplin (ou Chaplain si vous préférez l'accent de Saïed) et Laurel & Hardy, c'était de la réalité.


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