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Transferts arbitraires de prisonniers politiques : une stratégie d'usure
Publié dans Business News le 25 - 06 - 2025

Entre la fin mai et le 20 juin 2025, plusieurs prisonniers politiques tunisiens ont été transférés vers des établissements pénitentiaires éloignés, sans décision judiciaire, sans justification légale, et en violation manifeste de la loi tunisienne sur le régime carcéral. Ces transferts, effectués dans l'opacité et parfois avec violence, compliquent l'accès à la défense et désorganisent la vie des familles, contraintes de longs déplacements pour assurer le ravitaillement et les visites. Derrière cette vague de déplacements se dessine une stratégie délibérée d'isolement, contraire aux droits fondamentaux des détenus, et assimilée par plusieurs avocats et proches à une forme de torture morale.

Tout s'est concentré sur quelques jours de la fin mai. Le 30 mai, une série de transferts simultanés frappe de plein fouet les prisonniers politiques les plus en vue : Ghazi Chaouachi est déplacé à la prison d'Ennadhour à Bizerte, Issam Chebbi à Borj Erroumi, Ridha Belhadj à Siliana, Kamel Letaïef à Borj El Amri, Kamel Bedoui à Sers, et Hattab Slama à Bulla Regia (Jendouba). Tous sont extraits brutalement de leurs cellules, sans préavis, sans document officiel, sans préparation ni information aux familles.
Quelques jours plus tard, la journaliste Chadha Haj Mbarek est à son tour transférée d'El Messadine (Sousse) vers Belli (Nabeul), dans le même climat de silence administratif. Enfin, le 20 juin, Abir Moussi est conduite sans explication à Bulla Regia. Encadrée par des agentes pénitentiaires, dépouillée de ses affaires, elle est placée dans une cellule délabrée, surpeuplée et non sécurisée.

Une méthode de persécution silencieuse
Issus du même mouvement de dispersion, tous ces transferts doivent être lus ensemble. Ils relèvent d'une même logique : éparpiller les détenus sur le territoire pour les éloigner de leur juridiction, épuiser leurs avocats, couper les liens familiaux, détruire les solidarités qui s'étaient nouées autour des prisons de Mornaguia, Manouba ou El Messadine.
Le résultat est redoutable. Les prisonniers sont envoyés dans des régions éloignées (Jendouba, Bizerte, Siliana, Sers, Nabeul), parfois dans des cellules insalubres ou surpeuplées. Les familles, déjà brisées par l'incarcération, doivent parcourir des centaines de kilomètres plusieurs fois par semaine, en pleine canicule, pour livrer nourriture, vêtements, médicaments ou pour effectuer la visite hebdomadaire de dix minutes. Le tout dans un contexte de plus en plus oppressant.
Les avocats ne peuvent plus planifier de visites groupées ni suivre convenablement les dossiers, alors que plusieurs pourvois en appel sont en cours. Les liens humains, familiaux, militants et juridiques sont volontairement détruits.
Avant cette vague de transferts, les familles se retrouvaient régulièrement devant les prisons de Mornaguia ou de la Manouba. Ces lieux d'attente, parfois partagés pendant des heures, étaient devenus des espaces informels de solidarité, d'échange d'informations, de soutien moral. En dispersant les détenus aux quatre coins du pays, le pouvoir a aussi fait éclater ces réseaux d'entraide. Chaque famille est désormais isolée, envoyée dans une direction différente, livrée à elle-même.
En réalité, c'est précisément cet objectif qui semble avoir guidé la manœuvre : mettre fin à ces regroupements de familles, ces files d'attente devenues trop visibles, trop vivantes, trop unies. Et pour atteindre cet objectif, le pouvoir n'a pas hésité à violer la loi, à désorganiser la défense, à malmener les droits humains les plus élémentaires.
Il ne s'agit plus seulement d'emprisonner, mais de briser. Cette politique de dispersion porte un nom, c'est une torture morale.

Des voix qui résistent
Dans ce climat d'éloignement forcé et de brutalité administrative, les prisonniers politiques et leurs proches n'ont pas gardé le silence. Leurs réactions, souvent rédigées à la main depuis leurs cellules ou relayées par leurs familles, dessinent une mosaïque de douleur, de dignité et de résistance.
Depuis la prison d'Ennadhour, Ghazi Chaouachi, victime d'un transfert d'une rare violence, a vu sa santé se dégrader brutalement. Huit agents cagoulés l'ont sorti de sa cellule par la force, provoquant son évanouissement. Sa fille, Sara Chaouachi, effondrée après avoir appris son transfert en pleine réussite personnelle, dénonce une « méchanceté institutionnelle » et une « torture psychologique ». Elle conclut son témoignage par un cri qui résume la douleur de tant de familles : « Ni oubli. Ni pardon. »
À Borj Erroumi, Issam Chebbi, lui aussi éloigné sans ménagement, a rédigé une lettre depuis sa cellule. Il y évoque la volonté de l'Etat de les atteindre moralement, mais affirme : « Notre résistance est le combustible du flambeau de la liberté. » Il rappelle que cette répression l'éloigne une seconde fois de sa famille : déjà enfant, il avait visité cette prison pour son frère Nejib, détenu pour des raisons similaires.
À Siliana, Ridha Belhadj affirme : « Ils m'ont transféré de force, loin de ma famille, de mes enfants, de mes avocats. Mais ils ignorent que les distances ne brisent pas la détermination. Les murs des prisons ne peuvent étouffer la vérité. »
À Bulla Regia, Hattab Slama a été transféré sans aucune affaire personnelle, contraint de dormir à même le sol, sans eau fraîche, dans une chaleur étouffante. Il a entamé une grève de la faim. Sa sœur, en larmes, dénonce l'abandon : « Parce qu'il est inconnu, qu'il vient du peuple, personne ne s'intéresse à lui. Mais je refuse qu'il devienne un nom oublié. »
Enfin, à Bulla Regia également, Abir Moussi a rédigé une lettre au ton grave et glaçant. Ne se sentant pas en sécurité, isolée dans une cellule vétuste, elle écrit : « Ce n'est pas un transfert administratif, c'est une punition politique. Je ne me sens pas en sécurité dans ce lieu. Je vous tiendrai au courant, dans la mesure où je resterai en vie. »

Un droit pénitentiaire bafoué
Le cadre légal tunisien, déjà largement méconnu dans la pratique, est ici piétiné. L'article 14 de la loi n°2001-52 du 14 mai 2001, régissant l'organisation des établissements pénitentiaires, impose que toute décision de transfert d'un détenu soit motivée, formalisée, et notifiée au préalable à la famille et à l'avocat du détenu. Il s'agit d'un garde-fou élémentaire, garantissant que l'administration pénitentiaire n'agisse pas dans l'arbitraire.
Or, dans tous les cas recensés entre fin mai et juin 2025, aucune notification n'a été émise, aucune justification n'a été fournie, et les avocats ont parfois appris les transferts après plusieurs jours, voire en se rendant à la prison initiale et constatant l'absence du détenu. Pire : plusieurs transferts se sont effectués par ordre oral ou par télégramme, sans décision administrative formelle. C'est une suspension de l'Etat de droit.
Comparé aux législations européennes, ce vide est flagrant. En France, par exemple, le code de procédure pénale (article D.296) stipule que le transfert d'un détenu doit être motivé dans l'intérêt du service public ou pour des raisons de sécurité, et qu'il doit impérativement respecter le droit du détenu à maintenir un lien familial régulier. En Allemagne, la Cour constitutionnelle fédérale a plusieurs fois rappelé que l'éloignement d'un prisonnier de son lieu de résidence sans nécessité manifeste est une atteinte disproportionnée au droit à la vie familiale (principe découlant de l'article 6 de la Loi fondamentale allemande).
Dans les standards du Conseil de l'Europe, à travers les Règles pénitentiaires européennes, il est stipulé (Règle 17.1) que : « Les détenus doivent être placés, dans la mesure du possible, dans des établissements proches de leur domicile ou du lieu de leur réinsertion envisagée. » Ce principe vise explicitement à garantir le maintien des liens familiaux et la possibilité d'une défense effective.
Ces règles sont fondées sur une réalité humaine simple : un prisonnier coupé de ses proches est un être doublement puni. Le transfert pénitentiaire ne doit jamais être utilisé comme instrument de sanction supplémentaire ou de répression déguisée. Ce qui est pourtant exactement à l'œuvre en Tunisie : les transferts ne sont ni logistiques, ni administratifs. Ils sont politiques, punitifs et délibérément inhumains.
Le Front de salut national, rejoint par plusieurs avocats de la défense, accuse le pouvoir d'avoir instrumentalisé l'appareil carcéral pour poursuivre la répression au-delà des tribunaux. Le droit est ainsi dévoyé, les prisons deviennent des outils de démembrement social, et le silence procédural devient complice du supplice moral.

Briser les corps, puis les cœurs
Derrière chaque transfert se cache une stratégie froide : disloquer, disperser, isoler. En quelques jours, le pouvoir tunisien a brisé non seulement des trajectoires individuelles, mais aussi des familles entières. Des hommes et des femmes, emprisonnés sans jugement équitable, ont été arrachés à leurs repères, projetés à des centaines de kilomètres, dans des cellules délabrées, sans protection, sans recours, parfois sans lit ni eau. Ce n'est pas une mesure pénitentiaire. C'est une punition supplémentaire. Une vengeance d'Etat.
Les familles, elles aussi, subissent. Elles traversent la Tunisie chaque semaine, parfois plusieurs fois, en plein été, pour livrer de la nourriture, déposer des vêtements, attendre une hypothétique visite. Elles le font dans l'angoisse, la fatigue, la solitude. On ne leur inflige pas une peine officielle, mais on les punit quand même. En silence.
Ces transferts bafouent les droits les plus fondamentaux du détenu : droit à une défense effective, droit à des conditions de détention dignes, droit à la sécurité, droit au maintien des liens familiaux. Autant de principes protégés par le droit tunisien, les conventions internationales, et tout simplement, par l'idée même d'humanité.
Ce n'est plus seulement la liberté qui est confisquée. C'est la dignité qu'on piétine. C'est le lien humain qu'on fracture. C'est l'espoir qu'on veut étouffer.
Mais chaque kilomètre parcouru par une mère pour voir son fils, chaque lettre écrite depuis une cellule anonyme, chaque cri silencieux d'un avocat impuissant, raconte une vérité que l'on ne pourra ni exiler, ni disperser : ce pays est en train de sacrifier le droit pour prolonger la peur. Et dans cette nuit pénitentiaire, les cœurs ne plient pas aussi vite que les corps.


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