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Migration irrégulière des tunisiens vers l'Italie: ces débarquements massifs qui inquiètent Rome
Publié dans La Presse de Tunisie le 09 - 08 - 2020

Pour calmer les ardeurs des autorités italiennes et apaiser la tension diplomatique entre Tunis et Rome après que le torchon eut brûlé entre les deux capitales au point que l'Italie n'a pas hésité à convoquer notre ambassadeur à Rome en vue de remonter les bretelles aux autorités tunisiennes pour leur passivité dans le traitement de la question de la migration irrégulière, c'est demain, lundi 10 août, que débuteront les premiers vols charters pour le retour des migrants tunisiens qui ont débarqué de façon irrégulière en Italie.
C'est ce qu'a fait savoir la ministre italienne de l'Intérieur, Luciana Lamorgese, soulignant que les vols respecteront les accords actuellement en vigueur avec le gouvernement tunisien. Ces accords, qui ont été suspendus à cause du confinement, reprendront à raison d'au moins deux vols par semaine avec un maximum de 40 Tunisiens à bord. Le gouvernement tunisien a en effet demandé qu'il n'y ait pas plus de 20 citoyens par vol sur ces avions.
En effet, les foudres de Rome s'abattent sur Tunis après une reprise de débarquements massifs de migrants irréguliers en provenance de Tunis. Un nouveau pic d'un afflux massif de Tunisiens a été ainsi enregistré au mois de juillet avec l'arrivée en Italie de près de 4.000 migrants qui ont mis le cap sur l'île italienne de Lampedusa.
Face à cet afflux massif, les autorités italiennes ont tiré la sonnette d'alarme. Contrairement aux migrants irréguliers subsahariens qui fuient l'enfer des bombardements et des sévices subis dans les centres de rétention libyens, pour eux, les Tunisiens sont clairement des migrants économiques qui fuient la misère dans un pays qui passe par des troubles sociaux et connaît une instabilité politique.
En effet, la pandémie du Covid-19 a donné le coup de grâce à une situation politique très instable, et ceux qui peuvent payer le trajet regardent une carte et tentent d'atteindre Lampedusa. Mais l'Italie a signé un accord de rapatriement avec Tunis, et entend bien l'appliquer strictement. Pour y parvenir, les autorités italiennes brandissent la menace de suspendre l'allocation de 6,5 millions d'aide déjà convenue.
D'ailleurs, l'ambassadeur de Tunisie à Rome a été convoqué par Luigi Di Maio, ministre italien des Affaires étrangères, pour faire pression sur Tunis qui n'a pas, selon ses propos, apporté la réponse adaptée à ces flux migratoires.
Saïed sur le terrain
Dimanche 2 août dernier, soit quelques jours après la visite de la ministre italienne de l'Intérieur (28 juillet 2020) et trois jours après la convocation de l'ambassadeur de Tunisie à Rome, le Chef de l'Etat se rend à Mahdia et à Sfax, deux régions maritimes d'où prennent la mer toutes voiles dehors les barques des harragas. Au cours de cette visite d'inspections Saïed s'en est pris violemment aux passeurs. «Derrière cette grande déferlante, des réseaux de passeurs et des acteurs politiques tiraient les ficelles. Les enjeux sont clairs. Démontrer l'échec du processus démocratique. Montrer l'inanité des élections qui n'ont pu atteindre leurs objectifs, poussant alors les Tunisiens à partir vers d'autres cieux, même illégalement », a-t-il asséné.
Réfutant un traitement sécuritaire de la question de la migration, Saïed a ajouté : « Plutôt que d'investir davantage pour éradiquer ce fléau, en renforçant les moyens matériels et humains des forces côtières, il faudra penser d'abord et surtout à éliminer les causes originelles qui poussent ces candidats à se jeter à la mer, bravant la mort ». « Il est temps de se pencher aujourd'hui sur les vraies raisons qui poussent des jeunes et des moins jeunes à partir moyennant ces embarcations de la mort. Les raisons sont multiples. Elles sont d'abord directement liées à la répartition des richesses et des ressources dans le monde. La question qui se pose, cette répartition est-elle équitable ? », a-t-il souligné.
Et de s'interroger sur les vraies raisons qui poussent des milliers de jeunes à braver tous les dangers pour prendre le large. « Avons-nous réussi à résoudre les problèmes économiques et de développement des Tunisiens ? Il faut bien reconnaître que la réponse est non. Ici, en Tunisie, nous n'avons pas été à même de résoudre ces problèmes qui touchent à la vie de nos concitoyens. Outre les relations qui nous lient avec les pays du Nord donc. La question est essentiellement tuniso-tunisienne », a-t-il conclu en épinglant les hommes politiques qu'il considère comme responsables de cet échec.
C'est qu'au moment où l'île italienne de Lampedusa commençait à être soulagée de la présence envahissante des migrés irréguliers, de nouveau les harragas pointent la proue de leurs barques sur la petite île italienne.
Le teint buriné par les longues heures passées en haute mer, silhouettes noires, les nouveaux émigrés clandestins se tiennent debout face au destin dans des embarcations de fortune, auscultant du regard les villages perchés au sommet des collines, comme des autels dressés pour l'office du soleil.
L'île où se dresse majestueusement « La Porte de l'Europe », ce monument dédié à la mémoire des migrants disparus en mer, haut de cinq mètres et large de trois mètres, revêtu de céramique, réalisé par Mimmo Paladino, symbole pour lutter contre l'oubli de cette hécatombe où des milliers de vies ont péri en mer dans des drames de la migration clandestine, continue d'attirer des dizaines de flux migratoires de divers horizons.
Retour sur les débarquements massifs
Les débarquements des Tunisiens sur l'île italienne ne datent pas d'aujourd'hui, cependant les plus spectaculaires de ces débarquements ont eu lieu après l'avènement de la Révolution tunisienne en 2011. En effet, profitant d'un relâchement de la surveillance douanière et policière aux frontières, des milliers de jeunes désœuvrés ont pris d'assaut la petite île italienne qui est une halte nécessaire dans l'odyssée de milliers de migrants irréguliers qui tentent de rejoindre l'Europe.
A cette époque, on avait recensé l'arrivée, en une semaine, de plus de 450 barques tunisiennes.
Toutefois, ils n'arriveront pas tous au bout de leur rêve puisque près de mille personnes, en majorité des Tunisiens, seraient mortes noyées ou portées disparues dans le canal de Sicile entre le 1er janvier et le 31 mars 2011.
Il n'empêche que plus de 27.000 Tunisiens ont pu rejoindre les côtes italiennes au mois d'octobre 2011.
La politique de la sourde oreille des responsables européens et le désarroi des insulaires ont conduit le gouvernement du Cavaliere à conclure un accord avec les autorités tunisiennes en vertu duquel 23.000 migrants clandestins tunisiens qui se trouvaient sur l'île entre le 15 janvier et le 5 avril ont bénéficié d'un permis de séjour humanitaire temporaire.
Au grand dam de ceux que les eaux de la Méditerranée auraient transportés après cette date butoir, une seule surprise les attend l'expulsion.
A cet effet, un plan d'évacuation a été minutieusement préparé pour « vider l'île » en trois temps deux mouvements. Plus de mille cinq cents policiers et militaires ont été dépêchés sur l'île pour veiller à la sécurité des habitants et au bon déroulement des opérations de transfert des Tunisiens vers d'autres centres d'accueil.
Les barques de la mort
Attachés le long d'un promontoire du port de pêche de Lampedusa en Italie, des chalutiers et des barques de pêche aux couleurs criardes et dont les matriculations ont été soigneusement brouillées par une peinture de couleur foncée attirent l'attention des badauds. Il s'agit des barques saisies par les autorités maritimes italiennes pour avoir non seulement croisé dans les eaux territoriales italiennes mais aussi pour avoir été utilisées pour le transport de clandestins. Rien qu'en deux mois, plus de 400 barques tunisiennes ont connu le même sort. Selon les experts des chantiers navals tunisiens, c'est une vraie fortune qui gît dans les ports italiens.
Pourtant, personne ne bronche pour essayer de rapatrier cette flottille de pêche tunisienne. En effet, cette question ne semble guère inquiéter les armateurs, les pêcheurs et encore moins les autorités. Le port en cale sèche s'est transformé en un vrai cimetière marin où tout évoque le souvenir des naufrages, des morts et frappe l'esprit des vivants. Entre vie et mort, des centaines de barques de pêche tunisiennes délaissées se prélassent tranquillement sous un soleil de plomb qui darde ses rayons. Engluées dans la vase, elles sont inabordables, pourtant certaines d'entre elles brillent encore de mille feux. « Karim I », « Karim II », « Bassam », « Mortadha », « Salah », « Fatma », leurs noms indiquent leur pays d'origine. D'autres, fières d'êtres laides et de l'afficher, appartiennent aujourd'hui au monde fantasque et de l'imaginaire, de la légende. Elles font l'objet provisoirement d'une garde militaire, ayant constaté le pillage de leurs instruments de navigation par des pêcheurs italiens.
C'est ce qui avait poussé les Lampedusins, à monter au créneau et ont voulu mettre le feu à ces embarcations tunisiennes en signe de protestation contre l'immigration clandestine.
Mais comment se fait-il que notre flotte nationale voie ses unités se réduire sans que personne ne crie au loup ? Quand on sait qu'un bateau produit annuellement une moyenne de 250 tonnes et fait vivre au moins 15 familles, on peut imaginer facilement l'ampleur des dommages causés à l'économie nationale par ces barques qui mettent les voiles dehors sans retour.
En effet, notre flotte nationale qui se compose de 440 chalutiers, 450 de pêche pélagique et thon (dont 50 thoniers) et de près de 10.000 barques de pêche côtière, est déjà loin des objectifs quantitatifs nécessaires au développement de ce secteur.
Remonter la filière
C'est pourquoi l'on chuchote que ces barques ont été vendues aux passeurs au prix fort. Certes, quelques barques ont été volées et font l'objet de plaintes, il n'empêche que le nombre de requêtes à cet effet est insignifiant par rapport au nombre total de barques « disparues ».
Il s'agirait d'une filière bien organisée qui met à la disposition des « harragas » des barques de pêche. Les grands armateurs assurent, quant à eux, la protection de leurs embarcations jour et nuit. Ce sont à l'évidence de petits armateurs et des pêcheurs englués dans les dettes qui préféreraient céder leurs barques aux passeurs.
Pourquoi ? C'est, à l'évidence, l'absence de rentabilité du secteur qui les accule à accepter ce genre de « deal » illégal. En effet, pour appréhender les causes qui poussent les marins-pêcheurs à prendre un tel risque, il suffit de faire l'état des lieux de l'activité de pêche en Tunisie.
Il est évident qu'il faut remonter la filière pour endiguer cette hémorragie qui affecte un secteur stratégique que celui de la pêche. Il s'agit en premier lieu de dresser la liste des armateurs qui ont déclaré le vol de leurs embarcations. Ensuite, il faudra demander aux autorités italiennes l'inventaire des barques saisies en Italie. Les propriétaires des barques qui n'ont jamais signalé de vol alors que leurs barques se trouvent en Italie devraient s'expliquer.
Cependant, l'urgence serait aussi d'accélérer le programme de contrôle des bateaux de pêche par satellite (équipement des bateaux par Gprs, ce qui permet de repérer les bateaux mais également d'offrir un moyen d'intervention rapide en cas de détresse), afin de pouvoir intervenir rapidement dès qu'un bateau est signalé « volé ». En attendant, une mission des services concernés pour recenser le nombre de bateaux en Italie et évaluer l'impact économique de ce genre est plus qu'urgente.


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