Le corps arbitral est souvent la cible de tirs à boulets rouges par tout un chacun à tort ou à raison. Mais aujourd'hui, notre rubrique rendra hommage aux arbitres de football en invitant l'illustre arbitre international Hédi Séoudi (85 ans) dont les souvenirs constituent de riches témoignages de toute une période longue d'au moins soixante-cinq ans. A quatre vingt-cinq ans bien sonnés, le bel homme qu'est Hédi Séoudi affiche une santé pimpante et un look à l'européenne sur lequel le temps n'a eu aucun effet, Dieu merci. Et c'est avec une jovialité et un grand enthousiasme qu'il a accepté volontiers notre invitation pour nous emmener dans un voyage extraordinaire à des moments et des événements de l'histoire de notre football qui méritent beaucoup plus que quelques colonnes dans un journal. Hédi Séoudi est une mémoire vivante et un témoin de toute une époque touchant presque toute l'histoire de notre football en général et de l'arbitrage en particulier. Notre homme en noir a commencé à officier des matches dans les catégories des jeunes, tenez-vous bien, à l'âge de 18 ans, en 1950. Et Hédi Séoudi d'en parler : «En effet, c'est souvent à Gambetta sur des terrains tracés rudimentairement que j'ai commencé ma longue carrière d'arbitre officiel, puis international (Fifa) jusqu'à 1978, c'est-à-dire jusqu'à l'âge de 46 ans puisque je suis né en 1932. Et mon premier match avec les seniors je l'ai «sifflé» à l'âge de vingt ans en 1952. Je m'en rappelle comme si c'était hier. Ce fut un match de division 2 du championnat tunisien entre l'ASFrançaise et le Stade Gaulois. J'en profite pour vous raconter une anecdote : dans ce match, j'ai sifflé un penalty en faveur du Stade Gaulois. C'était au stade Géo-André (stade Chedly Zouiten actuellement). Et voilà que le capitaine de l'ASF, un certain Falzon (34 ans) m'interpelle en me disant : «Mon petit, vous êtes sûr que c'est un penalty?». Je lui répondis autoritairement : «Je ne suis pas votre petit, je suis monsieur l'arbitre». Et je vais peut-être vous étonner quand je vous dis que ce joueur, par respect à l'arbitrage, s'est retiré sans autre mot. A rappeler que la Tunisie était à l'époque colonisée par la France et la scène s'étant déroulée entre un Tunisien et un Français ! Et cela veut tout dire». «Et si c'était à refaire...» Bien évidemment, on ne peut raconter tout le chemin parcouru par Hédi Séoudi qui a visité plusieurs pays dans lesquels il a officié des matches importants, dont notamment l'Argentine en 1978 où il a été juge de ligne dans trois matches de la Coupe du monde : Hollande-Ecosse, Espagne-Brésil et Argentine-Suisse. «Avec le Syrien Farouk Bouzou, nous étions les seuls arbitres arabes à être convoqués pour cette phase finale de la coupe du monde. Pour moi, c'était l'apothéose de ma carrière. D'ailleurs, c'est au cours de cette même année que j'ai arbitré pour la dernière fois. Ce fut à l'occasion d'un match de championnat national entre le CA et le ST. Mais entre 1950 et 1978, j'ai arbitré des centaines de matches et j'ai été invité à officier dans plusieurs pays, tels que la Syrie, le Qatar à l'occasion de la finale de la Coupe des nations du Golfe entre l'Irak et le Koweït (2-4) en 1976, l'Iran (1974) lors du grand tournoi international du Chah... J'ai également arbitré plusieurs matches un peu partout dans le monde, notamment à l'occasion des Jeux méditerranéens (Tunis 1967, Izmir 1971 et Alger 1975). En 1973, Gueddafi a voulu que, pour la première fois, l'arbitre de la finale locale de la coupe soit un Tunisien car d'habitude c'était toujours à un Européen qu'on confiait cette mission. Et j'ai donc arbitré avec succès la finale entre les deux plus grandes équipes libyennes, Ahly Tripoli et Ahly Benghazi. J'ai vécu plein d'autres souvenirs et moments agréables. Et si c'était à refaire, je referais le même parcours même si, matériellement, je n'ai pas gagné grand-chose. Pour vous donner une idée sur ce que touchait un arbitre de mon temps, l'indemnité qui m'a été accordée à l'occasion de mon dernier match était de l'ordre de 5 dinars, montant qu'à ce jour je n'ai pas perçu. D'ailleurs, la FTF me doit beaucoup d'autres indemnités impayées. Mais bon, c'est classé et oublié. Seulement j'espère qu'avec ce que la FTF va percevoir à l'occasion de la qualification de notre équipe nationale à la phase finale de la Coupe du monde 2018, elle honore ses engagements envers les arbitres en exercice dans le but de les motiver pour bien faire leurs matches et les encourager à continuer leur noble mission malgré les heurts malheurs auxquels ils sont souvent exposés de nos jours». «De mon temps, la politesse était toujours au rendez-vous» Hédi Séoudi, qui voue un grand respect à tous les arbitres anciens et actuels, constate amèrement qu'une fois la carrière terminée, l'homme en noir est oublié, voire laissé pour compte dans certains cas. «En cas de besoin, personne ne vous vient en aide. Personnellement, je n'ai pas à me plaindre, j'arrive à joindre les deux bouts sans l'aide de personne sauf celle de Abbès Mohsen qui m'a accordé l'autorisation d'un petit local commercial dans un endroit décent, Dieu merci». Voilà, c'est comme ça que beaucoup de gens finissent en Tunisie, un pays devenu ingrat envers ses grands hommes qui, au faîte de leur carrière ou de leur activité, ont été des personnages importants dans son histoire dans plus d'un domaine. Passons». Interrogé à propos du comportement du public, des joueurs et des responsables dans le passé, Hédi Séoudi affiche d'un coup un visage rayonnant pour préciser que «Jadis, le respect mutuel était toujours de mise. Le public était toujours en fête dans un match de football quel qu'en soit l'enjeu. Les joueurs aussi étaient généralement très respectueux envers l'arbitre qui arrivait à maîtriser les pires des situations. Mais ce qui était le plus épatant dans l'ancien environnement du football tunisien, c'était la qualité des responsables qui étaient de vrais éducateurs. Une fois, un grand attaquant du CA m'avait interpelle à la mi-temps pour rouspéter à propos de l'une de mes décisions. Vite, il a été remis à sa place de la manière la plus virulente par feu Fethi Zouheir, le président du Club Africain à l'époque. C'est cela qui fait la différence et donne au sport toute sa noblesse». Arbitre international depuis 1963, Hédi Séoudi a eu l'avantage d'effectuer plusieurs stages de formation de haut niveau en Tunisie, en France et en Italie. Les présidents de la commission des arbitres de l'époque étaient toujours soucieux du perfectionnement du corps arbitral, à l'instar de feu Justin Hassib et M'hamed Rezouga. Avec Larbi Belakhouas, Hamadi Barka, Ali Ben Nacer, Salah Gorgi, Rachid Ben Khedija, Ahmed Kadri, Hached Ben Miled, Néji Jouini, Issaoui Boudabbous et la liste est très longue, le corps arbitral tunisien était souvent composé d'une pléiade d'arbitres de très bon niveau. Aujourd'hui encore, nous avons de bons arbitres, mais j'aimerais bien que Youssef Sraïri soit l'exemple à suivre car il est incontestablement le meilleur». Voilà, c'est le cadeau que notre journal offre à Hédi Séoudi qui vient de souffler ses quatre-vingt-cinq bougies, exactement avant-hier le 25 novembre. Joyeux anniversaire Am El Hédi.