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Pourquoi les réserves de change de la Tunisie s'amoindrissent ?
Tribune
Publié dans La Presse de Tunisie le 27 - 01 - 2018


Par Mohsen HASSEN*
L'évolution défavorable de la balance des paiements extérieurs au cours de l'année écoulée 2017, marquée par le creusement du déficit courant, a pesé sur les réserves de change de la Tunisie pour atteindre, le 23 janvier 2018, un niveau de 12,3 milliards de dinars, ne couvrant plus que 89 jours d'importation.
La balance des paiements enregistre l'ensemble des opérations entre l'économie nationale et le reste du monde sur une période d'un an en général.
L'importance du solde de la balance des paiements courants vient du fait qu'il constitue le canal par lequel transitent les chocs extérieurs affectant l'économie nationale. Son évolution à court terme reflète la conjoncture à la fois de l'économie nationale et de l'extérieur ; à long terme, elle renseigne sur la compétitivité du pays.
Par ailleurs, un faible déficit temporaire est couramment observé. Cependant, un déficit durable et croissant peut revêtir un caractère préoccupant. En effet, le creusement continu du déficit courant entraîne d'année en année une accumulation importante de dette extérieure qui mènerait à une dépréciation de la monnaie locale.
Un tel phénomène peut également entraîner une défiance des investisseurs étrangers et constituer ainsi un handicap pour les capacités futures d'emprunt.
Il apparaît alors que l'un des principaux indicateurs de l'imminence d'une crise au plan macroéconomique est bien un déficit élevé de la balance des paiements courants.
Il semble opportun donc de chercher à comprendre les facteurs sous-jacents à cette situation de déficits et quelles seraient les actions à entreprendre pour en limiter les dérapages? Ces interrogations mériteraient des réponses précises afin de pouvoir résoudre ce problème qui devient de plus en plus structurel.
Il y a lieu de noter que le solde des opérations courantes s'est creusé au cours de l'année 2017, laissant entrevoir un déficit courant annuel autour de 10%.
Ce déficit a eu des conséquences néfastes sur plusieurs niveaux :
Chute des réserves en devises : 89 jours d'importation au 23 janvier 2018
Dépréciation du dinar en 2017 de 21,3% face à l'euro et de 6,1% face au dollar.
Stimulation de l'inflation importée.
Mobilisation de ressources extérieures supplémentaires en devises pour couvrir le déficit courant.
Ainsi, il apparaît que le déficit structurel du compte courant de la Tunisie s'explique, essentiellement, par l'élargissement du différentiel commercial entre notre pays et le reste du monde qui s'est aggravé de 23.5% entre décembre 2016 et décembre 2017 pour atteindre plus de 15MDT
Cette détérioration trouve son origine dans la croissance beaucoup plus importante des importations en comparaison des exportations. Les premières se sont accrues à un rythme plus accentué que celui des exportations, soit 19,2% et 17,3%, respectivement, se traduisant par une détérioration du taux de couverture (68,3 points de pourcentage contre 69,4 points à fin novembre 2016). Ce déséquilibre record s'explique également par le maintien des déficits de la balance énergétique et de la balance alimentaire à des niveaux élevés, soit respectivement -3.829 MDT et -1.338 MDT .
Pour les recettes des transferts des Tunisiens résidant à l'étranger, elles ont baissé de 0,3% en euros mais en hausse de 13,9% en DT à fin novembre 2017 grâce à un effet de change favorable.
Concernant les recettes touristiques, elles ont totalisé 2.579 MDT à fin novembre 2017, soit une hausse de 16,3% par rapport à fin novembre 2016. Hors effet change, la hausse des recettes touristiques s'est limitée à 1,9%
Cependant, le constat est encourageant au niveau des flux des investissements directs étrangers (IDE). La Tunisie a en effet attitré 884 millions de dinars d'IDE durant les neuf premiers mois de l'année écoulée contre 553 en 2013 et 626 en 2016. Réalisant une augmentation de près de 60% par rapport à 2013 et 41% par rapport à 2016.
Quels remèdes ?
Le déficit du compte courant de la Tunisie pourrait être jugulé grâce à des politiques économiques qui visent :
le rééquilibrage de la balance commerciale,
le développement des investissements étrangers,
la hausse des transferts des avoirs des Tunisiens résidant à l'étranger,
la modernisation du secteur touristique,
Le relèvement des taux créditeurs
L'instauration d'un régime de taux de change adéquat,
Le rééquilibrage de la balance commerciale
A moyen terme, la réduction ou même la stabilisation du déficit du compte courant nécessite un rééquilibrage de la balance commerciale en raison du ratio élevé importations/exportations.
Ainsi, l'ajustement de la balance commerciale pourrait se faire grâce au ralentissement des importations. A cet effet, les mesures visant la réduction des importations passeraient par un soutien à la production intérieure, notamment en biens de consommation qui sont massivement importés.
Parallèlement à cette politique d'appui à la production domestique de biens de consommation, la promotion de la consommation de ces produits s'imposerait pour « orienter » les préférences des consommateurs tunisiens vers les produits locaux. En outre, la maîtrise des importations en produits pétroliers passerait par la diversification des sources d'énergie.
Il y a lieu de rappeler que le gouvernement tunisien a adopté une batterie de mesures dont les plus importantes sont :
Renforcement du contrôle technique des importations et la révision de la liste des produits sous ce contrôle
Obligation de présenter une déclaration douanière du pays exportateur, et ce afin d'éviter la fraude et la manipulation des prix déclarés
Hausse de la taxe douanière sur les produits de consommation hors produits de base, avec alignement sur les taux consolidés par la Tunisie auprès de l'OMC
Application de 20% de droits de douanes sur l'importation d'équipements télécoms et IT, auparavant exonérés
Réduction des avantages accordés aux concessionnaires de voitures
Rationalisation et organisation du programme général des importations des entreprises et institutions publiques en 2017.
Rationalisation des crédits destinés au financement des importations des produits de consommation non nécessaires
Actions visant l'Union européenne
Demande tunisienne à l'UE de renforcer l'assistance technique et financière pour certains secteurs afin d'améliorer leur compétitivité, à l'instar de l'agriculture, des industries agroalimentaires et du textile-habillement.
Demande tunisienne à l'UE d'introduire de nouveaux produits sur la liste des produits exempts de tarifs douaniers à l'entrée de l'Union européenne
Actions visant la Turquie
Application de la clause de « sécurité » de l'accord d'association Tunisie-Turquie.
Demande tunisienne d'élargir la liste des produits tunisiens exonérés des taxes douanières de la part de la Turquie
Demande d'une assistance technique pour accéder au marché turc et développer les exportations tunisiennes ;
Demande d'accorder des lignes de financement turques à conditions favorables pour alléger les pressions sur les réserves en devises de la Tunisie;
-Actions visant la Chine
Demande tunisienne d'accorder des lignes de financement chinois destinées à l'investissement et au commerce extérieur ;
Booster l'investissement industriel chinois productif
Demande d'une assistance technique pour accéder au marché chinois et développer les exportations tunisiennes;
-Actions visant l'Afrique
Ouverture des bureaux de représentation commerciale dans 5 pays africains ;
Adhésion de la Tunisie au Marché commun de l'Afrique orientale et australe (Comesa) ;
La visite de six pays africains par des délégations d'hommes d'affaires.
Organisation du premier Forum africain des affaires à Tunis au cours du dernier trimestre de 2017 avec la participation des Etats membres du Comesa
L'avancement des consultations concernant l'adhésion de la Tunisie à la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao) en tant que membre observateur.
L'impact de cette politique de réduction des importations sur le déficit du compte courant pourrait être plus important si elle est combinée à une politique de promotion des exportations tunisiennes.
Pour booster les exportations, le gouvernement a annoncé, courant 2017, les mesures suivantes :
Le financement supplémentaire du fonds de promotion des exportations
L'approbation d'une stratégie pour booster l'export et la création d'un programme spécial pour son application
L'ouverture de nouvelles lignes maritimes et aériennes vers des marchés prometteurs pour l'export.
Le développement des investissements étrangers
L'attraction des investissements étrangers est d'une importance capitale pour réduire le déficit courant
Ainsi, le défi majeur aujourd'hui pour la Tunisie n'est pas tant d'entreprendre des réformes pour améliorer l'environnement des affaires et d'avoir un meilleur classement au Doing Business, mais plutôt d'améliorer les facteurs internes pour maximiser l'impact des flux intrants.
D'abord, il faudrait réorienter les IDE vers les secteurs à forte valeur ajoutée mais qui apparaissent jusqu'à ce jour sous-exploités. Les secteurs porteurs de croissance souffrent d'une carence durable en investissement privé.
Ensuite, il faudrait améliorer la qualité de la main-d'œuvre. En effet, l'Etat doit rendre plus efficaces les dépenses publiques destinées à l'éducation afin de renforcer les capacités des ressources humaines, tout en recherchant une adéquation entre la formation et le marché du travail.
Enfin, il faut réussir les grandes réformes et notamment la réforme fiscale en adoptant une politique fiscale plus attractive qui favorise le développement du secteur privé.
Les Tunisiens résidents à l'étranger
Les TRE (Tunisiens résidants à l'étranger) constituent un enjeu financier et de développement majeur pour la Tunisie. Comment dès lors s'assurer de la pérennité des liens avec les descendants des migrants tunisiens installés en Europe ?
Différentes politiques doivent être mises en place afin de faciliter la circulation du capital humain mais aussi de l'épargne de ces migrants.
A l'échelle du globe, la Tunisie compte près de 11.3% de sa population hors de ses frontières, le volume des transferts des fonds par les TRE représente plus de 5% du PIB.
Ces transferts contribuent à hauteur de 20% de l'épargne nationale et continue à jouer un rôle important dans la régulation de la balance des paiements, en résorbant environ 37% du déficit de la balance commerciale,
Le gouvernement tunisien est appelé à fluidifier les échanges transnationaux par les mesures suivantes;
Disposer d'informations sectorielles sur les possibilités d'investissement à l'échelle du pays pour susciter l'esprit entrepreneurial
Faciliter le transfert de la couverture sociale du pays d'accueil au pays d'origine pour les TRE désireux de retourner s'installer dans le pays d'origine
Multiplier les contacts entre les structures associatives mises en place au sein des pays d'accueil et le gouvernement afin de mieux appréhender les attentes de la diaspora tunisienne.
Créer un ministère chargé des Affaires des TRE qui a pour charge de mettre en œuvre les politiques gouvernementales envers les TRE pour des questions relatives, notamment à leur réinsertion dans leur pays d'origine, encouragement de leur participation associative dans les pays d'accueil ou encore leur participation à la négociation des accords bilatéraux et internationaux signés par la Tunisie relatifs à la diaspora tunisienne.
Assurer la mise à niveau et le développement de la banque tunisienne implantée en Europe T F BANK, cette institution pourrait être un canal de transfert de fonds adéquat pour les TRE.
A cela s'ajoutent, un ensemble de politiques à mettre en place par le gouvernement tunisien afin d'assurer la durabilité des transferts financiers. On citera notamment les primes de change ou la possibilité de contrer les risques de dépréciation du dinar par l'autorisation de comptes en devises. Par ailleurs, la proximité culturelle et linguistique est un autre élément qui explique l'engouement des TRE pour leur pays d'origine.
La modernisation du secteur touristique
Le tourisme en Tunisie contribue à raison de 7% au PIB, génère environ 17% de recettes en devises par an et couvre presque la moitié du déficit commercial.
La Tunisie, qui attire plus de touristes, mais génère moins de recettes en devises à cause du bradage du produit touristique, de la dépréciation du dinar et de la fuite des capitaux, devrait mettre en place une stratégie qualité qui permettrait de:
Garantir le respect des standards internationaux pour les fondamentaux, en capitalisant sur des labels internationalement reconnus et en mettant en place des cahiers des charges pour les activités.
Mettre en place un plan d'action visant une montée de gamme du produit touristique, avec une diversification vers le tourisme culturel et le tourisme écologique
Mettre en exergue la typicité de la destination à travers des labels spécifiques nationaux, voire locaux.
Le relèvement des taux créditeurs
La mobilisation de l'épargne intérieure, afin de financer les investissements dans les secteurs porteurs, devrait se faire à travers un relèvement des taux créditeurs.
Cette augmentation drainera des ressources financières supplémentaires provenant de l'étranger et agira sur le coût d'endettement, ce qui permettra une rationalisation de la consommation des biens nationaux et étrangers
Dans ce sens, la création des conditions favorables à l'investissement de même que l'adaptation des services financiers aux besoins des différents acteurs doivent être poursuivies : amélioration de l'environnement des affaires, accroissement des infrastructures de qualité,...
Le régime de taux de change adéquat,
Le Fonds monétaire international recommande à la Tunisie d'évoluer vers un régime de change plus flexible, qui permet au dinar de réagir au jeu de l'offre et de la demande de devises. Ce passage à un régime flexible n'est pas défendable. Les conditions d'un basculement vers un régime flexible ne sont pas encore réunies : les équilibres macroéconomiques ne sont pas maîtrisés, le niveau des réserves de change est insuffisant et le secteur bancaire est loin d'être solide.
En effet, les réserves de change sont soumises à des variations rapides et imprévisibles. Quant au secteur bancaire, s'il est effectivement robuste pour ce qui est de ses indicateurs de rentabilité, il est, cependant, loin du niveau souhaité en termes de financement de l'économie. Le gouvernement devrait reprendre la main sur la décision en matière de régime de change en insistant sur le caractère non urgent d'une telle réforme et la nécessité de mener des réformes préalables.
En guise de conclusion, il y a lieu de mentionner que l'année 2018 doit être celle du redressement économique et des grandes réformes : le tissu économique et social tunisien ne peut continuer avec une croissance économique fragile et un fort déséquilibre des grands comptes économiques.
Pour ce faire, des mesures de redressement à court terme devraient être prises afin de rétablir la confiance des opérateurs économiques, relancer la croissance, mettre le pays sur la voie de la maîtrise des grands équilibres et augmenter, en conséquence, nos réserves de change.
* Economiste, ancien ministre du Commerce


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