Par Raouf SEDDIK Les turbulences que connaît le pays n'épargnent pas le fonctionnement du gouvernement provisoire, qui a désormais à son actif un lot de cafouillages non négligeable. On se serait bien passé de cela à l'heure où l'affaiblissement de l'Etat donne lieu à une multiplication de revendications sociales qui, il faut le souligner fortement car l'amalgame est entretenu sur ce point, relèvent moins de l'audace révolutionnaire que d'un opportunisme inopportun, pour ne pas dire néfaste. Quel que soit le bien-fondé – ou l'absence de bien-fondé – de la décision qui a été derrière la constitution de la liste des gouverneurs, par exemple, ou celle qui a conduit le ministre des Affaires étrangères à adopter le style de discours que beaucoup d'entre nous ont découvert avec incrédulité à la télévision, on est étonné de voir à quel point le gouvernement semble pris de court en découvrant l'ampleur des critiques et des contestations que suscitent certaines de ses initiatives. Il est vrai que le contexte révolutionnaire a libéré la critique et qu'il appartient aux membres du gouvernement de savoir à quoi s'attendre en prenant leur fonction d'abord puis en les assumant au quotidien ensuite. C'est ce que nous fait remarquer Me Chawki Tebib, que nous avons eu au téléphone et qui est membre du Conseil de l'ordre des avocats. Il s'était fait l'écho d'une voix discordante émanant de la profession concernant les commissions nationales, et en particulier celle qui porte sur la corruption et les malversations et, d'un autre côté, celle qui est relative aux «abus au cours de la dernière période». Cela mérite d'ailleurs une petite parenthèse car il est bien vrai que le problème pointé du doigt est réel. Il ne s'agit pas tant de la question de savoir si, oui ou non, le Conseil de l'ordre des avocats devait être consulté par le gouvernement au moment de définir la mission et la composition de ces commissions. Du reste, cette question, explique l'avocat, prend surtout son sens dans la mesure où la consultation avec la profession des avocats aurait permis de prévenir le vrai problème, qui est le suivant : il n'existe pas de texte juridique de référence qui définisse clairement la mission de chacune des commissions, avec l'étendue et les limites de leurs prérogatives dans leurs relations avec l'appareil judiciaire… D'autre part, «qu'est-ce qui oblige une personne à se rendre à la convocation de l'une ou l'autre de ces deux commissions ? Et qu'arrive-t-il si elle ne s'y rend pas ? D'un autre côté, si quelqu'un s'y rend et qu'il est «blanchi» par une commission, quel va être le sort de la procédure habituelle, qui n'a pas cessé d'exister et à laquelle il revient de soumettre le cas à la justice, pour qu'elle se prononce dessus de façon souveraine ?» A supposer même qu'il faille inscrire ce problème sur la liste des ratages du gouvernement provisoire, et que le dossier se trouve ainsi alourdi : et alors ? Quelle conclusion doit-on en tirer ? Deux choses : d'abord, et très certainement, que l'actuel gouvernement doit faire preuve d'un sens plus grand de l'anticipation et se préparer suffisamment à l'avance sur le plan de la communication pour parer aux contestations qui, chacun le sait bien, surviennent même lorsqu'elles ne sont pas très judicieuses. La précipitation pour apporter des réponses urgentes à des situations exceptionnelles n'est pas la bonne solution quand on considère les obstacles auxquels on s'expose si une décision suscite une vaste protestation et, surtout, si on se trouve débordé ensuite par l'ampleur de cette protestation. Mais, deuxième chose, il ne s'agit pas de perdre de vue que le gouvernement actuel est au service de cette période transitoire que nous traversons en attendant de prochaines élections. Sa légitimité est relative alors que tout notre système juridique est comme en suspens et que l'écho sonore de la voix du peuple résonne encore à nos oreilles. D'ailleurs, certains membres du gouvernement l'ont bien compris qui affichent leur disposition à apporter, au fur et à mesure, les corrections nécessaires aux mesures qui sont prises en fonction des remarques qui leur parviennent a posteriori. Nous sommes loin de cette rigidité formaliste dans la défense des prérogatives : l'essentiel est de négocier le virage avec le moins de dégâts possible. Hier, un événement s'est produit qui illustre assez bien cette tendance du gouvernement à adopter un profil discret. Cet événement, c'est la publication par l'Union générale des travailleurs tunisiens d'un communiqué qui évoque un accord avec le gouvernement concernant la nomination de nouveaux gouverneurs… Oui, l'Ugtt se présente comme un associé dans le choix, non pas d'un plan de sauvetage de l'emploi dans telle ou telle zone, telle ou telle usine, mais dans le choix des… gouverneurs de nos régions ! Et elle prend l'initiative de le rendre public. Or quelle est la réaction du gouvernement ? Contacté au téléphone, le porte-parole déclare : «C'est leur position. Nous exprimerons demain la nôtre à l'issue du Conseil des ministres…» Oui, il est bien vrai que les membres du gouvernement sont comptables de leurs décisions comme de leurs faits et gestes d'ailleurs en ce contexte révolutionnaire mais, oui également, s'acharner sur eux au moindre écart c'est soi-même se tromper, être leurré par des intitulés, car le «gouvernement» qui dirige actuellement notre pays est autant une instance de décision officielle qui s'expose à la critique qu'une sorte de comité issu du peuple et qui, en tant que tel, a besoin de soutien et d'accompagnement. Oublier cela, c'est retomber dans le rôle passif du gouverné qui ne sait que demander des comptes et qui occulte son rôle de coacteur du devenir du pays. Il y a un seuil au-delà duquel la vigilance salutaire se change en déchéance politique : sans doute que si le gouvernement se doit de gagner la bataille de l'anticipation et de la communication, il nous revient à nous de gagner celle qui consiste à aller le plus loin possible dans la vigilance sans jamais dépasser le seuil après lequel on devient un simple «râleur».