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Peut-on réhabiliter l'école publique tunisienne sans assurer sa bonne gouvernance ?
Opinions


Par Mustapha ENNAIFER*
En Tunisie, la détérioration du système éducatif, comme celle du système judiciaire d'ailleurs, a commencé dans la deuxième moitié du gouvernement de Bourguiba pour s'aggraver et atteindre un niveau insupportable sous celui de Ben Ali. En même temps que le système éducatif se développait, la mauvaise gouvernance, comme un ver dans le fruit, y a pris demeure et en a pourri une grande partie. Aujourd'hui, il est urgent d'analyser les causes de cette dégradation en rapport avec le climat sociopolitique délétère dans lequel fonctionnaient les institutions éducatives publiques et de s'interroger sur les conditions qui permettraient d'engager leur réhabilitation.
Il ne fait pas de doute que la détérioration du système éducatif s'est faite en lien avec la dissolution progressive de la démocratie et l'instauration de la dictature. Au fur et à mesure que le parti unique étendait ses tentacules et que les contre-pouvoirs s'affaiblissaient, l'éducation perdait progressivement son autonomie et sa dignité. Dans les plus petits villages ou les moindres quartiers des grandes villes où l'on avait la fierté de compter un établissement scolaire qui accueillait et traitait démocratiquement les enfants des diverses classes sociales, assumant ainsi honnêtement sa fonction d'ascenseur social, les sollicitations adressées aux enseignants et aux directeurs directement par des parents ou par l'intermédiaire de connaissances influentes (grâce au pouvoir que donne la politique ou l'argent) qui étaient auparavant exceptionnelles et considérées comme condamnables, étaient devenues des pratiques plus fréquentes. Nombre de ceux qui étaient sollicités avaient fini par considérer comme normal de céder aux pressions et de rendre aux notables les services demandés. Ceux-ci cherchaient le plus souvent à obtenir des avantages pour leur progéniture ou leurs protégés par le moyen d'infractions aux règlements et aux lois : inscriptions avant terme, placement dans des classes privilégiées, modification de notes et de moyennes, passage injustifié en classe supérieure, orientation non réglementaire, levée de sanction, octroi non réglementaire de bourse, etc.
En fait ces infractions n'ont été possibles que parce que le pouvoir local et régional était une composante d'un pouvoir pyramidal dans lequel étaient parties prenantes des membres du RCD, certains membres de l'administration centrale de l'éducation, le chef de cabinet, le ministre et le conseiller à la présidence. Ce réseau contrôlait le processus de nomination des cadres administratifs des établissements scolaires. Le mode de sélection sur dossier des candidats leur a permis de disposer, au bout du compte, d'un corps administratif qui leur était en partie inféodé.
Mais les manquements à la loi n'ont pas consisté uniquement en délits scolaires. L'énorme budget de l'Education a permis de nombreux abus économiques par l'octroi, de manière illégale, de centaines de détachements de complaisance d'enseignants, au profit principalement du parti au pouvoir mais aussi d'organismes divers, ainsi que de centaines de marchés de construction ou de réparation de bâtiments mal contrôlés et d'acquisition d'équipements douteux qui ont permis l'enrichissement facile d'entrepreneurs, de commerçants et des réseaux de responsables qui leur étaient affiliés.
La mauvaise gouvernance de notre système éducatif s'est manifestée sous une troisième forme, celle de certains choix éducatifs et techniques erronés découlant d'une politique et d'une stratégie éducatives archaïques, injustes, démagogiques, incohérentes et au bout du compte inefficaces. Cela a été particulièrement le cas en matière :
- de pratiques éducatives , culturelles et sociales où il y aura fort à faire pour réinstaurer le respect de l'autre dans le cadre d'un code éthique à élaborer, pour associer les membres de la communauté éducative à la gestion de l'établissement scolaire, pour renforcer l'application du principe d'équité sociale en favorisant les régions, les milieux et les jeunes les plus défavorisés, pour consolider et diversifier les activités culturelles;
- de gestion trop centralisée du système où la réponse n'est pas tant dans la transformation des textes juridiques que dans celle de leur application afin que responsabilité, initiative et reddition de comptes des institutions et des personnels aillent de pair.
- d'orientations et de normes pédagogiques et didactiques qu'il faudra réviser pour assurer la qualité des prestations éducatives, favoriser la réussite individuelle de chaque élève et lutter efficacement contre l'échec scolaire ;
- de politique des langues où il faudra définir clairement la place de la langue nationale et celles des langues étrangères, adapter en conséquence les horaires et les méthodes pédagogiques;
- d'évaluation des acquis des élèves où il faudra interdire l'interférence du politique dans la gestion des examens, interdire les manipulations de résultats, stabiliser les modalités et les méthodes d'évaluation;
- d'orientation scolaire et professionnelle où la discrimination sociale devra disparaître pour laisser place à une orientation prenant en compte les aptitudes des jeunes et les besoins en compétences de notre pays ;
- de recrutement et de formation des enseignants et des cadres éducatifs où tout le dispositif est à reconstruire pour disposer de vrais professionnels répondant aux standards internationaux ;
- de recherche pédagogique pour que celle-ci soit véritablement au service de nos institutions éducatives et des acteurs qui y exercent.
Certes et heureusement, le secteur de l'éducation a eu et a encore ses résistants, des cadres intègres qui croient en leur mission d'éducateur et aux valeurs sur lesquelles elle est fondée. C'est leur honnêteté, leur conscience professionnelle, leur courage et leurs sacrifices qui ont permis de sauvegarder l'essentiel dans nos institutions éducatives. Certains d'entre eux, parce qu'ils ont refusé d'être corrompus, ont été mis à l'écart. Plus grave encore, ils ont été sanctionnés ou traînés devant les tribunaux. Leur vie en a été bouleversée. A l'opposé, nombreux sont, parmi les corrompus, qui ont été récompensés d'une manière ou d'une autre, par l'octroi d'avantages divers, matériels ou honorifiques. Aujourd'hui les premiers doivent être réhabilités et les autres au moins déchus des avantages malhonnêtement acquis.
Mais l'essentiel aujourd'hui est de reconstruire notre système éducatif. Notre pays ne pouvait avoir un système éducatif moderne et bien géré, suffisamment performant et répondant aux besoins culturels et socioéconomiques de notre pays sous un régime despotique comme celui que nous avons subi, parce que la mauvaise gouvernance en avait perturbé le fonctionnement. Pour redonner une nouvelle vie à nos institutions scolaires et à tout le système éducatif, il faut commencer par y rétablir la bonne gouvernance. Cela sera possible si les éducateurs ne se fourrent pas dans des impasses comme celle qui consiste à introduire les rivalités politiques dans l'établissement scolaire en voulant procéder à l'élection du directeur ou en refusant de respecter le devoir de réserve politique auquel est astreint tout éducateur. Cela sera possible si la Tunisie avance résolument dans la voie qui mène à l'instauration d'une société démocratique.


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