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Longévité partagée des régimes arabes (II et fin)
Opinions
Publié dans La Presse de Tunisie le 31 - 05 - 2011


Par Abdelbaki DALI *
Outre la coriace avidité de pouvoir, doublée d'une pérennité de son exercice, les dirigeants arabes ont en commun leurs dérapages et leurs dérives, leur disgrâce aggravée par des fuites scandaleuses, marquent leur tragique fin de règne par des sorties irrévérencieuses. Cela se termine en queue de poisson, suffisamment pourri pour ne pas continuer à épiloguer sur ces catastrophes.
Le plus à plaindre est que ceux qui résistent aux charges de la colère populaire continuent de vouloir différer leur départ par des manœuvres tortueuses désespérantes, sans se résigner à démissionner volontairement et ainsi sauver ce qui resterait de leur dignité d'homme. Les bilans individuels et le bilan collectif de cette race, de cette junte toute singulière dans les annales politiques et institutionnelles, sont visiblement négatifs. Nos dirigeants arabes s'accrochent désespérément au pouvoir. Ils ont en commun ce désir maladif de ne jamais envisager de retraite. Ils collent à l'autorité comme une mouche au miel.
Présidents-Rois
De présidents de république, ils se transforment miraculeusement en monarques absolus. La mutation se faisant progressivement au gré des mandats qu'on égraine sur des décennies d'oppression. On prend soin d'aménager à sa guise les constitutions en violant l'esprit du régime républicain dont on fait l'apologie en toute occasion. On ne se prive pas d'afficher son engagement démocratique et son respect pour les valeurs fondatrices du régime républicain, moyennant un simulacre invariable de scénario démocratique, les régimes arabes ont en partage l'art de la tromperie et de la triche. Faisant croire à leurs peuples que les droits et libertés seront toujours protégés. Usant et abusant d'intrigues, les manœuvres frauduleuses sont monnaie courante.
En réalité, l'oppression est érigée en mode de gouvernement et de gestion de la chose publique. Et le peuple d'en souffrir le martyre. Tel est leur bon vouloir. Nos gouvernants nourrissent, à longueur de mandats renouvelés, les mêmes espérances de longévité de leur régime trompe-l'œil, que celles qu'ils escomptent pour leurs âges biologiques. Telle est la conduite idéale de leur pays et c'est ce qui correspond à l'intérêt général supérieur.
Ainsi et sans grand effort, ils entretiennent l'illusion que leurs régimes sont l'expression idéale du paradis sur terre. Cette illusion de quiétude et de félicité est involontairement nourrie par la passivité des citoyens qui subissent sans contestation le mode d'exercice du pouvoir. La complicité des peuples est l'énergie qui actionne les dictatures. Ne dit-on pas, à juste titre, que nous n'avons que les gouvernants que nous méritons ? Ces dirigeants ont du mal à franchir le Rubicon et sauter le pas en osant s'autoproclamer rois. Ce serait dans la logique de leur régime. Ils éviteraient à leurs sujets bien des méfaits et nombre de désagréments qui pèseraient sur la vie quotidienne, sur le comportement en société.
Longévité désastreuse
Qui prétend que la monarchie est un système obsolète, un régime désuet ? Elle présente, au moins, une solide garantie contre l'abus de pouvoir et une réelle parade contre les appétits aiguisés pour le pouvoir. J'ai visé, bien évidemment, le mode de monarchie constitutionnelle qui délimite les domaines d'intervention respectifs des acteurs politiques.
L'autre non moins importante assurance du système monarchique est qu'il constitue un facteur sûr de stabilité politique et sociale en limitant la compétition aux seuls instances et rouages de la société. Ceux-là se consacrent, à l'intérieur de mandats préfixés, à la gestion de la chose publique, la magistrature suprême sur laquelle se focalise la concurrence étant le privilège exclusif du monarque.
Ce qui est dramatique dans nos régimes arabes, c'est que gouverner devient pour les dirigeants une seconde nature de laquelle il est difficile de se défaire. Comme si un mandat ou deux n'arrivent pas à assouvir la soif de pouvoir des prétendants aux commandes. Alors, on prend goût, par des manœuvres dilatoires, à l'exercice du pouvoir et on le prolonge indéfiniment.
Les dirigeants arabes s'interdisent d'abdiquer et s'éternisent dans le pouvoir s'y installant confortablement au mépris de toute valeur démocratique et refusant toute alternance. Leur pouvoir mandaté se meut en dictature, synonyme d'absolutisme et d'autocratie oppressante. La souveraineté du peuple est ainsi confisquée et du mandat elle passe au mandataire supposé l'exercer par procuration limitée dans le temps. Le dépositaire effectif de la souveraineté devient le président de la république.
Comme les juges britanniques ?!
En aménageant soigneusement leur longévité au pouvoir, nos dirigeants arabes (hormis le cas bien compris des monarques, rois, émirs, sultans ou autres), ils se rendent coupables d'inamovibilité. Au même moment, ils deviennent victimes de sénilité politique, source de tous les inconvénients qu'engendre l'exercice d'un pouvoir qui n'en finit pas.
A ce titre, ils ne peuvent s'enorgueillir de la même longévité et de l'inamovibilité dont bénéficient les magistrats de Sa Majesté la Reine Elisabeth II. Ces magistrats britanniques n'abdiquent jamais, et pour cause, le système juridictionnel britannique est si parfait, réglé comme une montre suisse où il y a peu de place pour les failles. Le mécanisme est si bien huilé qu'il sert de baromètre à la vie en Grande-Bretagne.
Evoquons la fameuse question de Churchill, en pleine Seconde Guerre mondiale, alors que Londres gisait sous les bombes allemandes, «comment va la justice?». Les militaires, étonnés de la nature et de la portée de la question du Premier ministre, répondirent, hébétés : «la justice va bien, Sir !» et Churchill de répondre, d'un air rassurant et optimiste : «Nous gagnerons la guerre» ! Ce qui se révéla juste !
Préserver la justice comme pilier de l'édifice de l'Etat et comme garant de l'harmonie de la société, sa pérennité et son indépendance suffisaient pour évaluer les chances de survie d'un pays. Voilà la leçon de Churchill.
Nos dirigeants n'accèderont pas au niveau de l'inamovibilité dont jouissent ‘'les juges britanniques qui ne démissionnent jamais et qui meurent rarement''. L'usage que ces juges font de l'inamovibilité étant loin de celui que nos dirigeants en font. Ceux-ci s'installent dans la longévité pour jouir des privilèges du pouvoir.
Les juges britanniques, eux, sont inamovibles pour que leur indépendance soit garantie. Et dans l'exercice de leurs charges, ils ne peuvent être inquiétés. Ils ne peuvent subir de pression et sont immunisés contre toutes formes de corruption. En conséquence, ils ne peuvent être menacés d'aucune façon, ils ne peuvent être démis de leurs fonctions. De plus, ils sont délibérément placés à l'abri du besoin financier, puisqu'ils émargent directement sur le Trésor public, sans limite et selon leurs propres besoins.
Comment, dans ces conditions, imaginer que l'inamovibilité des uns (dirigeants arabes) et celle des autres (juges britanniques) puissent être de même nature ? Ni les motivations, ni les objectifs des deux types d'inamovibilité ne sont semblables. Entre la vertu de celle des juges britanniques et les forfaitures de celle des dirigeants arabes, il n'y a pas photo !


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