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Continuité des civilisations et prospérité du commerce
Les autoroutes de la mer
Publié dans La Presse de Tunisie le 09 - 09 - 2011

Couvrant la nef et dominant les mosaïques à fond d'or de style byzantin réinterprété, le plafond de la chapelle palatine du grand palais de Palerme (Italie du sud) ou «palais des Normands» surprend le visiteur par son style différent et sa composition ordonnée selon un arrangement de croix et d'étoiles imbriquées. La rangée centrale comprend, elle, neuf croix et deux rangées de dix étoiles. Mariage fort réussi du symbole du christianisme d'une part et de celui de l'islam de l'autre.
En effet, si les thèmes et le style des peintures qui ornent les murs du palais trouvent leur origine dans l'ancien héritage centre-asiatique, la forme et l'articulation du plafond de la chapelle est, elle, incontestablement d'origine maghrébine.
Les historiens supposent qu'à l'époque, les palais zirides et aghlabides, dont on ne garde malheureusement pas de traces, possédaient des plafonds semblables. Aujourd'hui, on ne peut affirmer si les artistes qui ont réalisé ce plafond étaient égyptiens, maghrébins ou siciliens. C'est que la Sicile était, alors, une contrée cosmopolite où cohabitaient des communautés de différentes cultures.
Quant au grand palais de Palerme, il fut tour à tour forteresse punique, fort romain, château des émirs arabes puis résidence des rois normands au XIIe siècle. Un édifice qui incarne à lui seul le brassage culturel qui caractérisa, à une certaine époque, la Sicile et bien d'autres villes de la Méditerranée. Cette diversité culturelle a, en outre, rejailli sur les activités intellectuelles et artistiques : écrivains et géographes musulmans, tel Al Idrissi, côtoyaient des spécialistes de la mosaïque byzantine et des architectes normands du palais royal ou de certaines églises.
Aujourd'hui encore le promeneur s'étonnera à chaque coin de rue de cette ville méditerranéenne qu'est Palerme en découvrant des détails architecturaux et des fresques d'inspiration arabo-musulmane. Si cette diversité a été encouragée par les rois normands qui y voyaient un moyen de favoriser l'essor économique de la cité, elle a surtout été possible grâce à la mobilité des populations des deux rives de Mare Nostrum. Nos ancêtres méditerranéens ont, en effet, toujours été animés par ce désir d'aller voir au-delà de la vaste étendue de la mer, par l'attrait de l'aventure et le goût du risque, mais les impératifs géographiques et la recherche du profit ont motivé aussi les premières conquêtes de l'homme.
Brassage culturel
Palerme n'est pas l'unique exemple du genre en Méditerranée : Lisbonne, Barcelone, Tolède ou encore Carthage sont autant d'exemples édifiants de ce brassage culturel unique dans son genre. Par ailleurs, des études sur les échanges et les métissages culturels entre populations permettent de constater que la Méditerranée a été l'espace où l'échange culturel a été le mieux réussi. C'est d'ailleurs la seule région du monde où on parle de population méditerranéenne comme une population unie, et ce, malgré la pluralité des appartenances culturelles et ethniques. Un lien solide tissé durant des siècles continue, en effet, à unir les habitants des deux rives.
Toutefois, il est certain que, sans la navigation, tout cet échange n'aurait pu avoir lieu. Plutôt qu'une frontière, la mer Méditerranée a été un espace pour s'ouvrir sur d'autres civilisations et échanger biens et savoir-faire.
La mer occupe une place de choix dans la vie des populations méditerranéennes qui continuent à y voir une source de richesse inépuisable. L'imaginaire collectif de ces populations regorge lui aussi de symboles et de mythes directement inspirés du monde maritime.
La mer faisait rêver et elle continue à le faire, quoique les temps aient changé, mais des milliers de jeunes maghrébins y voient, encore, le seul moyen pour échapper à la misère qui les accable. Le destin de ces jeunes est généralement sinistre mais le rêve du départ persiste.
La navigation maritime qui fut pendant des siècles l'unique moyen pour aller d'un continent à un autre s'est vu, dès l'invention de l'aéronautique, reléguée au second plan. La rapidité des aéronefs a, en effet, vite séduit les voyageurs. Cet engouement pour les nouveaux modes de transport commence toutefois à se tasser, la conscience collective des risques liés à ces moyens rapides notamment en termes de pollution et de dégradation des ressources naturelles, n'a pas tardé à remettre le transport maritime au goût du jour.
Echanges commerciaux
Il y a lieu de rappeler, à ce propos, que le transport maritime constitue un maillon essentiel du commerce international et qu'il offre l'avantage d'être sûr, moins polluant et fiable. Il est en effet identifié comme le mode de transport ayant le niveau d'insécurité le plus faible et celui qui offre des garanties maximales pour les chargements de marchandises. Il est, par ailleurs, le moyen de transport le moins polluant. C'est aussi un moyen de transport peu coûteux (trente fois moins cher que le transport terrestre) et qui permet l'acheminement des marchandises en grandes quantités. Il offre, par ailleurs, la possibilité de transporter des marchandises diverses, entre autres des vracs liquides (les hydrocarbures : pétroles et produits pétroliers, les produits chimiques, les produits alimentaires…), des vracs solides (le charbon, les minerais ferreux et non ferreux, les engrais), les denrées alimentaires (céréales, aliments pour bétail, farines…) et autres produits (ciment, bauxite…). Sans oublier que pour les passagers, une traversée en bateau est une cure antistress garantie, car le contact avec la mer est un remède à nul autre égal pour calmer les esprits et attiser le rêve.
Les responsables politiques sont, d'ailleurs, conscients des potentialités de ce moyen de transport et des opportunités qu'il favorise. C'est dans ce sens que le concept «autoroutes de la mer» a été cité pour la première fois dans le livre blanc de la Commission européenne «La politique européenne des transports à l'horizon 2010 : l'heure des choix». Concept qui a, ainsi, été adopté par la Commission réunie en juin 2001 à Göteborg. L'objectif étant de tabler sur le transport maritime durable afin d'alléger le trafic sur les autoroutes terrestres et de désengager les grands axes autoroutiers européens tout en limitant la pollution. Le projet visait, en outre, à assurer une meilleure complémentarité des modes de transport tout en résorbant les goulots d'étranglement, en réduisant le coût environnemental et en développant le transport multimodal.
Les autoroutes de la mer se présentent, ainsi, comme des projets ambitieux qui s'inscrivent dans le temps. La Commission européenne a placé ce projet parmi ses priorités. Elle a d'ailleurs récemment publié une communication sur le fret : «Keeping freight moving», dont une partie est consacrée aux mers européennes, avec l'idée de «transporter par mer sans barrières».
Des facteurs d'union
Dans ce même ordre d'idées, on peut évoquer le projet d'Union pour la Méditerranée (UPM) qui place le concept d'autoroutes de la mer parmi ses priorités aux côtés de l'environnement et des énergies renouvelables. L'UPM ne peut, en effet, aboutir ni réaliser ses objectifs sans le développement d'un espace méditerranéen commun. On parle, par ailleurs, de la zone de libre-échange euromed, qui, elle aussi, ne saura, se concrétiser sans le développement des modalités de transport entre les deux rives et le développement d'axes autoroutiers marins. Les décideurs des pays partenaires œuvrent d'ailleurs dans ce sens. Ainsi, des actions et des projets multiples ont été développés à cet effet, notamment la mise à niveau des infrastructures portuaires et des services logistiques afin d'être au diapason des normes internationales et d'optimiser le potentiel de l'espace Euromed.
De son côté, l'Union européenne (UE) réfléchit de plus en plus à développer davantage ce moyen de transport afin d'améliorer ses performances et sa compétitivité. En avril 2004, une liste de trente projets prioritaires avait été arrêtée par l'UE qui intègre, entre autres, le système de navigation par satellite européen «Galileo», les autoroutes de la mer ( mer Baltique, arc atlantique, Europe du Sud-Est, Méditerranée occidentale) et la liaison fluviale Seine-Escaut.
Par ailleurs, les statistiques laissent prévoir une saturation du transport routier européen d'ici 2020, fait qui dicte l'urgence de réfléchir à des solutions alternatives et crédibles. À cette fin, l'UE propose, dans son livre blanc, plusieurs solutions dont le rail et les autoroutes de la mer. En effet, ces dernières permettraient une meilleure répartition du transport de marchandises en Europe, une décongestion des réseaux terrestres et une diminution de la pollution engendrée.
Intégration de la Tunisie
La Tunisie, premier pays de la rive sud de la Méditerranée signataire de l'accord d'association avec l'UE, œuvre à la mise en place d'une zone de libre-échange et à la coopération avec l'espace européen à travers la consolidation du transport maritime. Des actions multiples ont, ainsi, été conduites en vue de favoriser l'intégration de la Tunisie dans le projet d'autoroutes de la mer initié par l'UE. Son objectif, par ailleurs commun avec ses partenaires, consistant à hisser la Méditerranée au rang de portail logistique mondial.
Par ailleurs et vu la place stratégique qu'occupe la Tunisie en tant que partenaire de choix de l'UE, la Commission européenne l'a choisie pour la réalisation du premier projet pilote des autoroutes de la mer pour la Méditerranée (Medamos). L'assistance technique destinée au pays dans le cadre de ce projet a démarré en janvier 2009.
Un plan d'action régional de transport (Part) pour la période 2007-2013 a, en outre, été mis en place par la Commission et vise à mettre en place un système euroméditerranéen de transport intégré. Entre autres actions de ce plan, on cite l'amélioration de l'efficacité des ports, du transport maritime, des règles de sécurité et de sûreté, la modernisation et l'harmonisation des outils technologiques utilisés (systèmes de localisation des navires, échange de données informatisées (EDI) et amélioration de la sécurité de la navigation).
Pays méditerranéen, par excellence, la Tunisie a vu son histoire s'écrire au fil de l'eau. Aujourd'hui encore, elle continue à œuvrer pour développer ce potentiel et s'engage fermement dans le projet d'autoroutes de la mer afin d'être un maillon solide de l'espace Euromed et de développer les potentialités commerciales du bassin méditerranéen tout en s'inscrivant dans une dynamique de développement durable.


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