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« Le politique s'empare du religieux pour fonder sa légitimité et promouvoir son programme »
Entretien avec : Mondher Kilani, anthropologue, à La Presse :
Publié dans La Presse de Tunisie le 30 - 09 - 2011

Le temps politique est compté : notre première étape transitoire s'achève dans moins d'un mois avec un scrutin et l'entrée en jeu d'une assemblée constituante élue. Pour certains, c'est la démocratie qui s'inaugure, pour d'autres c'est la révolution qui poursuit sa marche. Mais d'où vient cette révolution et où va-t-elle ? Reste dans tous les cas de figure, la question que retourneront inlassablement nos penseurs pour quelques années encore. Le temps que prendra l'entendement et l'élucidation.
Pr Mondher Kilani est de ceux qui ont tôt localisé "le génie propre" du "printemps arabe" en général. Il est professeur, directeur du laboratoire d'anthropologie culturelle et sociale à la faculté des Sciences sociales et politiques de l'Université de Lausanne en Suisse. A partir de l'observation anthropologique et de ses propres centres d'intérêt que sont la religion, la sécularité, la modernité, la guerre, la violence extrême…, il a répondu aux questions de La Presse. Entretien
De quel cadre symbolique et idéologique relève, selon vous la révolution tunisienne ? Inédite, sidérant le monde, d'où tire-t-elle sa rationalité ?
— En effet, la question de la lecture de la révolution tunisienne, à l'instar de toutes les révolutions arabes, se pose. S'agit-il enfin pour les pays arabes de réaliser les valeurs occidentales de démocratie et de liberté comme le prétendrait une certaine vision linéaire, voire triomphaliste de l'histoire ? Ou ces révolutions relèveraient-elles d'une rationalité qui leur serait propre. Autrement dit, comment articuler ici l'universel et le particulier sans tomber dans une vision ethnocentrique qui pencherait d'un côté ou de l'autre. Je pense que les révolutions arabes qui revendiquent la justice, la dignité et l'égalité, ensemble de valeurs que l'on peut considérer comme universelles, le font selon leur génie propre. Autrement dit, il s'agit de comprendre les mécanismes profonds qui sous-tendent les processus de changement que connaissent actuellement les sociétés arabes.
A cet égard, vous citez justement trois traits communs à ces révolutions et vous en concluez que les rouleaux compresseurs ont éclaté et que "tous les mythes arabes se sont écroulés". Quels sont ces traits communs ?
— En effet, bien qu'ayant conscience que d'autres facteurs sont également agissants, j'ai, en effet, relevé principalement trois traits pour caractériser les “révolutions arabes” : l'éclipse de la religion de la sphère civile, l'affirmation de la présence de la femme dans l'espace public et l'absence de recours à la violence par les acteurs sociaux. Je pense qu'ils jouent un rôle prépondérant dans le processus en cours.
Commençons par la religion. Comment expliquez-vous ce que vous appelez "l'arrachement au religieux" et "l'autonomie de la sphère civile"‑?
— À travers ces révolutions, nous constatons que la religion a retrouvé sa véritable place dans la société, à savoir une certaine intériorité qui a toujours défini l'identité culturelle et spirituelle collective mais qui n'a pas été instrumentalisée par le politique. Si la religion est à certains moments mise en avant par certains acteurs, elle l'est au titre de fonction secondaire du politique. Ce que je veux dire par là, c'est que la religion n'a jamais guidé le politique, comme on le pense souvent. C'est plutôt au phénomène inverse que nous avons assisté dans le monde musulman : le politique s'est souvent emparé du religieux pour fonder sa légitimité et promouvoir son programme. Autrement dit, la prise de conscience qu'il y a eu dans les derniers mouvements sociaux, c'est la nécessité de défendre aujourd'hui aussi bien l'autonomie de la religion que celle de la sphère civile, et d'éviter les amalgames réducteurs entre les deux. Ceci est une forme de sécularité propre, et on n'a pas besoin d'aller chercher un modèle ailleurs. Il suffit juste de constater que le souci d'une telle autonomie est universel, et que les sociétés relèvent d'abord d'un pacte social même si l'institution de celui-ci peut s'inspirer de certaines valeurs transcendantales qui contribuent à le colorer avec un certain style de vie plutôt qu'un autre.
Quelles voies d'émancipation les femmes ont-elles empruntées ?
— Il faut de nouveau partir d'un constat. Que les femmes aient été dévoilées, comme en Tunisie, par exemple, ou voilées comme à Bahreïn ou au Yémen, elles étaient partout dans la rue pour réclamer les mêmes droits pour tous : liberté, dignité, égalité. C'est la preuve que la capacité d'action des femmes peut emprunter plusieurs voies. Qu'il ne s'agit pas nécessairement de s'inscrire dans le modèle d'émancipation progressiste que le mouvement féministe a connu, notamment en Europe, mais dans certains pays arabes aussi comme la Tunisie ou l'Egypte. La subversion des valeurs caduques du patriarcat et de l'autoritarisme – qui s'exerce sur les deux sexes, il faut s'empresser de le préciser – peut également surgir en habitant l'intérieur même des normes, celles-là mêmes qui nous assujettissent en tant qu'acteurs, et notamment en tant qu'actrices femmes. C'est pourquoi il n'est pas contradictoire de parler de féminisme islamique qui rejoint à sa manière les autres formes de féminisme dans leur revendication de l'autonomie et de l'égalité. Autrement dit, l'émancipation de la femme et de l'homme est une exigence universelle, mais ses formes sont variables d'un contexte à l'autre.
En retournant la violence contre eux-mêmes, les jeunes révoltés ont-ils à jamais rompu avec l'idée du ressentiment et du bouc émissaire si propre au monde arabe ?
— La question de la violence est, selon moi, un troisième facteur décisif dans les “révolutions arabes”. En sortant dans la rue les mains nues, voire en retournant la violence contre eux pour certains, notamment en s'immolant par le feu, les différentes catégories de la population ont montré leur capacité d'autonomie par rapport aux pouvoirs hégémoniques traditionnels qui les enserraient dans des structures rigides. Dans ces mouvements, on n'a assisté à aucune revendication idéologique ou religieuse, à aucun recours à un chef sauveur, à aucun nationalisme agressif, ni enfin à aucune mise à l'index d'un bouc émissaire, local ou étranger. La violence physique et symbolique a été évacuée comme moyen d'action politique légitime. Elle a été reconnue pour ce qu'elle est, comme un pur moyen de domination au service des tyrans. Le peuple, entendu cette fois comme une rencontre de plusieurs singularités réunies autour d'un projet commun, ne relève plus désormais de l'unique et du monolithique, figures auxquelles il a été réduit jusqu'ici par les pouvoirs autoritaires arabes, qu'ils soient monarchiques ou républicains. Aujourd'hui la multitude a récupéré sa capacité d'action. Elle se reconnaît dans la diversité et l'hétérogénéité, et est prête à construire un espace de vie commun, sous forme de pacte civique ou de contrat citoyen. C'est cela la force du cri “le peuple veut la chute du régime” qu'ont entonné partout les manifestants. Il souligne la nouvelle capacité d'agir des divers acteurs sociaux et leur nouveau degré d'autonomie. Il souligne également la prise de conscience que c'est ensemble que les revendications des uns et des autres seront le mieux prises en compte.
En quoi la révolution tunisienne s'inscrit-elle en particulier dans l'ensemble des révolutions arabes ?
— Tout ce que je viens de décrire s'applique en premier lieu à la Tunisie, non seulement parce que c'est le pays arabe que je connais le mieux, mais parce que c'est aussi le pays où ces processus sont les plus faciles à lire. Toutefois, un autre trait commun que l'on peut souligner entre toutes ces “révolutions” est une nouvelle façon de se reconnaître en tant qu'Arabe. Loin, comme je l'ai déjà dit, de toute conception unanimiste qui a caractérisé les différentes variantes du nationalisme arabe, aujourd'hui complètement obsolètes à mes yeux, les divers peuples se reconnaissent aujourd'hui arabes à travers ce nouveau sentiment de s'appartenir enfin, d'avoir réintégré un moi qui jusque-là était aliéné par des pouvoirs dictatoriaux manipulateurs. De quoi arabe est-il le nom aujourd'hui ? Sinon de cette capacité à se reconnaître enfin comme acteur de l'histoire, enfin comme espace diversifié, riche de cultures, de langues, d'idées politiques, de productions artistiques et même de religions diverses. C'est cette diversité reconnue et revendiquée qui constitue, à mon avis, la nouvelle force du mot arabe.
Vers quelle démocratie pourraient s'orienter les révolutions arabes au vu des limites aujourd'hui reconnues de la démocratie parlementaire ?
— On espère que ces “révolutions” iront au-delà d'une simple démocratie parlementaire – ce qui par ailleurs constituerait déjà un énorme acquis pour des pays qui n'en ont connu aucune forme jusqu'ici. Il s'agit de se donner la possibilité de construire une démocratie avec une société civile forte où les associations indépendantes, les initiatives citoyennes, la créativité culturelle et politique, trouvent pleinement leur place, et où les voix de la représentation ne seront pas captées au profit d'une classe politique spécialisée. Avec la liberté qui souffle sur le pays depuis le 14 janvier, beaucoup de partis se sont constitués, plus d'une centaine. Ceci est une bonne chose, mais on ne peut s'empêcher de constater que la plupart de ces partis relèvent toujours d'une mentalité “ancien régime”. Peu d'attention, en effet, y est accordée à l'autonomie et à la responsabilité citoyenne, aux formes d'organisation alternatives, telles l'autogestion et l'assemblé délibérative qui pourtant foisonnent aujourd'hui dans la société tunisienne. Peu de place est également accordée aux indépendants, aux jeunes et aux femmes qui furent pourtant des acteurs déterminants dans la révolution.
Dans quelle modernité ou postmodernité s'inscrivent ces révolutions et apportent-elles vraiment un démenti à la théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington ?
— Les “révolutions arabes” ne sont ni modernes ni postmodernes, elles sont actuelles. Je ne crois pas, en effet, à une temporalité qui soit pure progression linéaire ou pure rupture. Toutes les révolutions sont contemporaines et à ce titre elles s'expliquent par leurs contextes respectifs. Quant à la thèse du choc des cultures, elle n'est qu'une machine de guerre aux mains d'une idéologie hégémonique qui fonctionne sur la diabolisation des autres cultures et des autres sociétés, notamment de celles qui ne se soumettent pas à sa “vérité historique”. Les “révolutions arabes” constituent un démenti de la thèse de Huntington dans le sens où elles démontrent les capacités de nouveauté et d'ouverture dont peuvent faire preuve des sociétés perçues jusqu'ici comme fermées. Elles le sont également dans le sens où elles montrent le potentiel d'universalité que toutes les sociétés, sans exception, portent en elles.


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