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Osons le débat fondateur sur la laïcité!
Opinions


Par Mohedine BEJAOUI *
A la veille de notre IIe République, nous sommes appelés à poser les bases d'une nouvelle Constitution qui garantirait une démocratie sereine et irréversible. Il apparaît chez la majorité des Tunisiens une volonté de séparer les pouvoirs régalien, exécutif, législatif et judiciaire. Ils souhaitent en quelque sorte des contre-pouvoirs à tous les abus potentiels de pouvoir — les répétitions sont ici volontaires afin d'éviter des glissements de sens au risque d'alourdir la lecture. Une autre séparation est revendiquée d'une manière plus ou moins explicite depuis la révolution: séparer le politique de la religion. La prudence voire la timidité des laïcs a priori étonnante, est néanmoins compréhensible. Toutefois, l'histoire bégaye; de temps en temps, il lui arrive d'articuler distinctement, et il faudra l'écouter. La temporalité révolutionnaire est tellement exceptionnelle, extraordinaire, ponctuelle qu'il serait naïf de penser qu'une autre occasion se représenterait de si tôt, pour enfin se donner le temps de discuter à bâtons rompus d'un sujet aussi crucial que la laïcité. Pourquoi ne pas attendre?
Parce que la laïcité est un choix fondamental, fondateur d'une citoyenneté où chaque Tunisienne, chaque Tunisien sera libre de sa pensée, de ses actes, tous ses actes — y compris religieux — dès lors qu'il demeure responsable et respectueux de la liberté d'autrui. La laïcité est un sujet qui déborde la seule pratique cultuelle, elle implique les rapports hommes-femmes, gouvernants-gouvernés, comportement privé et manifestation publique. Rappelons qu'une femme iranienne ne doit enlever son voile chez elle que face à une liste restrictive d' hommes. L'égalité entre tous, slogan ressassé par toutes les formations politiques tunisiennes, ne peut être pensée en dehors de la préservation et l'amélioration du statut de la femme. Une lecture strictement littérale des textes religieux interdirait aux Tunisiennes de conduire un véhicule . C'est de la moitié de la population tunisienne dont il s'agit, cela mérite qu'on lui accorde un intérêt.
La population tunisienne est en majorité musulmane, dont les membres pratiquent peu ou prou, ou pas du tout, les proportions des croyants, athées, agnostiques, juifs, chrétiens ont peu d'importance dès lors que, citoyens, ils demeurent égaux face à leurs devoirs et leurs droits. L'arithmétique électorale est nécessairement électoraliste dès lors que l'on évite les sujets qui fâchent. Qu'est-ce qu'un citoyen musulman en Tunisie de 2011?
Cette campagne électorale est une occasion historique pour enfin s'interroger sur les liens entre politique et religion, entre l'Etat et l'Islam, question souvent soigneusement éludée dans les pays arabes alors qu'elle est cruciale. L'instabilité politique au Liban et en Irak, deux pays multiconfessionnels, apporte la preuve que des "arrangements" à la périphérie de la laïcité n'épuisent pas son contenu, et finissent par compromettre le processus démocratique. La démocratie s'est suicidée à chaque fois qu'elle s'est résignée à un compromis respectant — toutes proportions gardées — le poids de chaque confession dans la population, pour lui attribuer mathématiquement une représentation politique. Il fallait être naïf ou feindre la candeur pour penser que l'appartenance à une religion ou à une croyance efface toutes les différences entre coreligionnaires, pour croire que deux musulmans partagent nécessairement, totalement, absolument tout programme politique dès lors qu'il se proclame de l'Islam. Quel Islam ? Quel texte ? Quelle lecture? Quelle interprétation? Qu'est-ce qui sépare un chiite d'un sunnite?
La République islamique iranienne , laboratoire grandeur nature de l'Islam politique total , montre les limites d'un système théologique où l'unité de façade se craquelle au quotidien dans les rues de Téhéran sous les matraques et les balles des gardiens de la révolution islamique: les pasdarans : garde prétorienne d'un régime autoritaire qui n'a rien à envier à la milice du dictateur tunisien en fuite. Les étudiants iraniens sont musulmans , leur seul tort est de réclamer la liberté et la démocratie.
Alors, le modèle iranien , plus abouti que le modèle turc —contrarié par une armée " kémaliste " très sourcilleuse sur la question de la laïcité à la turque — nous renseigne sur les limites, mais aussi les ouvertures qui se présentent à nous, Tunisiens, pour créer notre démocratie en définissant nos rapports à l'Islam dans un projet politique que la nouvelle Constitution est censée garantir.
Une opportunité historique se présente à nous, Tunisiens, de discuter de la place que doit occuper la religion entre sphère privée et sphère publique. La reconnaissance officielle d'un parti islamique rend urgent et fécond ce débat sur la laïcité. Les Tunisiens choisiront en connaissance de cause, sous réserve qu'ils soient renseignés sur les options des uns et des autres.
Il sera salutaire de dissiper ce grand malentendu que de considérer les laïcs comme des prosélytes de l'athéisme, pourfendeurs de l'identité arabe musulmane, il est aussi important de ne pas considérer a priori tout islamiste comme salafiste en puissance. La discussion est toujours menée entre des avis contraires, mettons ce débat sur la place publique, sortons le sujet des cercles d'initiés, dépassionnons les échanges, définissons la laïcité le plus clairement possible. Nous réussirons ainsi à lever définitivement une ambiguïté entretenue tantôt par l'ignorance, tantôt par la manipulation.
La laïcité peut être définie simplement par la séparation de l'Etat et de la religion — quelle qu'elle soit — un principe qui garantit la liberté de conscience et de culte, qui assure l'égalité de droits entre toutes les croyances. La mise en œuvre de ce principe poserait moins de problèmes que son inscription dans le marbre. Des pratiques laïques sont observables en Tunisie depuis des lustres, pratique religieuse laissée à la discrétion de la personne, liberté d'affichage ostentatoire d'appartenance religieuse, les jeûneurs et non-jeûneurs de Ramadan se côtoient dans la même famille, des amis pratiquants et non pratiquants se souhaitent bonne fête le jour de l'Aïd, le mariage civil et le mariage religieux coexistent, le planning familial est entré dans les mœurs et fait moins débat en Tunisie qu'aux Etats Unis, la monogamie est désormais indiscutable, des filles voilées vivent avec leurs mères non voilées, avec respect et tolérance…
La société tunisienne a fait son chemin de laïcisation,— elle n'est pas encore au bout — devrons-nous " continuer à faire comme si !", entretenir une hypocrisie où l'article 1 de la Constitution en cours fut un alibi à un régime dictatorial corrompu, véreux, pervers et dépravé aussi loin des préceptes de l'Islam que des fondements ontologiques de la République.
Dans la diversité des partis et des familles d'esprit qui se présentent pour le prochain scrutin, on constate une timidité consternante dès lors que la question de la laïcité est abordée, les postures timorées sous-tendent de mauvais calculs électoralistes. Vouloir ménager les conservateurs, éviter d'être catalogué comme athée conduira à un double échec: les conservateurs préféreront voter pour les islamistes plus cohérents sur le sujet, que de mettre un bulletin dans l'urne pour celui qui choisit de s'abstenir. Ne pas prendre position sur la question de la laïcité revient à soutenir ceux qui la rejettent. Perdre des élections dans une première expérience démocratique , on s'en remet, mais perdre son âme en livrant cette fragile promesse de liberté à ceux qui projettent de nous ramener à l'autoritarisme, serait faire offense au sang versé de nos martyrs. On ne récupère jamais une âme perdue!
Islamitude, islamité, islamisme, que recèlent ces mots ? à quels référents s'accrochent-ils ? Parlons-en!
Le débat sur la laïcité est un enjeu majeur, en dépit des difficultés qui ne tarderont pas à se manifester. L'incompréhension, la manipulation, l'atavisme d'une religiosité vécue comme une donnée, non pas comme un fait social, autant d'embûches qui risquent de complexifier la discussion, de braquer les esprits. Il n'en demeure pas moins que ce débat est fondateur, il accouchera probablement dans la douleur d'une perception nouvelle de la citoyenneté, il sera un exercice démocratique périlleux mais nécessaire. Il ne s'agit pas d'organiser la victoire des laïcs contre les conservateurs, la question dépasse les deux protagonistes elle interroge nos limites, notre capacité à transgresser les tabous politiques déguisés en interdits religieux. Si le débat a lieu dans le respect et la sincérité, quelle que soit l'issue des suffrages du 23 octobre, la laïcité en sortira confortée, nous grandirons. Un jalon de plus sera posé dans un cheminement vers la démocratie et la citoyenneté. Osons le débat vertueux, la révolution des esprits passe par la remise en cause des schémas préconçus. Les tabous intellectuels autour de ce sujet sont transgressés au quotidien par les pratiques des Tunisiens, sans pour autant qu'ils tournent leur dos à leur croyance musulmane. La société tunisienne avait devancé de plusieurs décennies le régime politique qui pensait, à tort, l'avoir sous sa botte; elle est aujourd'hui à plusieurs longueurs d'avance des formations politiques qui n'évoquent la laïcité qu'à voix basse, dans les conclaves des appareils partisans qui courent derrière une révolution qui les a dépassés.
Alors, parlons-en, nous éviterons ainsi l'hypocrisie, ce consensus mou, vicieux qui nous a privés de liberté pendant des décennies, celui-là même qui fit apparaître le dictateur déchu comme un rempart contre l'extrémisme alors qu'il l'avait couvé, nourri, en faisant croire qu'il le combattait. Osons le débat sur la laïcité, un exercice d'apprentissage démocratique qui transformera l'essai révolutionnaire en projet de société libre et responsable.


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