Le gouvernement provisoire vient de proposer dans la loi de finances complémentaire de 2012 une augmentation du prix des carburants. L'argument : cours mondiaux du pétrole en hausse. Conséquence : une situation paradoxale et inextricable entre la nécessité pour le gouvernement de limiter le déséquilibre de la balance commerciale, en l'occurence pour ce qui concerne les produits pétroliers, et son souci de contenir l'évolution effrenée de la contrebande des carburants et la vente illicite du liquide précieux au bord des routes, à quelques mètres des stations-service. Un véritable fléau qui migre des régions frontalières du sud vers le nord et de l'ouest vers les villes du Sahel et que ses adeptes, de plus en plus nombreux, expliquent par la cherté de la vie et surtout par le prix élevé du litre de carburant à la station. Au grand jour et à un prix compétitif Les revendeurs clandestins n'éprouvent aucune gêne à exposer leurs marchandises au grand jour, au bord des routes, à quelques mètres d'une station-service ou entre deux stations. «C'est le cas à Jendouba, à l'entrée même de la ville, tout près d'un kiosque, à Béjà, mais aussi à Sousse, à Kairouan et ailleurs», indique-t-on du côté de l'Utica. Pire encore, «stockés à l'intérieur même des maisons, ces produits inflammables ont été à l'origine de plusieurs incendies à cause du non respect des normes de sécurité, heureusement sans dégâts humains», souligne M. Sami Tarchoune, du département de presse du gouvernorat de Monastir, pour expliquer l'intransigeance de ces nouveaux «commerçants» et leur détermination à préserver coûte que coûte leurs «affaires» et leurs intérêts. Selon ces mêmes sources, le phénomène n'est pas du tout nouveau, mais, auparavant, il était peu répandu et davantage confiné aux frontières sud avec la Libye, précisément dans la région de Ben Guerdane, et aux frontières algériennes du côté ouest. Cette activité parallèle «florissante» fait monter la grogne des pompistes agréés qui payent leurs charges sociales et leurs impôts. Ils auraient eux-mêmes revendiqué l'augmentation du prix de l'essence à la pompe. Ces derniers ont déjà brandi un premier préavis de grève puis l'ont annulé en échange de promesses rassurantes de la part des autorités de tutelle. Face à la résistance du phénomène, une rumeur à propos d'un deuxième préavis de grève, de trois jours cette fois, a, également, circulé. Il faut dire que les prix proposés sur la route défraient la chronique : moins de un dinar le litre. Le mazout est cédé à environ sept cents millimes. «De plus, la rumeur court que la qualité du carburant est excellente, au point que certains prétendent que parmi les «clients» il y aurait des pompistes, mais cela reste à prouver», indique M. Tarchoune. Seulement le «sans plomb» Les pouvoirs publics tentent de prendre les choses en mains à travers le contrôle sécuritaire et économique des convois de marchandises, surtout aux frontières libyennes et algériennes, les saisies du précieux liquide vendu dans des bidons et les négociations avec les revendeurs clandestins et les contrebandiers. En vain. Ce commerce illicite gagne du terrain. «Ces brigades n'ont pas la tâche facile. Les arrestations de contrebandiers se soldent souvent par des mouvements de protestations, voire des agressions, soutenues de surcroît par la population locale qui légitime ces activités en revendiquant le droit au travail pour les contrebandiers et les revendeurs», explique M. Maher Fki, directeur central des affaires économiques à l'Utica. Serait-ce l'impasse ? La contrebande des carburants, qui est justifiée par la cherté de l'essence, n'est-elle pas ainsi réconfortée dans sa résistance par cette nouvelle augmentation ? Situation d'autant plus problématique que le ministre du Commerce a, récemment, déclaré à la télévision nationale, Watanya 1, que cette augmentation ne touchera que l'essence «utilisée par la classe aisée», en somme le sans plomb. Or, d'aucuns n'ignorent pas que cette catégorie de carburant est utilisée même par les voitures populaires qui, si elles sont achetées aussi par la classe aisée, demeurent l'unique recours des familles de niveau social moyen grâce à un crédit CNSS, avec en plus, parfois, un crédit bancaire pour assurer l'autofinancement. D'aucuns n'ignorent pas aussi que la classe moyenne tunisienne est surendettée (logement, voiture, crédit personnel...) ? Quant au fuel (mazout), selon le ministre du Commerce, il devrait être épargné par cette augmentation car utilisé dans l'industrie, l'agriculture et les véhicules utilitaires. Or, il est, également utilisé par les grosses cylindrées énergivores et les 4x4, qui sont loin de faire le bonheur de la classe moyenne. Aujourd'hui, la question se pose : est-il judicieux d'accabler davantage le salarié et d'altérer encore plus son pouvoir d'achat ? Envolée des prix alimentaires, plusieurs augmentations dans divers secteurs, possible retenue de quatre jours de travail sur les appointements des salariés...Dans bon nombre de familles tunisiennes, c'est la panique. Alourdir, aujourd'hui, le fardeau des familles qui suent et triment pour subvenir à leurs besoins et risquer, par-là même, de freiner la consommation intérieure légale, est-ce la solution idoine et le recours incontournable pour le gouvernement actuel qui cherche, à n'en point douter, les moyens de sortir le pays de l'impasse ?