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12 mai 1881 : La Tunisie a été colonisée parce qu'elle était colonisable
Publié dans Leaders le 11 - 05 - 2015

Les peuples n'aiment pas célèbrer leurs malheurs, et quand une date leur rappelle un mauvais souvenir leurs dirigeants s'évertuent à l'effacer de la conscience collective. D'où le choix du 12 mai, jour anniversaire de l'instauration du protectorat, pour la nationalisation des terres appartenant aux colons. Depuis 1964, cette date a cessé d'être exclusivement celle du tristement célèbre traité du Bardo, mais celle de l'évacuation agricole. Pour autant, cela ne nous dispense pas d'entretenir le souvenir d'un évènement survenu il y a 134 ans qui a marqué un tournant dans notre histoire et d'en tirer les enseignements pour le présent et l'avenir. C'est, d'ailleurs, ce à quoi s'est employé Bourguiba pendant des années avec le talent et la force de persuasion qu'on lui connaîssait.
Dans son livre, « l'affaire tunisienne », l'historien Charles-André Julien évoque les circonstances de la signature du traité du Bardo : «le 12 mai, le général Bréart (commandant du corps expéditionnaire français) reçoit des instructions rédigées par Jules Ferry (le président du conseil) et de Courcel (ministre des Affaires étrangères) qui lui prescrivaient de présenter au bey, dans son palais du Bardo, à Ksar Saïd, un traité de protectorat, et, en cas de refus et après un délai de quelques heures, de « s'assurer de sa personne ». A 16 heures, le consul de France, Roustan se rend au palais de Ksar Saïd où résidait le bey, suivi du général, à cheval «avec un nombreux état-major et un escadron de chasseurs» qui ne quitteront pas la place. A 20 heures, soit une heure avant le délai fixé par l'ultimatum de Bréart, Mohamed Sadok cède sous la contrainte. Une demi-heure après, Roustan adresse une dépêche au Quai d'Orsay qui commence par un cri de victoire justifié l'accord est signé».
Deux ans plus tard, le 8 juin 1883, la Tunisie deviendra une colonie de fait suite à la signature de la convention de la Marsa qui réduira au minimum les prérogatives du Bey. « On est passé de la co-souveraineté à une souveraineté exclusive de la France » (1) et même à une colonie de peuplement avec l'afflux de dizaines de milliers de Français et la naturalisation de milliers d'Européens (Maltais, Espagnols) et de juifs livournais qui accapareront les richesses du pays y compris la majeure partie des terres agricoles du nord-ouest.
Comment en était-on arrivé-là ?
Lorsque l'amiral ottoman Sinan Pacha avait bouté les troupes de Charles Quint hors du territoire national en 1574, il fut accueilli en sauveur, tellement les Espagnols avaient laissé de mauvais souvenirs en se livrant à un véritable génocide. Les Tunisiens étaient loin de se douter qu'ils étaient tombés de Charybde en Scylla : un territoire dépecé, privé d'une partie de ses provinces occidentales et méridionales, et surtout deux dynasties, la mouradite et la husseinite qui laisseront en 350 ans de règne un pays exsangue, incapable d'opposer la moindre résistance fût-elle symbolique à l'occupant français le 12 mai 1881.
Il fut un temps où la défunte RTT diffusait en prime time sur son unique chaîne de télévision, des émissions culturelles. Je me souviens tout particulièrement d'une émission historique hebdomadaire produite et animée par Khélifa Chater. Sans faire exploser l'audimat, elle était suivie par un public fidèle dont un certain Habib Bourguiba. «Il ne ratait aucune émission et même quand il était en convalescence à l'étranger, ce qu'il lui arrivait souvent dans les années 70, nous lui faisions parvenir les enregistrements », se souvient Khélifa Chater. C'est que l'émission s'intéressait surtout à une période qui tenait particulièrement à cœur à l'ancien président de la République.
Car si Bourguiba a été un acteur majeur de l'histoire contemporaine de la Tunisie, il était aussi un lecteur insatiable des livres d'histoire. Souvent, il ponctuait ses discours de citations tirées de livres, comme « Al Moukaddima » (Les Prolégomènes) d'Ibn Khaldoun ; « El Ithaf » d'Ahmed Ibn Abi Dhiaf, « L'Afrique de Nord en marche », de Charles André-Julien, « Les origines du protectorat français en Tunisie » de Jean Ganiage sans oublier le livre du fondateur du Destour, Abdelaziz Thaalbi, « La Tunisie martyre » son vade-mecum qu'il a lu et relu, toujours avec la même émotion. De son expérience et de ses lectures, Bourguiba tirera un enseignement essentiel : si la Tunisie a été colonisée, c'est qu'elle était colonisable. Le concept, forgé par le penseur algérien Malek Bennabi, est repris par Bourguiba.
Les livres de Charles-André Julien et de Jean Ganiage sont particulièrement édifiants à cet égard. Sans rien occulter et avec le souci constant d'établir la vérité historique, les deux historiens brossent un tableau très sombre de la Tunisie de la deuxième moitié du XIXe siècle. On en sort tout remué, horrifié par l'incompétence des gouvernants, la toute-puissance des consuls, l'esprit de rapine des mamelouks. Ah les mamelouks, parlons-en ! On ne dira jamais assez le tort qu'ils ont porté à leur patrie d'adoption. Originaires des balkans, comme nos Beys, peu instruits, totalement dépourvus de scrupules, ils ont détenu la réalité du pouvoir jusqu'à l'intauration du protectorat alors que les souverains étaient réduits au rôle de rois fainéants. le plus connu, Mustapha Khaznadar, né à l'ile de Chio en Grèce, de son vrai nom Kalkias Stravelakis, Premier ministre pendant...36 ans, s'est retrouvé après son départ avec une fortune égale à deux fois le budget de l'Etat. Julien notait que les charges de Caïds, les portefeuilles ministériels, les sièges de conseillers leur étaient réservés. Lors de l'expédition d'Egypte, Napoléon avait d'ailleurs observé le même phénomène chez les mamelouks égyptiens. Kheireddine était l'exception qui confirmait la règle. Il compensait son manque d'instruction, par une intelligence vive et un nationalisme chevillé au corps, même si on peut lui reprocher d'avoir vendu le domaine de l'Enfidha qui s'étend sur 100000 hectares à la Société Marseillaise de Crédit. Il a fondé le collège Sadiki, assaini les finances publiques. Il terminera Grand vizir de la Sublime porte. Un seul autochtone, Mustapha Ben Ismaïl, le mignon de Sadok Bey et...coiffeur de son état à Souk el Blat, fut hissé à la primature après le départ de Kheireddine
«Tunis la plus petite, la plus tranquille des trois régences barbaresques avait glissé depuis la conquête de l'Algérie vers un Etat de semi-vasselage à l'égard de la France. Satisfait de sa docilité, le gouvernement impérial ne songeait point à l'absorber (…) Mais la décadence de ses institutions, de son économie, la faillite d'une politique de réformes trop hâtives, la mise au pillage de ses finances entraînèrent une banqueroute financière d'où devait sortir une mise en tutelle exercée collectée par la France, l'Angleterre et l'Italie». En quelques mots, Jean Ganiage a résumé la situation de la Tunisie au milieu du XIXe siècle.
Avec la dynastie husseinite, et avant elle les Mouradites, on n'a même pas eu droit au cycle khaldounien, tout au plus quelques éclaircies dans la grisaille. Sur les 19 Beys qui ont régné de 1705 à 1957, un seul était irréprochable : Moncef Bey, dont le règne n'a duré que six mois pendant la Seconde Guerre mondiale. Deux autres ont été des despotes plus ou moins éclairés : Hamouda Bacha, contemporain de Napoléon, et Ahmed Bey 1er, le fondateur de l'école polytechnique du Bardo, à qui on doit aussi le drapeau national. Mais les grandes décisions qui ont été portées au crédit des Husseinites comme l'abolition de l'esclavage en 1846 ou la constitution de 1861 dont s'enorgueillissent les Tunisiens, ont été prises sous la pression des grandes puissances et n'ont jamais été appliquées.
Lorsque le général Briard se présenta en compagnie de Roustan le 12 mai devant la palais beylical, le pouvoir n'était pas à prendre, mais à ramasser. La Tunisie était colonisable.
(1) Histoire générale de la Tunisie (tome IV) Sud Edition Tunis
Hédi Béhi


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