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Hédi Béhi: Pourquoi être plus royaliste que le roi?
Publié dans Leaders le 05 - 03 - 2020

Ils n'ont rien appris, ni rien oublié. Les tenants de ce qu'on appelait le panarabisme nous reviennent par la grâce des élections et surtout du système électoral des plus gros restes, cantonnés dans leurs certitudes, comme s'il n'y avait pas eu la guerre des Six-Jours en juin 1967. Une guerre qui constitue sans doute la plus grande catastrophe que les Arabes aient jamais connue, bien plus grave que la prise de Bagdad par les Mongols en 1258 ou la chute de Grenade en 1492.
Voici donc ces hérauts du nationalisme arabe sans peur et sans reproche de retour sur la scène politique qui se rappellent à notre mauvais souvenir. Toujours à la recherche d'un thème mobilisateur, ils ont focalisé sur la normalisation (ettatbii) avec «l'entité sioniste». C'est le terme à la mode, qui résume toutes infamies, les trahisons et por certains les sacrilèges, le chiffon rouge des nationalistes arabes. Il suffit de l'agiter pour faire sortir les arabes de leurs gonds. On veut criminaliser la normalisation Où commence la normalisation? Où s'arrête-t-elle ? En quoi consiste-t-elle ? Pour faire un exemple, ils ont décidé de s'en prendre à une sportive, en l'occurrence la tenniswoman Ons Jabeur, qui se trouvait être la sportive la plus populaire du pays et qui, au surplus, venait de l'emporter sur une joueuse israélienne, la seule victoire arabe contre Israël depuis 60 ans. Mal leur en a pris. Ils sont tombés sur un os. Ons ne s'est pas laissé compter. En revanche, la seconde victime de cette chasse aux sorcières, le ministre le plus en vue du gouvernement sortant, René Trabelsi. Un Tunisien juif qui incarne la Tunisie éternelle, une Tunisie plurielle, tolérante n'a pas été reconduit, le parti nationaliste Echaab s'y étant opposé. L'un de ses dirigeants a adressé même un ultimatum au nom de son parti au chef du gouvernement. «C'est lui ou nous». De toute évidence, c'est sa qualité de juif qui fait problème. Même si on s'en défend. Cela s'appelle en bon français de l'antisémitisme.
Ainsi, il Suffit d'être juif pour qu'on doute de votre sentiment d'appartenance, quels que soient vos mérites. Apparemment, nos nationalistes arabes n'ont jamais entendu parler de Georges et Gladys Adda, Albert Bessis, Gisèle Halimi. Sait-on que parmi les dirigeants du Destour qui ont été internés à Kébili en 1952 pour faits de résistance, sous le protectorat, juifs et musulmans vivaient en bonne intelligence,malgré quelques dérapages, les mariages mixtes entre Tunisiens musulmans et Tunisiennes juives étaient plus nombreux que ceux entre Tunisiens et Françaises ou Italiennes, le Yom Kippour était une journée fériée. En Israël même, les nouveaux historiens israéliens Shlomo Sand, Benny Morris, Tom Séguev et bien d'autres ne cessent de remettre en question l'historiographie israélienne officielle, les conditions de l'exode des Palestiniens en 1948. Parmi la diaspora juive, il y a des inconditionnels du régime israélien, mais aussi de brillants intellectuels, comme Edgar Morin, Stéphane Hessel, Noam Chomsky ou l'immense Jean Daniel, qui vient de nous quitter.
On veut criminaliser la normalisation avec Israël comme si elle était la priorité des priorités pour les Tunisiens, comme s'ils étaient un peuple de «collabos» et avaient besoin d'un texte coercitif pour ne pas s'y adonner. Le soutien aux Palestiniens est spontané, un devoir dont ils s'acquittent sans tambour ni trompette. Pourquoi dès lors se montrer plus royaliste que le roi, faire tout ce tapage comme si on cherchait à enfoncer des portes ouvertes ? Pour jouer aux héros ? Pour se singulariser des autres pays arabes qui ont préféré observer le silence sur ce fameux «Deal du siècle» ou tout simplement pour faire diversion face aux difficultés domestiques ? On dit qu'il faut mener la politique de ses moyens. En bonne logique, notre pays n'a aucun intérêt à disperser ses efforts, d'autant plus que cette criminalisation de la normalisation avec Israël, personne nous l'avait demandée, ni la Ligue arabe, ni même l'Autorité palestinienne. En un mot comme en mille, arrêtons-nous de jouer les redresseurs de torts, de regarder dehors alors que la maison Tunisie brûle.


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